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Tuerie en Floride: l'horreur en live sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 4 min

Les lycéens américains ne devraient pas avoir à tweeter en pleine fusillade. Ils ne devraient pas avoir à utiliser Snapchat en se disant qu’il sont peut-être en train d’envoyer le dernier message de leur vie. Mais c’est désormais une réalité.

Des étudiants appellent leurs proches après la tuerie de masse mercredi en Floride. |
Michele Eve Sandberg / Getty Images
Des étudiants appellent leurs proches après la tuerie de masse mercredi en Floride. | Michele Eve Sandberg / Getty Images

«Se tourner vers les réseaux sociaux.» Voilà une tournure que l’on retrouve souvent dans des contextes pour le moins frivoles, qu’il s’agisse d’un clash entre célébrités ou d’un coup de gueule polémique: «Telle ou telle candidate d’une télé-réalité s’est tournée vers les réseaux sociaux...». Ce mardi 14 janvier, les lycéens d’un établissement de Floride se sont tournés vers les réseaux sociaux parce qu’il s’agissait de leur unique refuge. Ils y ont posté des tweets et des photos depuis l’intérieur de leurs salles de classe, tout en faisant leur possible pour ne pas attirer l’attention du tireur. Dix-sept personnes sont mortes dans la fusillade.

Des émojis apposés à des scènes de destruction

Ces messages tragiques nous mettent aux premières loges de l’horreur –une utilisation des réseaux sociaux que personne n’avait anticipée à la naissance de ces nouveaux médias. Nos téléphones recoivent des images de terreur et de désespoir. Comme cette vidéo chaotique qui montre des lycéens accroupis sous leurs bureaux, dans une cacophonie de coups de feu et de hurlements –des images transmises directement par le smartphone des victimes.

On a souvent tendance à pointer du doigt la superficialité des réseaux sociaux. Les débats entourant l’importance des photos de petit-déj (entre autres réjouissances) étaient toutefois bien loin des esprits ce mardi; chassés par les images captées par le téléphone d’un lycéen accroupi à l’intérieur d’une salle de classe verrouillée. Un lycéen qui avait peur pour sa vie et pour celle des personnes qui l’entouraient. Nous n’avons pas l’habitude de voir les petites excentricités propres à Snapchat –format d’image vertical, barres noires transparentes pour le texte, emojis –apposées à des scènes de peur et de destruction.

La vidéo capture la violence de façon extrêment viscérale, mais de simples tweets écrits sont tout autant glaçants.

Accompagné d'une photo de sa salle de classe, un heune homme a tweeté: «On tire dans mon école et je suis enfermé à l'intérieur. J'ai super peur en ce moment-même.»

Une autre utilisatrice de Twitter a posté, en majuscules: «JE VEUX JUSTE SAVOIR SI TOUT LE MONDE EST EN SÉCURITÉ PARCE QUE JE TREMBLE LÀ IL Y A DES GENS QUE J'AI DÉJÀ VUS QUI SONT JUSTES MORTS DANS LES COULOIRS JE NE PEUX PAS ME CALMER JE N'Y ARRIVE PAS C'EST LA CHOSE LA PLUS TERRIFIANTE QUE J'AI JAMAIS VUE». Jamais auparavant l'emploi des majuscules n'avait été aussi peu suffisant à retranscrire la puissance d'une émotion.

Les réseaux sociaux ne sont pas une plateforme secondaire

Ces vidéos, ces photos et ces textes sont terribles, comme le sont tous les détails qui nous reviennent lors de chaque fusillade de masse. La fréquence de ces tragédies (on a le sentiment qu’elles sont désormais quotidiennes aux États-Unis) ne les rend pas moins tragiques. Mais il y a une forme de nouveauté dans cette horreur-là. Outre l’omniprésence d’internet et des réseaux sociaux, et en dépit des multiples transformations qu’ils ont apportées à notre vie quotidienne, de nombreuses personnes considèrent encore ce flux continu d’informations personnelles comme une innovation amusante, comme un espace privilégié pour faire l’andouille ou pour tuer le temps. Les réseaux sociaux nous ont toujours donné le sentiment d’être quelque peu extérieurs à notre monde réel.

Ce sentiment est d’ailleurs palpable dans la tournure «se tourner vers les réseaux sociaux»: elle sous-entend que si le problème était vraiment important, il mériterait une meilleure plateforme, un mode de communication plus respectable.

Les lycéens américains ne devraient pas avoir à tweeter en pleine fusillade. Ils ne devraient pas avoir à utiliser Snapchat en se disant qu’il sont peut-être en train d’envoyer le dernier message de leur vie. Mais c’est désormais une réalité, et les messages postés au cœur des tueries de masse feront sans doute bientôt partie d'une routine qui n’aurait jamais dû exister. Cet état de fait est tout aussi terrible que les images elles-mêmes. Ces ados ne sont pas en cause: ils ont grandi en tweetant, en snappant, en postant la moindre de leur pensée, le moindre de leur sentiment.

C’est la fréquence des fusillades qui doit nous alarmer –et le fait que ces événements ne feront sans doute pas changer les choses, malgré l’horreur que ces grands enfants nous ont fait vivre en direct depuis leurs salles de cours. La classe politique ne prendra pas les mesures nécessaires; les défenseurs du deuxième amendement ne reviendront pas sur leurs positions. Pour citer une formule souvent répétée: «Si la mort de vingt écoliers n’a rien changé», pourquoi cet événement changerait-il quelque chose?

Nous avons vu l’intérieur des salles de classe; nous avons entendu des hurlements d’enfants qui méritent d’aller à l’école sans être tenaillés par la peur de la mort. Si nous ne faisons rien pour les protéger, nous devrons au moins écouter, regarder l’horreur –vue de l’intérieur, capturée par leurs téléphones.

Heather Schwedel Journaliste

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