Santé

Pourquoi il faudrait faire fumer du cannabis aux personnes âgées

Temps de lecture : 6 min

Une série de données scientifiques récentes laissent penser que le cannabis pourrait protéger les vieux cerveaux de la sénescence. À quand des joints dans les Ehpad?

Bonne nouvelle | Johann Walter Bantz via UnsplashLicense by
Bonne nouvelle | Johann Walter Bantz via UnsplashLicense by

Nous sommes encore bien loin d’en avoir fini avec le cannabis. En France, plus gros consommateur européen, le gouvernement refuse d’envisager sa dépénalisation et se borne à de prochains aménagements dans les sanctions policières frappant les usagers les moins chanceux –ou les plus défavorisés. Quant à son usage thérapeutique, il est toujours invraisemblablement interdit.

Dans le même temps, de nouvelles perspectives scientifiques se dégagent, laissant augurer de nouvelles indications médicales. Une possible révolution scientifique, médicale et pharmaceutique. Le dernier point des travaux sur le sujet vient d’être fait dans la revue Médecine/Sciences sous la signature d’Hélène Gilgenkrantz(1).

Aucune plaisanterie, ici. Comme son nom l’indique, ce mensuel indexé dans PubMed/Medline n’est pas du genre à militer pour les causes libertariennes. On ne l’achète pas en kiosque et sa lecture est souvent ardue, réservée aux spécialistes de la biologie moléculaire contemporaine qui œuvrent à notre avenir modifié. Quant à l’auteure, elle présente toutes les garanties que peuvent offrir les institutions scientifiques françaises: «Centre de recherche sur l'inflammation, Inserm-U1149, université Paris Diderot, Sorbonne Paris Cité, Faculté de médecine Bichat, Paris».

Indispensable système endocannabinoïde

Pour autant la livraison de janvier de Médecine/Sciences ne manque pas d’étonner. Tout ou presque se passe ici au sein du «système endocannabinoïde». Les cannabinoïdes sont un groupe de substances chimiques qui activent dans le corps humain et chez les mammifères des récepteurs éponymes. Le plus connu des cannabinoïdes est le tétrahydrocannabinol (THC), l’un des principes psychoactifs de la plante cannabis.

Le système endocannabinoïde est quant à lui constitué de l’ensemble des récepteurs cannabinoïdes (classés en deux catégories: CB1, présent dans le système nerveux central et CB2, en différents endroits de l’organisme), auxquels se lient des molécules spécifiques produites au sein de l’organisme ou apportées de l’extérieur –notamment le THC du cannabis.

Au-delà de cette action, le système endocannabinoïde semble directement impliqué dans de nombreuses fonctions essentielles à l’homéostasie de l’organisme dans son ensemble. Bien des éléments laissent penser que les données actuelles ne sont que fragmentaires, préfigurant une prochaine lecture du vivant humain –comme en témoigne L'Ordre étrange des choses, le dernier ouvrage du neuroscientifique Antonio Damasio.

On sait que l’activité du système endocannabinoïde diminue avec l’âge, de même que l’expression du récepteur CB1, qui relaie ses principaux effets. «Existe-t-il pour autant un lien direct entre cette baisse d’activité du système endocannabinoïde et la diminution des capacités cognitives associées au vieillissement?», demande d’Hélène Gilgenkrantz.

Tests chez la souris

En cherchant à répondre à cette question, une équipe germano-israélienne a obtenu des résultats étonnants permettant de revisiter la chanson de Georges Brassens «Le temps ne fait rien à l’affaire».

Pour déterminer si une exposition chronique à de faibles doses de THC avait des effets comparables sur les performances de mémorisation, les auteurs ont implanté une pompe dans le cerveau –précisément l’hippocampe– de souris jeunes ou âgées. Cette pompe a délivré pendant quatre semaines une dose quotidienne soit de de THC à 3mg/kg, soit un substrat neutre servant de contrôle. Ils ont ensuite soumis les souris traitées au test dit «de la piscine de Morris».

«C’est un test de mémorisation spatiale. Le rongeur est placé dans un bassin d’eau dans lequel se trouve une plateforme et doit apprendre à utiliser des indices spatiaux situés dans la pièce pour naviguer jusqu’à la plateforme. Plus la mémoire de l’animal est affectée, plus il prend du temps à trouver la plateforme.»

Il est alors apparu que si le traitement par le THC aggravait les capacités cognitives des jeunes animaux, l’administration chronique de la substance permettait à la souris âgée (12 à 18 mois) de retrouver une capacité de mémorisation comparable à celle de la souris jeune non traitée.

«Deux autres tests ont été utilisés pour évaluer les capacités cognitives des animaux, par la reconnaissance d’objets ou de partenaires, et ont donné des résultats similaires. Pour comprendre les mécanismes responsables de ces effets paradoxaux entre souris jeunes et âgées, les auteurs ont alors étudié en détail l’hippocampe de ces rongeurs, tant sur le plan morphologique que sur le profil d’expression de ses gènes. La densité synaptique et l’expression de marqueurs protéiques de la synapse sont diminuées chez la souris âgée et restaurées après traitement par THC. Ce dernier, en revanche, n’a pas d’effet sur l’hippocampe de la souris jeune.»

Hélène Gilgenkrantz explique que les améliorations cognitives induites par le THC chez la souris âgée sont confirmées par des données génétiques impliquées dans la durée de vie:

«Ces nouveaux résultats suggèrent que la stimulation chronique et à bas bruit du système endocannabinoïde provoque des modifications épigénétiques susceptibles d’améliorer la mémorisation de la souris âgée, conclut-elle. Si ces résultats étaient transposables à l’homme, ils pourraient trouver une nouvelle utilisation médicale du cannabis.»

Plus récemment, son effet neuroprotecteur in vitro sur les plaques amyloïdes observées dans la maladie d’Alzheimer a ouvert de nouvelles pistes.

Le Sativex® toujours absent des pharmacies françaises

Cette somme de résultats permettent d’avancer des arguments scientifiques justifiant de continuer à proscrire le cannabis pour les plus jeunes, mais de le proposer désormais aux plus âgés pour améliorer leurs performances mnésiques, cognitives et intellectuelles. À quand un essai clinique dans quelques Ehpad sélectionnés?

Pour l’heure, les formulations pharmaceutiques du cannabis –commercialisées dans quelques pays seulement– ont un usage limité aux soins antalgiques, en particulier pour soulager les douleurs de la sclérose en plaques ou les nausées induites par certaines chimiothérapies.

La situation est tout particulièrement ubuesque en France, où l’une de ces formulations pharmaceutiques, le Sativex®, est autorisée depuis quatre ans à être mise sur le marché, mais ne l’est toujours pas faute d’accord sur le prix.

Commercialisée par le laboratoire Almirall, le Sativex® est une association de deux extraits de feuilles et de fleurs de cannabis utilisée, chez certains malades, «dans le traitement des symptômes liés à une spasticité due à une sclérose en plaques».

Son autorisation de mise sur le marché (AMM) en France, au début de l’année 2014, a été saluée par Marisol Touraine, alors ministre des Affaires sociales et de la Santé. Elle rappelait que c’était elle qui avait ouvert la possibilité, par un décret du 5 juin 2013, que des médicaments dérivés du cannabis puisse solliciter une AMM en France.

Il y a quatre ans, tout était prêt: «Nous allons mettre en place un suivi en matière de pharmacovigilance et d’addictovigilance», expliquait Nathalie Richard, de la direction des stupéfiants à l'Agence nationale de sécurité du médicament. Les chiffres de vente seraient surveillés de près et on ferait tout pour éviter les abus et les prescriptions hors AMM.

«C’est une bonne nouvelle pour les patients français, qui étaient quasiment les derniers en Europe à ne pas pouvoir bénéficier du Sativex®, se réjouissait Christophe Vandeputte, directeur de la filiale française d’Almirall. Cette AMM est l’aboutissement de trois ans de discussions. C’était un dossier délicat dans un environnement explosif, mais l’issue est très positive.»

Quatre ans plus tard, le Sativex® n’est toujours pas dans les pharmacies françaises.

«Nous sommes dans une invraisemblable situation de blocage et toujours en attente d’une décision du Comité économique des produits de santé, déclarait Christophe Vandeputte en mai 2017 à Slate.fr. Notre proposition initiale de prix est connue: 440 euros pour un traitement mensuel. Les autorités savent aussi que nous sommes prêts à descendre jusqu’à 240 euros, à la condition que l’on ne contingente pas, comme on le propose, les ventes à trois cents malades en France. Nous estimons qu’environ 5.000 personnes peuvent être potentiellement concernées. [...] L’Assurance maladie bloque systématiquement toute avancée sur ce dossier. C’est ainsi que la France, avec les Pays-Bas, reste le seul pays européen où cette spécialité pharmaceutique n’est pas disponible.»

Rien, depuis n'a changé. Les choses évolueront-elles lorsque les consommateurs de cannabis récréatif feront l'objet de simples contraventions et que des essais cliniques seront menés chez les plus âgés?

1 — Gilgenkrantz H., «Effets paradoxaux du cannabis sur la mémoire. Une question d'âge!», Med Sci (Paris) 2018; 34: 15–16. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau Journaliste

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