Parents & enfants

La maternelle va-t-elle disparaître?

Temps de lecture : 8 min

Pour donner des postes au dispositif des CP à douze élèves, des classes ferment. Les toutes petites sections pourraient même disparaître.

Les classes de maternelles bientôt vides?
Mehdi Fedouach / AFP
Les classes de maternelles bientôt vides? Mehdi Fedouach / AFP

Des classes sont en train de fermer dans toute la France. Car en ce moment sont répartis les postes en fonction des besoins, c’est ce qu’on appelle la DGH, la dotation horaire globale. L’heure est aux calculs et aux décisions, avec à la clé des fermetures de classe quand il n’y a plus assez d’élèves… ou plus assez d’enseignants.

Des écoles entières menacées

En milieu rural, des écoles entières sont menacées. Les journaux de la presse locale, relayés par le Café pédagogique, tiennent la chronique de ces fermetures futures un peu partout en France. Dans les campagnes, mais aussi dans les périphéries et les grandes villes, comme à Paris, où plusieurs écoles ont été récemment en grève, voire occupées, comme l’école Pajol où les parents s’affolent de voir que des classes pourraient désormais compter 37 élèves…

En l'espèce, ce n’est pas seulement la promesse de classes surchargées. C’est aussi une mise en péril de l’équilibre de l’école et de son projet pédagogique.

Mais pourquoi ferme-t-on des classes? Il s’agit de fournir le nombre d’enseignants nécessaires au dispositif des classes à douze élèves en CP et CE1 en réseau d'éducation prioritaire (REP). Il a commencé à être mis en place à la rentrée dernière pour les CP de REP+ (éducation la plus prioritaire) et devrait concerner les CP de toutes les REP plus les CE1 de REP+ à la rentrée prochaine.

La mesure, jusqu’ici très populaire, risque pourtant de faire grincer des dents dans les écoles. À l’heure où paraît un grand rapport sur les mathématiques, quelques calculs simples auraient pu nous le montrer bien avant: si ce dispositif n’est pas accompagné de moyens suffisamment conséquents, il agira mécaniquement comme un gigantesque aspirateur à postes, contraignant les écoles à fermer des classes.

Parents et enseignants inquiets

Parents et professeurs se mobilisent, craignant qu’on ne déshabille Jacques pour habiller Pierre. Mais cela pourrait aller beaucoup plus loin. Et toucher l’école maternelle et les plus jeunes élèves. Le ministre de l’Éducation a déclaré récemment ceci:

«Il y a une interrogation depuis l'étude de France Stratégie qui introduit un doute sur la scolarisation dès 2 ans. Ce doute que je peux avoir par l'observation de la réalité va me conduire à une vision pragmatique... Il est probable que la crèche soit plus pertinente que la scolarisation à 2 ans.»

Et le ministre d’avancer la possibilité de déployer des dispositifs pédagogiques en direction des enfants en âge préscolaire, par exemple pour l’entrée dans le langage, tel «Parler bambin». Ce qui serait une manière de faire de la crèche un lieu d’apprentissage où des pédagogies intéressantes pourraient bénéficier au développent des enfants.

Il y a une sérieuse limite à cette ambition. La crèche et les modes de garde des tout-petits ne font absolument pas partie des prérogatives du ministère de l’Éducation (et c’est peut-être dommage). Les crèches sont financées par les municipalités ou par des associations (crèches parentales, micro-crèches...). Surtout, d’après les dernières statistiques disponibles (elles datent de 2015), seulement 17,3% des moins de 3 ans ont accès à la crèche, tous types de crèches confondus. La crèche ne peut donc être vue comme un mode de garde banal alors qu’une minorité des enfants y ont accès! Les communes pauvres vont-elles se mettre tout à coup à créer des milliers de places à travers la France? Il est permis d’en douter.

La toute petite section, c'est une idée de gauche

Si la maternelle scolarise 95% des enfants de 3 ans et plus et 99% des enfants de 4 à 6 ans, le taux de scolarisation à deux ans est lui très fluctuant dans le temps; il dépend des moyens humais de l’Éducation nationale et des politiques d’ouverture de classe spécifiques pour ce public.

La scolarisation des enfants les plus jeunes est un sujet très politique et même un marqueur. Comprenez, la toute petite section, c’est en France une idée de gauche. Jean-Michel Blanquer, qui se défend d’une action idéologique, détricote un à un les différentes mesures de la Refondation de l’école lancée par Vincent Peillon et poursuivie par Najat Vallaud-Belkacem (il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité) :

«Le développement de l'accueil en école maternelle des enfants de moins de trois ans est un aspect essentiel de la priorité donnée au primaire dans le cadre de la refondation de l'école. La scolarisation d'un enfant avant ses trois ans est une chance pour lui et sa famille lorsqu'elle correspond à ses besoins et se déroule dans des conditions adaptées. Elle est la première étape de la scolarité et, pour beaucoup d'enfants, la première expérience éducative en collectivité. Il s'agit notamment d'un moyen efficace de favoriser sa réussite scolaire, en particulier lorsque, pour des raisons sociales, culturelles ou linguistiques, sa famille est éloignée de la culture scolaire. Cette scolarisation précoce doit donc être développée en priorité dans les écoles situées dans un environnement social défavorisé.»

Marie, mère d’une petite fille en crèche à Paris 18e se fait une raison:

«Les toutes petites sections dans les écoles autour de chez moi ne vont peut-être pas ouvrir en septembre. Je vais donc laisser ma fille qui vient d’avoir 2 ans à la crèche à la rentrée. C’est dommage car l’école c’est l’occasion de se socialiser davantage, de connaitre des enfants plus grands et d’avoir un espace beaucoup plus vaste pour s’amuser et courir: la cour de récréation.»

Personnellement, je vois une autre énorme différence: le coût! L’école est gratuite alors que la crèche coûte assez cher. Même si le prix est indexé aux revenus, ces centaines d’euros pèsent très lourd dans le budget familial. Faire de la crèche un lieu pédagogique, pourquoi pas, mais faire rentrer les enfants à l’école plus tôt, c’est leur permettre de baigner dans un environnement éducatif dont le coût est, lui, assumé par la collectivité (nos impôts).

Toujours plus d'inégalités

Autre inquiétude concernant la fermeture des toutes petites sections et la montée des effectifs dans les classes de maternelles: à Paris, à certaines époques de tension démographique, des enfants qui n’avaient pas 3 ans révolus à la rentrée s’étaient vu refuser une place à la maternelle de leur secteur. Cela peut-il encore être le cas?

Des familles pourraient reculer devant la perspective de voir leur enfant évoluer dans des classes de plus de trente élèves. Le choix de l’école privée peut alors s’avérer tout à fait concurrentiel –même si les capacités du «sous contrat» sont limitées, le marché des écoles hors contrat type Montessori a déjà explosé. Un milieu éducatif, une pédagogie à la mode, un coût moindre qu’un autre type de garde….

Du coté des familles les plus modestes, il est également tentant de garder les enfants à la maison au lieu d’adopter une solution payante ou une scolarisation qui semble inconfortable. Dans ce cas, les mères s’éloignent plus longtemps de la vie active. La toute petite section a ainsi été défendue par Gilles Kepel dans son livre Quatre-vingt-treize: il y a quelques années, il expliquait à l’Association des journalistes éducation que la scolarisation précoce était un outil d’intégration et de socialisation pour les familles –et surtout les mères. À ceci,on peut ajouter que l’école maternelle est moins «contournée» que l’école élémentaire, qui l’est moins que le collège... C’est donc une institution où, suivant les quartiers, des gens différents se croisent, des enfants différents se côtoient et qui peut compter pour le lien social (un argument qui en ce moment même sert à défendre le service civique).

Quid des autres sections de la maternelle?

Si les petites sections sont clairement menacées, qu’en est-il de la maternelle? Si on s’intéresse aux différents rapports proposés sur la maternelle, on s’aperçoit qu’elle est régulièrement remise en cause, et pas seulement pour la toute petite section. Ainsi, dans un rapport de 2008, il était proposé de créer des «jardins d’éveil» pour les 2/3 ans. Nadine Morano, Secrétaire d’État chargée de la Famille et de la Solidarité, avait annoncé l’ouverture de 8000 places en jardins d’éveil… Pluie de critique à l’époque, on y voyait une remise en cause de la maternelle et on y relavait que le taux d’encadrement idéal serait d’un adulte pour quinze enfants. Soit le même que dans une classe de maternelle avec une Atsem.

Aujourd'hui, toute la maternelle va être en tension avec la diminution des postes. Elle l’est déjà. Le chiffre du ministère de l’Éducation est de vingt-six enfants en moyenne par classe de maternelle (contre quatorze en moyenne dans l’OCDE) .

Mais cette moyenne cache le fait que la majorité des classes sont au-dessus: 48% comptent de 25 à 29 élèves, et 6% plus de 30 élèves, nous apprend le site spécialisé VousNousIls. Si les classes sont encore plus surchargées, du faite des pertes de postes, les parents finiront par se détourner d’une école qui n’est pas obligatoire... et qui n’a pas les moyens de fonctionner. Aux statistiques s’ajoutent les témoignages comme celui de Francoise Cahen, enseignante en lycée habituellement engagée dans d’autres combats, qui se fendait d’un tweet ce week-end:

Des jardins d'enfants encadrés de personnel non enseignants

Cela fera-t-il partie des sujets débattus aux assises de la maternelle qui vont se tenir au mois de mars? Boris Cyrulnik va les présider. Le psychanalyste a déclaré, sur l’éducation des petits:

«Le premier principe est de sécuriser les enfants... L'expérience montre que les enfants ne s'attachent pas forcément aux adultes qui ont le plus de diplômes mais à ceux qui établissent de meilleures interactions.»

Cela rappelle fortement une phrase de Xavier Darcos de 2008 qui s’étonnait de voir des personnels bac+5 faire faire des siestes et changer des couches! À cette époque où on parlait de jardins d’enfants… Fabienne Rouvrais, enseignante et directrice d'école maternelle syndiquée au Sniupp-FSU est très inquiète du contexte général:

«On sent avec les fermetures de postes actuelle que la maternelle est laissée pour compte. On se retrouve avec trente élèves par classe! Et on manque d’Atsem ou de personnel municipal pour nous épauler. Comme faire parler les enfants et faire de la maternelle «l’école du langage» dans ces conditions? Là, on a l’impression que tout commence au CP, ou éventuellement en grande section, considérée comme un pré-CP, et que tout le reste est laissé pour compte. Si on nous dit en plus que les diplômes ne sont pas très importants… Il est clair que c’est une remise en cause.»

Boris Cyrulnik dirige l’Institut de la petite enfance, un institut de formation privé dont le but est entre autres «de rapprocher chercheurs et professionnels de la petite enfance» Sera-il tenté de privilégier le rôle des encadrants non enseignants pour les enfants de maternelle? Nos maternelles vont-elles se transformer en jardin d’enfants employant du personnel non enseignant et surtout du personnel non financé par le ministère de l’Éducation mais par les communes? Ce scénario, c’est la grande crainte des défenseurs de notre maternelle actuelle qui, comme Fabienne Rouvrais, réclament des moyens pour avoir des classes moins chargées et mener à bien leur mission pédagogique. On est peut-être tout simplement en train de préparer les esprits à ce changement.

Louise Tourret Journaliste

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