Monde

Alors que revoilà (encore!) Silvio Berlusconi

Temps de lecture : 8 min

À 81 ans, malgré son inéligibilité, Silvio Berlusconi mène peut-être sa dernière bataille électorale. Sa coalition droite / extrême droite est en tête dans les sondages pour les élections législatives du 4 mars.

Silvio Berlusconi, tout sourire, en janvier dernier. |
Andreas Solaro / AFP
Silvio Berlusconi, tout sourire, en janvier dernier. | Andreas Solaro / AFP

Il a été représentant en aspirateurs et chanteur sur des bateaux de croisière. Puis fondateur de la holfing financière Fininvest et du groupe de médias Mediaset. Une ascension sociale qui lui a permis de devenir l’une des principales fortunes d’Italie et d’incarner, dans une certaine mesure, le rêve italien de la reconstruction. Cette success story fut de surcroît complétée à partir des années 1990 par une entrée en politique couronnée de plusieurs exercices gouvernementaux, répartis sur un quart de siècle.

Le temps politique et les assauts du temps

Depuis un quart de siècle, Silvio Berlusconi s’est incontestablement rendu maître du temps politique transalpin et a, en même temps, donné l’impression d’une pathétique lutte contre les assauts du temps. De plus en plus figé par les successives opérations «esthéthiques», qu’il assume, Il Cavaliere porte en quelque sorte les stigmates physiques du surplace subi par l’Italie sous ses gouvernements. Dans l’univers berlusconien, rien ou presque n’a changé depuis 1994 et sa première élection victorieuse.

Silvio Berlusconi est toujours là. Il mène, à 81 ans, selon toute vraisemblance, son ultime combat électoral national. Il peut l’emporter. Toujours à la tête de sa formation politique –Forza Italia– il fait équipe avec deux quadragénaires, héritiers respectifs des deux extrêmes droites du pays (facétieusement rebaptisées «centre-droit»): Matteo Salvini de la Ligue du Nord et Giorgia Meloni de Fratelli d’Italia. Inéligible mais prétendant au gouvernement de l’Italie, il peut vaincre et le Parti démocrate de Matteo Renzi et le M5S de Beppe Grillo. Il a survécu politiquement à ses deux alliés de 1994, le fondateur de la Ligue Umberto Bossi (dont la déchéance politique a viré à la quasi-clochardisation) et l’ancien leader du MSI-Alliance nationale, Gianfranco Fini. Pourtant plus jeunes que le Cavaliere, ni l’un ni l’autre n’ont politiquement duré autant que lui.

Berlusconi, faux sauveur du régime italien

Au début des années 1990, un ouragan judiciaire s’abat sur la classe politique italienne. Partie d’une affaire de modeste ampleur, une gigantesque opération judiciaire met au jour et abat une myriade de systèmes de détournements de fonds publics et d’entreprises de corruption à échelle industrielle organisées par les dirigeants des partis gouvernant l’Italie depuis la fin des années 1940. Le discrédit des partis politiques est total.

En quelques mois, le système partisan de la «Première» République est mis à terre. Démocrates-chrétiens, socialistes et autres: tous les acteurs des coalitions gouvernementales sont expulsés de la vie politique. Aux élections municipales de novembre 1993, les listes des deux partis épargnés par les scandales, le néofasciste MSI et l’ex Parti communiste, se trouvent face-à-face à Rome et Naples. À Naples, c’est Alessandra Mussolini qui est candidate. Silvio Berlusconi, alors patron d’un empire alliant construction, médias et football, réputé proche du Parti socialiste italien, appelle à voter pour les néofascistes.

Le prix à payer pour le sauvetage du régime politique amputé de son personnel politique et de son système partisan fut de s’allier avec deux partis anti-système: les néofascistes du MSI et les populistes identitaires de la Ligue du Nord. L’adoption du scrutin majoritaire changea la vie politique italienne. Berlusconi assura aux Italiens que le casting de la vie politique changerait totalemment. Mais le scénario restera rigoureusement le même.

En vérité, cette «Deuxième République» née sur les décombres de l’ancien système partisan abattu par les scandales de corruption a en grande partie été formatée par Silvio Berlusconi. Un quart de siècle durant, à la tête du gouvernement ou dans l’opposition, Silvio Berlusconi a imposé son tempo, son agenda, ses réformes, ses évidences, sa manière d’agir. Dès 1994, il désigne «communistes» et «juges» comme les ennemis à abattre. Empêtré dans l’affaire des soirées bunga bunga, inéligible, il peut diriger le gouvernement depuis le Palais Chigi. Une revanche sur la gauche post-communiste et sur la justice italienne.

Berlusconi, socialiste?

Aussi surprenant que cela puisse paraitre, Silvio Berlusconi a des attaches socialistes…Silvio Berlusconi est en effet, en partie, l’héritier du craxisme. Bettino Craxi, chef du Parti socialiste italien (PSI) dirigea le gouvernement dans les années 1980. C’est sous le gouvernement Craxi que les lois sur l’audiovisuel, si favorables à la constitution de l’empire médiatique de Berlusconi, furent votées (avec les voix du néofasciste MSI également).

Berlusconi l’homme d’affaire fut particulièrement choyé par Craxi. Le PSI fut mêlé aux affaires de corruption à un point tel qu’il dut s’autodissoudre et que Craxi choisit de fuir en Tunisie. Voici un an, Berlusconi fit le panégyrique de Craxi, érigé pour l’occasion en «symbole de dignité» et en fondateur d’un «socialisme réformateur, libéral et occidental» victime d’un «lynchage». De fait, une partie de l’ADN de Forza Italia puise dans le craxisme et son encadrement initial fut en partie exercé par des hiérarques du PSI. On trouve encore aujourd’hui, parmi les élus FI, des proches parents de figures du PSI des années 1980. Dans une certaine mesure, le berlusconisme est une évolution du craxisme.

C’est en fait dans la relation avec le PSI, le craxisme et Craxi qu’il faut chercher la raison de l’entrée en politique de Berlusconi, étroitement liée à la branche milanaise du Parti socialiste otalien. À Indro Montanelli, mythique pape du journalisme transalpin, Berlusconi confia qu’il n’avait d’autre choix que de se présenter aux élections, faute de quoi il serait «envoyé aux galères». D'une certaine façon, ce dernier quart de siècle de démêlés avec la justice résonne comme un match retour de celui qui opposa à l'époque Craxi aux juges.

Une «démocratie médiatique»

Entré en politique, Berlusconi impose avec sa propre culture. L’autre importante composante du berlusconisme, c’est la culture d’entreprise (développée au sein de son groupe) et la structuration (faisant également penser aux clubs de supporters). Cette glorification des recettes néolibérales et de la culture managériale est particulièrement le fait du très berlusconiste Renato Brunetta, ancien du PSI…

En 1994, Berlusconi «descend dans l’arène» en créant ex-nihilo son propre parti et en allant chercher d’une part les néofascistes du MSI et les populistes identitaires de la Ligue du Nord. Le «centre-gauche» n’a pas ménagé sa peine pour ne surtout rien opposer à l’instauration du berlusconisme. Ses chefs adoptent une attitude quasi mutique devant les coups d’éclats et initiatives de Berlusconi. Surtout, les opposants à Berlusconi furent incapables de trouver la parade à l’instauration d’une véritable machine de propagande, articulant les chaines de télévision du Cavaliere et une guerre de tranchée au sein des chaines publiques.

Dans le remarquable livre qu’il lui consacra en 2003 –L’Anomalie BerlusconiAdrien Candiard définit la Seconde République italienne comme une «démocratie médiatique». Berlusconi n’a pas toujours été en position de force au sein de son camp. L’opinion ne l’a pas toujours suivi, ses partenaires ont su le faire chuter (la Ligue le fit tomber en 1995) quand c’était leur intérêt… Berlusconi a cependant toujours bénéficié d’une suprématie télévisuelle impressionnante. Les chaînes de son groupe ont incontestablement donné davantage d’espace à Berlusconi qu’à ses successifs adversaires du «centre-gauche». Comme le fait remarquer Adrien Candiard, la RAI elle-même, pourtant désignée comme l’antre du communisme, privilégia elle aussi de façon significative la couverture de la coalition de droite. C’est un nostalgique du fascisme assumé, Maurizio Gasparri, ancien du MSI, qui s’est chargé de batailler pour imposer le pouvoir berlusconiste au sein même de la télévision publique.

Berlusconi bête de scène

Cet empire médiatique est construit autour d’un chef incontesté, dont la vie, les moindres gestes et paroles, sont mis en valeur. Tribun, histrion, Berlusconi a un principe: être au centre de l’attention. Le Cavaliere aime se donner en spectacle. Bon chanteur, il sait se rendre sympathique en entonnant un répertoire acquis au cours de sa carrière de chanteur de croisières.

Via YouTube.

Sa propagande comprend des hymnes supposés être de sa composition.

Via YouTube.

En 2000, il fit le tour de la Péninsule sur un paquebot customisé Forza Italia. Berlusconi est aussi un provocateur né qui saisit toute occasion de faire le pitre lors des sommets internationaux. Il fait «les cornes», multiplie les familiarités ou raconte des blagues.

Son empire médiatique est braqué sur lui et a des traits d’un Truman Show dans lequel le principal protagoniste serait aussi le grand ordonnateur du spectacle. Dès 1994, la force de dissuasion exercée sur les alliés de Berlusconi par la puissance cathodique de ses chaînes est évidente. Il sait à merveille s’imposer physiquement et n’hésite pas à attaquer ses adversaires publiquement. Ainsi en 2011, il s’en pris publiquement et violemmmennt à son allié Gianfranco Fini, président de la Chambre des députés. Berlusconi assuma ce règlement de compte au sommet de l’État livré en spectacle au cours d’un meeting.

En 2011, Berlusconi est écarté du pouvoir. Alors qu’il avait, plus tôt dans l’année, conservé la majorité à la Chambre, il subit la sape méthodique de son pouvoir. Démissions de ministres et défections de députés se succédèrent à un rythme soutenu. De Gianfranco Fini, président de la Chambre, au patronat italien en passant par un nombre croissant de personnalités situées à droite, un consensus se forme rapidement pour évincer Berlusconi. D’aucuns virent, dans cette chute plus qu’appréciée au niveau européen, une opération ressemblant à la chute de Mussolini en 1943 lorsque ses plus proches signèrent l’Ordre du jour Grandi.

Vers le post-berlusconisme?

La chute de Berlusconi fut une conséquence de la crise de 2008. Remplacé par le gouvernement technique de Mario Monti, Berlusconi vit sa machine de propagande enrayée. Pour la première fois, le Cavaliere allait baisser la tête. Depuis 2010 environ, le « centre-droit » ne considère plus Berlusconi comme une évidence.

Matteo Salvini a, ces deux dernières années, rééquilibré la ligne politique de la Ligue du Nord dans un sens identitaire compatible avec les nationalisme des héritiers du MSI. Salvini et Meloni forment un pôle au sein même de la droite qui équilibre Forza Italia. Salvini a, à l’évidence, caressé le dessein de s’installer au Palais Chigi.

Beppe Grillo est un quasi négatif de Silvio Berlusconi. Né à la célébrité par la télévision, il en fut chassé et revint en politique en développant une stratégie de contournement de la télé par l’outil 2.0.

L’Italie est coupée en trois et n’attend pas forcément le retour de Berlusconi au pouvoir. Vainqueur mais soumis à la pression d’alliés de droite exigeants et rajeunis, Silvio Berlusconi pourrait vite apparaître comme un personnage d’une autre époque. Malgré tout, en mars, la victoire du «centre-droit» est tout à fait possible.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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