Monde

Les fondamentalistes chrétiens ont maintenant leur Musée de la Bible

Temps de lecture : 6 min

La famille Green, très proche des évangélistes, a mis le paquet pour brouiller encore un peu plus la frontière entre religion et pouvoir politique aux États-Unis.

Des visiteurs concentrés | ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Des visiteurs concentrés | ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

En novembre, un nouveau musée a ouvert ses portes à Washington, à seulement trois rues du Capitole qui abrite le Congrès. La capitale fédérale américaine concentre déjà une impressionnante liste de musées pour la plupart publics, mais c’est la première fois qu’une institution privée, à forte vocation religieuse, s'installe au coeur même du pouvoir politique américain. Le Musée de la Bible n’est pas comme les autres. Son existence même et le lieu de son implantation ont une signification politique. Les fondamentalistes chrétiens sont aujourd'hui présents symboliquement dans le Saint des Saints de la vie politique américaine.

Une nouvelle oeuvre de la famille Green

L’immeuble moderne en zinc et verre de huit étages a été voulu et financé par les Green, une famille originaire d'Oklahoma City, une cité du Middle West. Ils ont fait fortune avec une chaîne de magasins de loisirs créatifs, Hobby Lobby, qui compte aujourd’hui près de 800 enseignes réparties sur le territoire américain. Une chaîne qui refuse que ses employés travaillent le dimanche, pour «honorer le Seigneur dans tout ce que nous faisons en dirigeant l’entreprise d'une manière conforme aux principes bibliques». Le patrimoine des Green est estimé à 4 milliards de dollars.

Des dignitaires religieux et Steeve Green lors de l'inauguration du musée | SAUL LOEB / AFP

Pratiquement inconnue du grand public avant 2010, cette famille joue aujourd'hui un rôle important dans les milieux fondamentalistes chrétiens, proche des évangélistes. Elle est entrée dans le combat idéologique et politique après l’adoption de l’Obamacare, la loi instaurant une assurance maladie universelle aux États-Unis. Ce texte contraint les employeurs à fournir à leurs salariés une couverture sociale, or les Green refusaient l’obligation de prendre en charge, pour leurs employés, le remboursement d’une méthode de contraception. Ils ont combattu ainsi l'Obamacare au nom de la «liberté religieuse» jusque devant la Cour suprême des États-Unis. Et ils ont gagné. En 2014, une décision de justice a permis aux entreprises de refuser des assurances de santé remboursant la contraception pour les femmes.

L'ambition aujourd'hui des promoteurs du musée est de placer ou replacer la Bible au centre de la société et de la vie politique américaine. L'ancien et le nouveau Testament doivent être la référence des législateurs américains. Même si le musée se refuse d’être sectaire, le risque est grand d’une réinterprétation évangélique de la bible et des religions du livre, le judaïsme, le catholicisme, l’orthodoxie, ou le protestantisme.

La collection du musée comporte plus de 2.000 objets dont des manuscrits bibliques anciens: des fragments de papyrus et de parchemins, en grec, syriaque ou copte, qui sont souvent des copies, et même des recopies de traduction des premiers textes chrétiens. Il y a aussi beaucoup d’objets rituels du judaïsme et du christianisme. D’autres... dont la valeur historique n'est pas la même, comme la bible personnelle d'Elvis Presley.

Les ambitions de la famille Green sont grandes. Plus de 40.000 artéfacts ont été catalogués dans sa collection: la plus grande collection privée de manuscrits de la mer Morte, la plus grande collection de tablettes d’écriture cunéiforme, 4.000 torahs, des manuscrits enluminés rares, les bibles de Martin Luther... L’importance de cette collection, et plus encore la rapidité avec laquelle elle a été constituée, n’est pas due à une multiplication miraculeuse, mais bien à un investissement massif. Elle aurait coûté entre 500 et 800 millions de dollars.

L'origine douteuse de certains objets

David Green, le père et surtout Steve, son fils, ont mis moins de dix ans à rassembler les objets qui constituent les collections de leur musée, des pièces pour la plupart inconnues du grand public, mais aussi des chercheurs, avant que les Green les achètent. On peut même parler de frénésie d'acquisitions à partir de 2009. Et elle a très vite soulevé un certain nombre de questions gênantes sur la provenance des objets.

L'origine des objets antiques est toujours une question compliquée et délicate, particulièrement quand ils viennent du Moyen-Orient. L'archéologie alimente les passions et «l'archéologie biblique» encore plus. Elle est un champ de bataille et de rivalité entre «amateurs» fortunés et «professionnels qui cherchent par tous les moyens à prouver leurs théories et leurs croyances sur la réalité historique ou non des personnages et des récits du texte sacré.

Depuis la première guerre du Golfe, en 1991, le marché a échappé à tout contrôle. Des antiquités circulent en grand nombre issues du pillage de sites archéologiques, mais aussi de musées, notamment dans des zones de conflits en Irak et plus récemment en Syrie. Slate avait déjà évoqué, par exemple, le difficile retour des pièces volées du Musée de Bagdad après l'invasion américaine de 2003. Il y a encore quelques mois, l'organisation État islamique, qui contrôlait des vastes régions en Irak et en Syrie, considérait le trafic d'antiquités comme une source importante de revenus.

Les autorités américaines se sont intéressées à plusieurs reprises aux objets que la famille Green achetait et rapatriait aux États-Unis. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes sur la provenance frauduleuse d’artefacts. En 2011, les douanes américaines ont été ainsi intriguées, le mot est faible, par un paquet qui contenait officiellement quelques fragmentes de tuiles d'une valeur inférieure à 300 dollars... Il renfermait d’authentiques tablettes d’écriture cunéiforme, le premier exemple d’écriture linéaire de l’histoire, assyriennes et babyloniennes.

En 2012 la famille Green exhibe au Vatican lors de l'exposition Verbum Domini («Les Mots de Dieu»), 152 pièces. Parmi celles-ci un morceau de papyrus déchiqueté datant du VIe siècle. Manque de chance, un visiteur qui est aussi un historien reconnaît un objet mis en vente sur eBay quelques années auparavant dans des conditions douteuses par un vendeur turc...

En juillet 2017, la société Hobby Lobby est condamnée par la justice américaine à payer une amende de trois millions de dollars et à renvoyer 5.548 objets importés de façon frauduleuse.

Mettre la Bible au cœur de la vie publique américaine

Mais cela n'a pas empêché l'ouverture du Musée de la Bible à Washington. Cette idée n'est pas vraiment nouvelle. Ce ne sont pas les Green mais un homme d’affaire de Dallas au Texas, Johnny Shipman, qui a lancé un tel projet. Ce baptiste s’associe à Scott Carroll, un universitaire, sorte d’Indiana Jones de l’archéologie biblique. Il s'est fait une «réputation » en aidant les collectionneurs à acquérir des objets rares et notamment des manuscrits. L'idée a beaucoup plus à la famille Green qui a rejoint le projet et en a éjecté Johnny Shipman.

La direction du musée a bien déclaré à plusieurs reprises que sa vision n'est pas sectaire et qu'elle n'épouse pas la perspective de la foi chrétienne. Mais dans le même temps, les co-créateurs et financiers du musée, les Green, ne cachent pas leur ambition et leur proximité avec les fondamentalistes chrétiens et les évangélistes. Ils entendent «remettre» la Bible à une juste place: au cœur de la vie publique américaine, en brouillant encore un peu plus la frontière entre religion et pouvoir politique.

Différentes versions de la bible exposées dans le musée | ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

La famille Green mène son combat sur d’autres fronts. Elle finance des collèges et des institutions chrétiennes fondamentalistes un peu partout aux États-Unis mais aussi hors du pays. Elle a essayé, pour le moment sans succès, d’introduire un programme biblique dans les écoles publiques américaines. Elle entretient des liens étroits avec le Creation Museum (Musée de la Création) situé à Petersburg dans le Kentucky, qui a ouvert en 2007. Créé par un australien, Ken Ham, ce musée a pour vocation de retracer l’histoire du monde à partir de la stricte lecture de la bible et de rejeter les théories de l'évolution. Il date la création du monde d’il y a 6.000 ans…

Le Musée de la Bible, situé au centre de la capitale fédérale américaine, a en fait une grande ambition: associer toujours plus étroitement la bible à l’histoire et à la vie publique américaine. Il a beau se présenter comme une institution indépendante et non-confessionnelle, la présence majoritaire de chrétiens évangéliques au sein de son conseil d'administration et sa mission affichée «d’inspirer la confiance dans l'autorité absolue et la fiabilité de la Bible» ne laissent place à aucun doute. Avec ce musée, les fondamentalistes chrétiens, plusieurs dizaines de millions de personnes aux États-Unis, entendent peser encore plus sur les institutions du pays.

Anne de Coninck Journaliste

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