Sports

Biathlon: comment un sport de douaniers s’est transformé en un show télévisé à succès

Temps de lecture : 7 min

Grâce à son fort succès sur les chaînes de télévision, le biathlon est devenu le nouveau sport roi des Jeux olympiques d’hiver.

Compétition masculine du vingt kilomètres individuel aux Jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud), le 15 février 2018 | Odd Andersen / AFP
Compétition masculine du vingt kilomètres individuel aux Jeux olympiques de Pyeongchang (Corée du Sud), le 15 février 2018 | Odd Andersen / AFP

Le biathlon est devenu une expérience à vivre. Quatre de mes amis, qui vivent à Paris et n’ont jamais touché une arme à feu de leur vie, ont fait le déplacement au Grand-Bornand (Haute-Savoie), où se disputait une manche de Coupe du monde de la discipline en décembre 2017 –une première en France depuis quatre ans.

Ils donnaient de la voix dès que des skieurs passaient à toute allure devant eux sur la piste; ils scrutaient l’écran géant où les tirs des athlètes étaient retransmis en direct. À chaque balle dans le mille d’un Français, une explosion de joie collective.

Feuilleton populaire

Au Grand-Bornand, l’engouement était énorme. Face à l’affluence massive –16.000 spectateurs par session le week-end–, les spectateurs garaient leur véhicule plusieurs kilomètres en contrebas de la station alpine pour grimper les derniers lacets à pied. Chaque soir après les épreuves, étalées sur quatre jours, les bars du centre-ville se remplissaient de fêtards pour des «after ski» endiablés. Toutes les courses se disputaient devant des tribunes archi-pleines. «Liesse populaire», titrait le journal régional Le Dauphiné, qui a diffusé une vidéo de l’ambiance en tribune.

Cette popularité nouvelle du biathlon tient du miracle. Ce sport d’hiver n’est pratiqué que par environ 500 licenciés en France, mais les audiences des compétitions diffusées en clair par la chaîne L’Équipe, disponible sur la TNT, dépassent désormais régulièrement le million de téléspectateurs.

En l’espace de vingt ans, un sport de douanier s’est transformé en feuilleton populaire, avec un héros: Martin Fourcade, qui en raflant l’or sur l’épreuve de la poursuite aux JO de PyeongChang en Corée du Sud, a remporté son troisième titre olympique –après les deux couronnes déjà obtenues à Sotchi en 2014.

Mais la vérité d’une épreuve n’est pas celle de la suivante. Martin Fourcade, qui tenait au bout de son fusil une deuxième médaille d’or en Corée du Sud, a raté ses deux dernières balles sur l’épreuve de l’individuel, un contre-la-montre de vingt kilomètres où chaque faute au tir est pénalisée d’une minute. Un raté stupéfiant qui lui a fait gentiment maudire son sport sur son compte Twitter.

Technique de survie en Scandinavie

Sur son site web, le Comité olympique (CIO) explique que «le biathlon tire ses origines des techniques de survie nées dans les forêts enneigées de Scandinavie, où les hommes chassaient à ski, fusil en bandoulière».

Les premières compétitions, pas vraiment standardisées, apparaissent au cours du XVIIIe siècle, toujours en Scandinavie.

«Le premier biathlon moderne a sans doute été organisé en 1912, lorsque l'armée norvégienne a organisé la course de Forvarsrennet à Oslo. Cette compétition annuelle se composait initialement d'une course de ski de fond de dix-sept kilomètres, assortie de pénalités de deux minutes pour chaque tir raté lors de l'épreuve consacrée au tir», ajoutent les historiens du CIO.

C’est en 1924 à Chamonix que cette combinaison de tir et de ski de fond apparaît au programme des Jeux olympiques. La discipline est alors nommée «patrouille militaire» et pratiquée en équipe de trois officiers. Logique, à une époque où ce loisir servait d’entraînement aux chasseurs alpins, les douaniers flanqués de skis qui surveillaient les frontières enneigées des Alpes ou de Scandinavie.

Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que cet étrange sport, intégré aux JO sous sa forme moderne à partir de 1960, va sortir de son anonymat.

Stades truffés de caméras

Hervé Flandin, médaillé de bronze aux Jeux de Lillehammer en 1994 avec l’équipe de France sur l’épreuve du relais, a assisté aux premières loges à la transformation de sa discipline.

Au début de sa carrière, il n’existait que trois épreuves: le dix kilomètres, le vingt kilomètres et le relais. En 1998, année où il se retire du circuit, la poursuite et la mass-start, deux épreuves où les biathlètes se confrontent directement sur la piste –contrairement aux précédentes, qui se jouent en contre-la-montre–, ont déjà été ajoutées au programme de la Coupe du monde.

La poursuite, très télégénique, fait son apparition aux Jeux olympiques d'hiver à Salt Lake City, en 2002. Dans cette course à handicap, le vainqueur d’un sprint disputé en prologue part en tête, et ses poursuivants s’élancent avec un handicap de temps égal à celui qu’ils ont concédé lors de la première épreuve. Le suspense est total, les retournements de situation très nombreux. La mass-start, où les trente meilleurs athlètes du moment partent en même temps, arrive aux Jeux en 2006.

«Cette scénarisation de notre sport a accéléré son développement. De 2002 à 2006, j’ai été membre de la Commission technique du biathlon. Notre objectif était de travailler sur l’évolution du sport. On s’est rapidement rendus compte qu’il allait falloir caler le format des épreuves pour la télévision. C’est à ce moment là que l'on s’est rapproché d’Eurosport, pour savoir ce qu’ils voulaient. Il fallait que le spectateur comprenne chaque balle ratée ou réussie, qu’il puisse connaître la position de tel ou tel biathlète grâce à des écrans simultanés…», raconte Hervé Flandin.

L’Union internationale de biathlon (IBU), qui gère la tenue de tous les grands évènements internationaux, impose pour chaque stade un cahier des charges précis, avec une disposition spécifique du pas de tir ou l’implantation de caméras à des endroits stratégiques du circuit.

«La position des caméras est pensée lors de la construction d’un stade, où on répond aux besoins d’un réalisateur, glisse Hervé Flandin. En Allemagne, à Ruhpolding –le lieu de la plus prestigieuse et suivie des manches de Coupe du monde, où il y a 50.000 spectateurs–, il y avait deux écrans géants à mon époque. Il y en a aujourd’hui six.»

Passage en clair

Cette scénarisation du biathlon sur la piste s’est doublée d’une diffusion à large échelle des images de ce sport. L’IBU a choisi de poster de nombreux extraits et moments forts des compétitions sur sa chaîne YouTube, pour augmenter la médiatisation de la discipline.

De nombreuses fédérations nationales ont choisi de signer des contrats avec des chaînes en clair pour la diffusion des compétitions, comme en Allemagne, où les exploits des biathlètes sont suivis par des millions de téléspectateurs sur la chaîne publique de la ZDF. En France, longtemps visible sur la seule chaîne payante Eurosport, le biathlon a explosé en passant sur le canal gratuit de L’Équipe, en 2016.

Épreuve royale, la mass start a tout simplement égalé le record historique de la chaîne, le 17 décembre dernier, en attirant en moyenne 1,2 million de téléspectateurs et jusqu'à 1,35 million au moment du succès de Martin Fourcade au Grand-Bornand, plaçant L'Équipe troisième chaîne nationale.

«L’un des vrais succès, c’est d’avoir confié les droits de diffusion à une chaîne en clair qui a très bien su valoriser le produit, à une période où en plus l’effet “cocorico” a joué, avec des Français très performants –notamment leur chef de file Martin Fourcade. Je ne suis pas convaincu qu’on parlerait autant de biathlon en France si le sport était diffusé sur une chaîne à péage», affirme Christophe Lepetit, chercheur au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges.

Le diffuseur se félicite d'ailleurs de ce succès inattendu: «C'est toujours bluffant de réunir plus d'un million de téléspectateurs sur une course, quand ce sport compte à peine plus de quatre cents licenciés en France», a commenté Arnaud de Courcelles, directeur du pôle télé de L'Équipe, dans un article publié par le quotidien sportif éponyme.

«Petit côté Davy Crockett»

Derrière son écran, le téléspectateur entend le souffle saccadé des athlètes à leur arrivée sur le pas de tir, puis les voit retenir leur respiration pour ajuster, à cinquante mètres de distance, une cible pas plus grosse qu’une balle de golf.

Cette passion télévisée se transforme aussi en succès sur le terrain. Dans les massifs français, les stations sont de plus en plus nombreuses à proposer aux touristes de passage des initiations au biathlon, que ce soit sur les skis pour les plus sportifs ou sur des raquettes pour une approche plus accessible.

«Quand vous êtes avec votre carabine dans la forêt, il y a un petit côté Davy Crockett. On a une grosse demande pour des activités en nature comme le biathlon. C’est quelque chose que l’on met en valeur dans notre offre touristique, dit Hervé Flandin, désormais chargé de l’organisation d’évènements pour Savoie Mont Blanc Tourisme. Concernant le nombre de licenciés, il n’explose pas car on n’a pas assez d’infrastructures pour ça, mais dans les clubs de ski nordique, tous les jeunes veulent faire du biathlon, car ce qu’ils voient à la télé les fait rêver.»

Des projets de stades permanents –même celui du Grand-Bornand est une installation temporaire– sont dans les cartons, comme dans le Queyras.

Le CIO apprécie lui aussi le biathlon: six médailles d’or étaient décernées dans la discipline en 1998, contre onze aujourd’hui (cinq masculines, cinq féminines et une mixte). Les dirigeants du comité mettent en avant des disciplines spectaculaires et facilement compréhensibles à la télévision, pour séduire les spectateurs novices. Une philosophie qui risque malheureusement de conduire à la suppression de certaines épreuves plus vraiment dans l’air du temps à leurs yeux, comme le combiné de ski alpin, qui conjugue slalom et vitesse.

Camille Belsoeur Journaliste

Newsletters

Au Pérou, l'album Panini coûte la moitié d'un mois de salaire minimum

Au Pérou, l'album Panini coûte la moitié d'un mois de salaire minimum

Les contrefaçons permettent à tous les habitants et habitantes de coller leurs vignettes.

L’habit ne fait pas le moine: l’équipe de France l’a prouvé en 1978, la Hongrie en souffre encore

L’habit ne fait pas le moine: l’équipe de France l’a prouvé en 1978, la Hongrie en souffre encore

Un épisode rocambolesque précurseur de l’audacieuse génération Platini et prélude au dramatique déclin magyar.

Pourquoi l'équipe d'Uruguay a-t-elle quatre étoiles sur son maillot?

Pourquoi l'équipe d'Uruguay a-t-elle quatre étoiles sur son maillot?

Deux étoiles pour ses victoires en Coupe du monde, plus deux étoiles supplémentaires.

Newsletters