Égalités / France

Quand la presse américaine écrit l’histoire, la nôtre choisit la réaction…

Temps de lecture : 3 min

L'affaire Weinstein a provoqué une prise de conscience des médias américains. Ici, on résiste et commet de grossières erreurs.

MeToo OLB in San Diego | Backbone campaign via Flickr CC License by
MeToo OLB in San Diego | Backbone campaign via Flickr CC License by

Ils criaient à la cabale, maudissaient l’ambiance de délation, brandissaient le spectre des règlements de comptes, grommelaient «gnagnagna calomnie, gnagnagna tribunal médiatique», frissonnaient en évoquant de possibles dénonciations calomnieuses…

«Ils», ce sont les porcs, et leurs alliés, cochons et cochonnes farcis d’empathie pour les hommes, érigés subitement en minorités opprimées, gibier d’un régiment d’amazones aveuglées par la soif de vengeance et donnant des coups au hasard…

Ils priaient pour un backlash: Ebdo, d’autres, et les erreurs déontologiques majeures le leur ont offert sur un plateau.

La une du numéro 5 d'Ebdo.

Cela fait à peine cinq mois que le scandale Harvey Weinstein a éclaté. Aux États-Unis, les vannes sont ouvertes. En France, une armée de petits plombiers s’est retroussée les manches pour resserrer les joints. Chez nous, le sujet n’est plus le harcèlement sexuel, la domination masculine, les inégalités ni l’impunité des agresseurs… Ce qui fait la une de l’Obs cette semaine, les sujets de débats dans les dîners en ville, les liners des émissions télé, c’est «la dérive», «les dangers du tribunal médiatique», la menace de la «justice d’opinion».

La une du numéro 2780 de l'Obs.

La seule «dérive» de l’affaire Weinstein est française

Un brouillage des ondes qui avait commencé bien avant la catastrophique enquête d’Ebdo sur Nicolas Hulot. La sotte tribune du monde signée par 100 femmes sur la «liberté d’importuner» avait déjà tenté d’insinuer l’idée que la libération de la parole mènerait tout droit à une obsession totalitaire anti-hommes. Et on avait sauté à pieds joints dans le panneau en lui donnant un écho. Que ni le texte (bâclé) ni les signataires (un fouillis de noms et un SAV déplorable) ne méritaient. On parlait violences sexuelles, on nous a répondu «Oui, mais vous êtes bien contentes quand on vous tient la porte?». On dit DSK! Baupin! les Jeunes Socialistes!… On peut désormais nous répondre «Oui… mais Nicolas Hulot».

La faute à cette enquête, publiée par Ebdo, qui, si elle relaie des faits et non une simple rumeur (en l’occurrence, des accusations et une plainte classée), s’est vautrée dans toutes les erreurs qu’un sujet aussi grave ne souffre pas: approximations, grosses zones de flous, respect très relatif de l’anonymat des victimes. C’est une mauvaise enquête, ou en tout cas
une enquête inaboutie.

Publier une enquête portant de telles accusations est une responsabilité. En plus de poser de réels problèmes de déontologie, cela peut également entraver la démarche d'autres enquêteurs plus sérieux. Peut-être que des journalistes fourniront un travail plus complet sur Nicolas Hulot. Mais en attendant, une bonne partie de la presse leur a gaiement emboîté le pas. Les auteurs de l’enquête auraient voulu rédiger des éléments de langage aux anti-MeToo incluant les termes «rumeur», «diffamation», «lynchage» qu’ils ne s’y seraient pas mieux pris.

Et c’est la honte.

La honte, quand deux actrices du SNL se griment en Bardot et Deneuve, et caricaturent à peine leurs positions.

La honte, quand le New York Times embauche Jessica Bennet comme Gender editor, laquelle analyse toutes les questions liées au genre, répond aux questions des internautes, détaille le travail des enquêteurs. Et que nous, on interroge Jean-Louis Debré (Jean-Louis Debré, putain) pour lui faire dire, sans que jamais il ne l’étaye, que «nous sommes dans une démarche de vengeance».

Peu importe alors que cela fait des mois qu’on répète, chiffres à l’appui, que les dénonciations calomnieuses de violence sexuelles sont rarissimes. Peu importe que ce fameux «tribunal médiatique» n’ait visiblement qu’une efficacité toute limitée puisqu’à ma connaissance, les Darmanin, Hulot et autres n’ont pas été pendus en place publique. Pire, Darmanin a même eu droit aux ovations de l’Assemblée nationale. Et les rangs se sont resserrés autour de Nicolas Hulot. Un sympathie dont ne bénéficient pas toujours les victimes d’agressions sexuelles.

Peu importe que la justice fasse son travail, si nous, journalistes, ne faisons pas le nôtre. Celui d’informer, de fédérer autour d’un débat de société essentiel. La seule «dérive» de l’affaire Weinstein est française. MeToo avait tracé un chemin, et on a pris la mauvaise sortie.

Nadia Daam Journaliste

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