Huit femmes photographes, huit images
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Huit femmes photographes, huit images

Temps de lecture : 9 min
Fanny Arlandis Fanny Arlandis

Huit professionnelles de la photographie ont choisi un de leurs clichés, le plus important de leur carrière. Elles en racontent l'histoire et les raisons de leur choix.

Comme dans beaucoup de secteurs, les femmes photographes sont encore trop souvent invisibles. En mars 2017, le très bon blog Atlantes & Cariatides soulignait qu'aux rencontres d'Arles de la même année, seulement22% des photographes exposés étaient des femmes.

En septembre 2017, Nikon lançait un nouvel appareil photo et missionnait une équipe de trente-deux ambassadeurs constituée de photographes professionnels pour en faire la promotion. Pas une seule femme n'en faisait partie.

«Être photographe dans une société patriarcale revient à vivre dans une lutte constante pour prouver que vous pouvez avoir les mêmes compétences qu'un photographe masculin», raconte la photographe brésilienne Isabella Lanave.

Slate.fr a demandé à huit femmes photographes de choisir la photo la plus marquante de leur carrière. Muyi Xiao, Isabella Lanave, Ashima Narain, Tamara Abdul Hadi, Justyna Mielnikiewicz, Émilie Régnier, Nichole Sobecki et Kasia Strek racontent l'histoire de cette image et les raisons de leur choix.

Muyi Xiao, basée à New York (États-Unis)

Train entre Pékin et la province du Sichuan (Chine), mars 2015 | Muyi Xiao

«Siyao, 6 ans, essaie de toucher la main de son père, Li Mingjin, dans un train qui relie Pékin à leur village natal dans la province du Sichuan, en mars 2015. Quatre mois plus tôt, après avoir été mineur dans une mine de charbon pendant dix-neuf ans, Li Mingjin, 38 ans, a été diagnostiqué avec un cancer du poumon.

Au moment où j'ai pris cette photo, le cancer était déjà à un stade avancé. En novembre 2014, la famille a déménagé à Pékin, la capitale, pour chercher un meilleur traitement pour Mingjin. Leurs maigres économies ne leur ont permis de vivre qu'un mois.

Pour préserver l'argent qu'ils avaient emprunté à leurs parents et voisins, Mingjin et sa femme Xianfang ont décidé de se porter volontaires pour un traitement d'essai, risqué mais moins coûteux au départ, les quatre premiers traitements de chimiothérapie étant gratuits.

Quand ils ont appris qu'ils pourraient économiser encore plus d'argent en renonçant au médicament qui protège le cœur et le foie pendant le test, Mingjin a décidé de prendre le risque. Les premiers résultats étaient bons. Sa tumeur a bien répondu aux quatre premiers traitements et elle s'est contractée de cinq millimètres au cours de la période d'essai. Cependant, même si les médecins ont recommandé un traitement continu, Mingjin a dû s'arrêter après la quatrième chimiothérapie, parce que la famille était à court d'argent.

Sans ressources pour couvrir les frais de scolarité, Siyao et sa sœur Mengmeng ont dû abandonner leurs études. Les problèmes de leur famille ne faisaient que commencer. En février 2015, ils n'avaient plus de moyens pour acheter de la nourriture et Mingjin et Xianfang étaient de plus en plus désespérés.

Loin de la maison, le couple a pris une décision déchirante: pour que tout le monde puisse survivre, ils ont décidé d'essayer de vendre une de leurs filles. Avec cet argent, leur autre fille pourrait aller à l'école, tout le monde aurait de la nourriture et Mingjin pourrait peut-être se faire soigner.

Xianfang m'a dit que ses filles avaient connaissance du plan. Un jour, Siyao, qui figure sur la photo, a crié à sa mère: “Ne me vends pas!”. Quelques heures plus tard, elle est revenue et a dit: “Maman, j’ai réfléchi. Tu peux me vendre. Je suis la plus âgée, je dois être plus responsable et je suis capable de prendre soin de moi-même. Mais n'oublie pas de me racheter quand papa sera guéri et que tu auras de l'argent”.

Cette photo m'a aidée à comprendre pourquoi je prends des photos. Depuis le premier jour de ma carrière, la culpabilité d'exploiter mes sujets pour des histoires n'a jamais cessé de me hanter. J'ai commencé le photojournalisme dans l'espoir de faire une différence et que mes images soient assez puissantes pour inciter les gens à agir.

Souvent, rien n’arrive après la publication, j'ai juste publié quelque chose. Rien n'a changé pour mes sujets et le problème que j'ai pointé n’est pas résolu. C’est quelque chose de commun dans le journalisme, mais j'en ressens parfois de la frustration.

Avec ce sujet, j'ai tenté une approche différente. Après la publication, je les ai aidés à lancer une campagne de collecte de fonds participative, qui a recueilli 150.000 renminbi (22.845 dollars) en seulement six heures. Avec cet argent, Mingjin a pu continuer son traitement et la famille est restée ensemble; les filles de Mingjin ont pu retourner à l'école.

Malheureusement, la fin totalement heureuse n'a jamais eu lieu: Mingjin est décédé en 2016. Xianfang doit désormais soutenir seule la famille. Ce qui apporte un peu de réconfort, c'est que les filles sont encore scolarisées. Siyao est intelligente et vient de recevoir une petite bourse, qui aide à couvrir certaines de ses dépenses. Je suis sûre que Siyao et Meng vont toutes les deux porter le souhait de leur père et bien grandir.»

Isabella Lanave, basée à Curitiba (Brésil)

«Je veux revenir dans l'utérus de ma mère», Avril 2017 | Isabella Lanave

«Ma mère a essayé de sauter d'un pont à Itajaí, la ville du sud du Brésil où elle habite. Elle était en pleine crise et les médecins disaient qu'elle devait être internée. Les hôpitaux psychiatriques d'Itajaí n'avaient pas de place, alors elle est venue chez moi, dans un autre État du Brésil, pour en trouver un qui puisse l'accepter. Le seul que nous avons trouvé n'avait un lit disponible que deux jours plus tard. Pour la première fois, il n’y avait qu’elle et moi lors d’une crise.

Au moment où j’ai pris cette photo, elle s'est allongée sur mon canapé. Nous attendions mon oncle pour qu’il nous emmène là où elle allait être internée. Ce jour-là, j’étais restée éveillée toute la nuit, craignant qu’elle ne se réveille et ne fasse à nouveau quelque chose portant atteinte à sa vie. Aussi dur que ce fut de faire face à l'inversion des rôles et d'essayer de comprendre une maladie mentale, ce moment où j’ai affronté en profondeur sa maladie invisible m'aide aujourd’hui à vivre avec chaque moment du trouble bipolaire, les plus sombres comme les plus beaux.

La photographie a été un outil qui m’a permis de changer mon comportement vis-à-vis de ma mère; cette photo en est une marque. Je photographie ma famille depuis le début de mes études en journalisme, en 2012, mais ce n’est que fin 2016 que j'ai compris ce que je cherchais.

Cette photo reflète ce que veut dire pour moi être photographe. Fátima est un projet à long terme et il me permet de comprendre que ma photographie constitue une recherche de qui je suis. Mes œuvres sont entourées de questions autour de la santé mentale et du genre.»

Ashima Narain, basée à Bombay (Inde)

Varanasi, Inde. 2012 | Ashima Narain

«J'ai travaillé pendant de nombreuses années comme photographe lifestyle, j’ai fait beaucoup de mode et de portraits de célébrités. J'ai ressenti une attirance pour le photojournalisme, mais je ne savais pas comment faire pour m'y engager.

J'ai pris une semaine de congés et je suis allé à Varanasi, l'une des villes les plus anciennes et les plus saintes de l'Inde, qui a également hébergé des tisserands de saris spécialisés dans le tissage manuel pendant des siècles. C'était la première fois que j'étais “photojournaliste” et que j'essayais de penser à différents aspects de l'histoire que je voulais raconter.

Bien que hautement qualifiés, les tisserands sont maintenant touchés par la pauvreté. Même si leurs produits sont vendus à des prix très élevés, ils ne les conçoivent pas et n'ont pas accès aux matières premières ou aux marchés: ils ne contrôlent pas ce qu'ils produisent. Avec les modes changeantes, et comme les gens préférent désormais des vêtements moins coûteux fabriqués à la machine, leur travail diminue. Ils peinent à livrer leur marchandises à temps et sont souvent considérés comme peu fiables.

Plusieurs tisserands m’ont dit qu'ils travaillaient à la lumière d'une ampoule nue et qu'ils étaient de ce fait à la merci d'une alimentation électrique très irrégulière. Ils doivent souvent s’en passer pendant des jours, ce qui provoque ces retards dans leurs livraisons.

Un soir, alors que je rentrais à l'hôtel dans l'obscurité, des lumières se sont allumées. J'ai pensé que cette scène représentait visuellement beaucoup de problèmes auxquels les tisserands étaient confrontés.

Cette image et cette histoire sont importantes pour moi, car elles constituent mon introduction au photojournalisme. Ce travail m'a aidé à mieux écouter ce que les gens ressentent et il m'a donné envie d'essayer de montrer en images leurs émotions et leurs situations d'une manière évocatrice ou de façon à créer une plus grande empathie.»

Tamara Abdul Hadi, basée à Beyrouth (Liban)

Hébron, 2009 | Tamara Abdul Hadi

«J'ai pris cette photo en 2009 dans la ville d'Hébron, en Palestine, lors de mon premier voyage dans ce territoire. Je marchais dans la vieille ville avec un habitant, pour me faire une idée de la situation là-bas.

Ce toit grillagé a été installé dans le souk de la vieille ville pour protéger les habitants palestiniens contre les ordures et les excréments jetés sur eux par les colons israéliens qui vivent juste au-dessus.

Ce fut une expérience qui a changé ma vie et qui m'a ouvert les yeux, comme c’est le cas pour tous ceux qui se rendent à Hébron, où le racisme et la discrimination systématiques frappent les Palestiniens dans leur quotidien.»

Justyna Mielnikiewicz, basée à Tbilisi (Géorgie)

Tbilisi, Géorgie, 2001 | Justyna Mielnikiewicz/MAPSimages

«Cette photo de 2001 est particulièrement importante pour moi. Je l’ai prise lors de mon tout premier voyage en Géorgie, qui était un “voyage d'essai” pour voir si je pouvais travailler en freelance et ainsi garder ma liberté de travailler où je voulais, pour documenter les sujets que je considérais comme importants.

Un an plus tard, je suis revenue vivre en Géorgie pendant une année pour continuer ce travail –et je ne suis plus partie depuis. Le plan de départ était de travailler dix ans et de faire un livre sur le Caucase. Je crois que c'était le temps dont j’avais besoin. En 2014, j'ai publié un livre intitulé Woman with a Monkey - Caucasus in Short Notes and Photographs.

Au début des années 2000, à Tbilissi, alors que les cafés chics avaient encore des générateurs à l'extérieur à cause de coupures de courant constantes, je me suis rendue à un défilé de mode inhabituel, mis en place par une entreprise de cosmétiques dans une boîte de nuit. Les mannequins aux visages peints en noir portaient des vêtements discordants et impertinents, et ils dansaient sur des musiques africaines ou de pop moderne.

Dans le coin le plus éloigné du club, j'ai vu une femme avec un singe. Elle était d'une beauté frappante et se tenait immobile, profondément plongée dans ses pensées, tenant le singe comme si c'était son enfant. Était-elle une artiste qui travaillait dans un cirque fermé depuis longtemps, une mère désespérée essayant de nourrir sa famille ou une personne déplacée par la guerre? Elle pouvait être toutes ces choses, ou aucune. Elle était belle et seule, et se détachait dans le vacarme enfumé comme un rayon de lumière.

Mon livre raconte la vie dont j’ai fait l’expérience dans le Caucase. C'est un témoignage de l'intensité et de la beauté contagieuses de la Terre et de ses habitants, qui depuis dix ans ont marqué mon voyage d'émerveillement, de lumières et de larmes.»

Émilie Régnier, basée à Paris (France)

Larry, Texas, 2015 | Émilie Régnier

«J’ai photographié Larry au Texas, à l’été 2015. J’ai découvert son existence via Google Images en tapant “Homme léopard”. Quand j’ai vu ses photos, j’ai tout de suite voulu le contacter pour l’inclure dans mon projet sur le symbolisme et la représentation de l’imprimé léopard entre l’Afrique et l’Occident.

On s’est écrit pendant près de six mois avant que je ne puisse me rendre à Houston pour le photographier. Quand je l’ai rencontré, Larry s’est mis à nu devant moi, au sens propre comme au figuré. Je considère que l’on a une énorme responsabilité en tant que photographe de représenter les gens que l’on photographie avec dignité et respect. Dans le cas de Larry, il ne m’a pas seulement confié son image, il m’a aussi fait confiance avec ses mots, dans l’espoir que je puisse exprimer son histoire et son parcours de façon authentique.

Je crois sincèrement que le matin au lever, on enfile tous au sens métaphorique une peau pour nous couvrir, une peau qui nous camoufle et nous protège, une peau qui renvoie au monde l’image que l’on veut projeter de nous. Larry porte cette peau, il la porte face à tous; pour lui, ce n’est pas une métaphore, c’est qui il est et qui il a choisi d’être et de montrer. Il dit avoir vu assez d’inhumanités de l’homme envers l’homme pour avoir envie de sortir de la race humaine, tout en sachant que cela n’était pas entièrement possible. Il est devenu un homme léopard.»

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Nichole Sobecki, basée à Nairobi (Kenya)

Ouest du Somaliland, Nord de la Somalie, le 6 avril 2016 | Nichole Sobecki / Agence VII

«En conduisant à travers une zone dévastée par la sécheresse dans l'ouest du Somaliland en 2016, je suis tombée sur un groupe de femmes qui lavaient leurs vêtements dans une flaque d'eau au bord de la route –la seule eau qu'elles avaient trouvée. Nous avons parlé pendant un moment des défis auxquels elles étaient confrontées, des animaux que les habitants avaient perdus pendant la sécheresse et des puits qui s'étaient taris.

La Somalie a longtemps été un lieu d'extrêmes, mais les changements climatiques et environnementaux aggravent ces problèmes et mènent à la fin d'un mode de vie. Quand elles se sont retournées pour rentrer chez elles, j'ai pris cette image de l'une des femmes dans un champ de cactus. Les couleurs de son écharpe se confondaient dans la végétation et le ciel, et je me suis rappelée à quel point la vie des gens et la Terre étaient intimement liés.

Je partage ces histoires de personnes qui luttent pour faire face à un environnement radicalement modifié dans l'espoir de déclencher une alarme. L'étendue des dommages climatiques dépend de nous, collectivement.

Si nous, les journalistes visuels, voulons présenter des réalités difficiles, nous devons faire face aux nôtres. Nous sommes dominés par les perspectives occidentalo-centrées, et cela façonne notre compréhension du monde. Si nous embrassons –et par “embrasser”, je veux dire, embaucher, reconnaître et former– des photographes aux questions de genre, de race, de classe, de nationalité, de religion et de sexualité, la façon dont nous témoignons changera également. Quand nous limitons le récit de l'histoire à une seule vision, nous perdons tous la vue.»

Kasia Strek, basée entre Paris et Varsovie (Pologne)

Manille, Philippines, avril 2017 | Kasia Strek

«Cette image est issue d'un projet photographique à long terme sur les conséquences humaines du manque d'accès à l'avortement dans les pays où la procédure est partiellement ou totalement illégale, comme aux Philippines. Dans ce travail, je me suis concentrée sur différents contextes culturels et géographiques, pour montrer la lutte universelle des femmes.

Selon les recherches de l'Institut Guttmacher, plus de 610.000 femmes aux Philippines se font avorter chaque année. Les complications dues à des procédures peu sûres, tels les saignements abondants et durables, l'infection génitale voire générale ou la perforation de l'utérus sont parmi les dix raisons les plus courantes de l'hospitalisation des femmes. Entre trois et cinq femmes meurent chaque jour à cause des conséquences d'un avortement à risque. À l'hôpital, il arrive parfois que le personnel médical refuse le traitement et ostracise les patientes qui présentent des signes d'avortement.

Selon le rapport de la CIA World et de l'Unicef sur la pauvreté des enfants aux Philippines, le pays a le taux de fécondité le plus élevé d’Asie du Sud-Est. Plus de 40% de la population a moins de 18 ans. Les femmes ont en moyenne deux à trois enfants de plus que ce qu'elles avaient initialement prévu, et plus de 65% des femmes du pays ne comptent que sur des méthodes naturelles de contraception.

L'hôpital Dr. Jose Fabella à Manille est le plus grand centre médical pour la santé des mères dans le pays: au moins une centaine de femmes accouchent chaque jour à la clinique. Après l'accouchement, il est conseillé aux femmes de ne pas rester plus de vingt-quatre heures dans le service, sauf si cela est nécessaire.

L'hôpital se concentre principalement sur les cas compliqués, mais il n'y a toujours pas assez de place pour tout le monde. Quatre femmes partagent parfois un même lit et, en raison du nombre insuffisant d'infirmières ou de sages-femmes, des mères plus expérimentées conseillent les nouvelles arrivantes sur l'allaitement maternel et les soins à donner à leurs nouveau-nés. L'hôpital est également l'un des très rares du pays à accepter de traiter les femmes dont les avortements spontanés ou clandestins ont eu des conséquences graves.

Cette image illustre pour moi le problème d'un taux de natalité trop élevé dans le pays, où certaines mères ont à peine 17 ans quand d'autres viennent d'accoucher de leur 4e ou 5e enfant. Mais elle montre également une merveilleuse solidarité et un soutien entre les femmes, qui apprennent les unes des autres et qui, dans la vie quotidienne, s'entraident pour survivre.»

Fanny Arlandis

Fanny Arlandis Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.

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