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Peut-on simuler la démence ou la cacher?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 24.08.2012 à 15 h 08

Condamné à au moins 21 ans de prison, Anders Behring Breivik a été reconnu responsable de ses actes. Pour les psychiatres, déterminer si un accusé est responsable pénalement est une tâche complexe.

Breivik à son procès, le 17 avril. REUTERS/Stoyan Nenov.

Breivik à son procès, le 17 avril. REUTERS/Stoyan Nenov.

Un prévenu fou peut-il faire semblant de ne pas l’être –et inversement? La question se pose après la condamnation à au moins 21 ans de prison, vendredi 24 août, d'Anders Behring Breivik, responsable de la mort de 77 personnes lors d'un attentat à Oslo et un assaut contre le camp d'été de la Jeunesse travailliste sur l'île d'Utoeya, le 22 juillet 2011.

En le condamnant, la justice norvégienne l'a reconnu responsable pénalement. Mais les experts psychiatriques ont eu beaucoup de difficultés à se prononcer sur la question, étant parfois en désaccord entre eux. Comment procède-t-on lors d’une expertise psychiatrique?

D’abord, regarder l’histoire du patient/prévenu. On ne devient pas dément du jour au lendemain: si le discernement était aboli au moment du crime, sans doute le prévenu avait-t-il déjà manifesté des signes de démence auparavant. Les psychiatres chargés d’examiner le cas feront donc son anamnèse, c'est-à-dire l'historique de ses antécédents.

Ensuite, déterminer l'existence d'éventuels états psychotiques aigus au moment du crime: états dus à une pathologie ou à la prise de produits toxiques, stress... Ces états se traduisent par des hallucinations auditives, visuelles, somatiques, par la présence d'idées délirantes —impression d'être téléguidé par des Martiens, par exemple.

S'il y a eu une crise de démence passagère au moment du meurtre, il y aura des traces de ces symptômes au moment du diagnostic (et s'il y a eu prise de psychotropes, les tests médicaux le révéleront).

Mais la démence se caractérisant par la non-cohérence de la pensée (être difficilement compréhensible, interruption des processus idéiques, désorganisation de la pensée, des actes), un prévenu pourrait la simuler en débutant des phrases sans les finir, en commençant à se raser puis en se montrant incapable de tenir la lame...

Une question d’expérience

L’important, pour déterminer la démence, c’est finalement que la justice tombe sur un bon psy, qui ait beaucoup d’expérience.

Au moment du diagnostic, le psychiatre dispose de deux atouts principaux: l'interrogatoire et l'observation. Il pose des questions qui comprennent des questionnaires spécialisés et cherche des anomalies du comportement. Dans la paranoïa par exemple, il y a des signes de psychorigidité et des troubles du comportement évocateurs.

«On dit d'un schizophrène que le diagnostic est fait dès qu'il entre dans une pièce», souligne Ludwig Fineltain, neuropsychiatre et expert auprès des tribunaux. «Il a une façon de se tenir, de regarder, de bouger qui est parlante. Quand on en a l'expérience, c'est d'une grande clarté.»

Il y a dans la simulation une artificialité qui trompe rarement. Les symptômes psychotiques sont très difficiles à construire pour des profanes:

«Si un patient me dit qu'il entend des voix, je ne le crois pas sur parole. Je dis quoi? Quelles voix entendez-vous? Si le patient simule, les voix ne correspondront pas à la façon dont une hallucination se construit. Si le patient prétend être atteint de zoopathie [impression d'avoir un animal dans le corps, NDLR], je lui demande quel animal, comment s'exprime sa souffrance en détail. Les patients atteints de zoopathie ont une façon particulière de le vivre, d'en parler, d'avoir des moments forts alternant avec des moments faibles

Dans les cas les plus compliqués, un doute peut subsister 15 à 20 minutes, rarement plus, selon la psychiatre Marie-Odile Krebs: «Simuler le mutisme met les médecins davantage en difficulté: s'agit-il d'un mutisme cérébral? Psychologique? D'un simple refus de parler?» Mais sans s'en rendre compte, un simulateur va presque toujours avoir des gestes cohérents qu'il ne pensera pas à falsifier, et le psychiatre va déceler sous des incohérences apparentes la cohérence de la pensée.

Certains symptômes simulés peuvent aussi être déjoués concrètement. Un prévenu simulant la démence peut prétendre être énurétique (faire pipi au lit). Une méthode pour découvrir les vrais énurétiques est de donner des hypnotiques: les vrais auront uriné en dormant et les faux, étant hypnotisés, non.

Pour enrayer les doutes, il n'y a d'autre solution qu'une observation longue en milieu psychiatrique, avec la mise en place d'une stratégie avec le personnel. Il faut prêter attention à la façon dont le patient se lave, s'habille, se déplace, lui poser des questions, le confronter à d'autres patients. Jusqu'à ce qu'il s'embrouille, ou pas.

Pierrot n'était pas fou

Il est déjà arrivé que des simulations fonctionnent. Celle de Pierre Bodein par exemple, dit «Pierrot le fou». Multirécidiviste actuellement incarcéré pour trois meurtres très violents perpétrés en 2004, il a alterné depuis 1969 séjours en hôpitaux psychiatriques et incarcérations.

En décembre 1992, Bodein avait été interné, il était dans une chambre depuis six mois, «il nageait presque dans ses excréments, hagard, confus, déficitaire, on lui donnait des médicaments», précise Serge Bornstein, neuropsychiatre et expert national nommé dans l'affaire. Les médecins penchaient pour la démence, et un beau jour, fenêtre ouverte, il s'est enfui.

Pour Serge Bornstein, c'est là «la preuve qu'il avait simulé». Perdu au milieu de ses excréments, s'il avait été en vraie crise de démence, il n'aurait pas eu les facultés de s'échapper. Quelqu'un atteint des troubles de l'intensité qu'il présentait n'aurait même pas pu retrouver sa route. Sa cavale a duré trois jours. Cela ne signifie pas qu'il n'était pas du tout fou, mais que les symptômes en l'occurrence étaient feints. «C'était sans doute une sursimulation», conclut Bornstein.

Comment un homme tel que Bodein a-t-il pu simuler? «C'était un homme qui avait beaucoup voyagé, qui avait le sens de l'observation, du talent d'une certaine manière. Et déjà des symptômes au départ.» Les meilleurs simulateurs, bien sûr, sont les psychiatres qui eux mêmes connaissent parfaitement les symptômes:

«J'ai connu des internes en psychiatrie qui s'amusaient à simuler la schizophrénie. Cela durait quelques heures. Il faut beaucoup de talent, comme pour les imitateurs de chansons, il faut avoir beaucoup observé, bien connaître la chose.»

Breivik lui, assurait au contraire ne pas être «un cas psychiatrique» et a insisté pour être reconnu pénalement responsable pour son geste. Une première expertise officielle l’avait reconnu fou, souffrant de «schizophrénie paranoïde». Devant le tollé suscité (la démence induisait une irresponsabilité pénale et un internement plutôt que la prison), la justice avait ordonné une seconde expertise, le reconnaissant sain d’esprit.

Lors du procès, le tueur expliquait:

«Quand on voit quelque chose de si extrême, on peut penser que c'est de la folie, mais il faut différencier extrémisme politique et folie dans le sens clinique du terme

Charlotte Pudlowski

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Charlotte Pudlowski (741 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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