Parents & enfants / Culture

Je n'ai pas d'enfants mais moi non plus, comme Johnny Hallyday, je ne leur laisserai rien

Temps de lecture : 3 min

[Blog] N'ayant ni fortune, ni enfants, je suis le mieux placé pour comprendre les motivations de Johnny: ne rien donner à ses enfants est le plus beau cadeau qu'on puisse leur faire.

Flickr/Rémi Mathis-Philippe Galloys, notaire
Flickr/Rémi Mathis-Philippe Galloys, notaire

Maintenant que Johnny a montré l'exemple –et de quelle manière!– c'est décidé, moi aussi, à l'heure de coucher mes dernières volontés, à mes enfants légitimes, je ne laisserai rien et quant à ma fortune, ma foi, elle reviendra à mon chat du moins s'il survit à mon décès, ce dont je ne doute pas vu l’égoïsme forcené de son caractère.

Certes, d'enfants, à cette heure, avanceront les mauvaises langues jamais en manque d'une perfidie, je n'en ai toujours pas. Quant à ma fortune, elle est comme mon crâne: chauve de toute richesse, hormis une table Ikea par mes soins assemblée, avec comme résultat, des pieds montés à l'envers, ce qui lui confère une allure post-moderniste un brin byzantine et vaguement dadaïste, assemblage unique au monde très couru paraît-il auprès des antiquaires du boulevard Saint-Germain. Surtout que j'ai vissé tant et plus qu'aucun tournevis au monde ne saurait défaire ce que mon génie de bâtisseur a férocement construit.

L'argent est une folie, l'argent est une impasse

Sinon, je ne possède rien: ni voiture, ni assurance-vie, ni biens immobiliers, ni objets de valeur, ni liquidités, ni comptes cachés dans des paradis fiscaux, ni parcelle de terrain, ni tableaux de maître, ni livres de collection, ni trésors de famille, ni service en argent, ni chats de race, ni bouteilles de vins millésimées, ni actions boursières, pas même une maîtresse que j'aurai chérie de mille bijoux.

Si tout va bien, je mourrai aussi pauvre que j'ai vécu. C'est du moins mon souhait le plus ardent: crever comme je suis venu au monde, sans bagage ni richesse autre que ma tête de noeud, déja chauve, exigeant qu'on me remette illico dedans le ventre de ma mère, seul endroit au monde où personne n'a jamais osé venir m'emmerder.

Mes putatifs héritiers auront beau fouiller, inspecter les moindres recoins de ma chambre, lancer des commissions d'enquêtes à travers le monde, fouiller toutes les banques de Suisse et d’Israël, interroger mes proches, soudoyer mes chats, menacer mon rabbin, ils devront se rendre à la triste évidence: de tous les Juifs de la terre depuis l'aube de la création, je fus le seul à me montrer incapable de créer un empire ou de posséder la moitié de la fortune mondiale. Je fus un Juif pauvre, ce qui en dit long sur mon infortune puisqu'à en croire certains, c'est là une impossibilité métaphysique.

Je suis si pauvre que quand bien même voudrais-je léguer un quelconque bien, je n'en trouverai aucun à l'exception notable d'un vélo d'appartement si bien conservé qu'il est borgne d'une pédale, orphelin de sa selle, amputé de sa roue avant –la seule qu'il n'ait jamais possédé– circoncis du guidon, si bien que son cadre, le seul à avoir résisté à l'usure du temps, me sert la plupart du temps de repose-pieds quand il me prend l'envie d'allonger mes jambes, à l'heure de ma séance de stretching annuelle.

Bien sûr, je pourrais toujours me consoler à l'idée que très certainement, dans des temps futurs, mon œuvre romanesque jusqu'alors magnifiquement ignorée par la critique, boudée par les lecteurs, méprisée par mes contemporains, sera consacrée par des universitaires renommés comme l'incarnation même de la littérature sémite au sommet de son déclin mais je doute que pareille gloire ne me rapporte quelque argent, si ce n'est deux, trois pièces de monnaie que des âmes charitables s'en iront déposer sur mon cercueil.

De toutes les façons, à l'enfant que, grâce à Dieu, je n'ai pas eu, je dirai ceci: ne sois pas triste ou amer, l'argent est une folie, l'argent est une impasse, l'argent est une chimère, l'argent est une catin, l'argent est un venin qui corrompt les cœurs, abîme les âmes et salit tout ce qu'il touche. Ta seule richesse, c'est ton esprit grâce auquel, si tu prends soin de l'entretenir comme il se doit, tu te procureras mille ivresses qu'aucune somme d'argent, aussi mirobolante soit-elle, ne te donnera jamais tant il est vrai que l'argent, lorsqu'on n'en possède pas, devient vite une obsession, et quand il coule à flots, une fixation que rien n'apaise.

Sur ce, je m'en vais appeler mon père et prendre de ses nouvelles: je l'ai quelque peu négligé ces derniers temps, il ne faudrait tout de même pas qu'inspiré par l'exemple de Johnny, il me raye de son testament pour tout laisser à une inconnue dont j'apprendrais par la suite qu'elle fut le grand amour de sa vie, et à ce titre, la seule destinataire de toute sa fortune, à savoir un dentier... en plastique massif!

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Laurent Sagalovitsch romancier

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