Histoire

Comment un homme ordinaire est devenu un monstre nazi

Temps de lecture : 7 min

Une biographie glaçante. Dans «Krüger, un bourreau ordinaire», Nicolas Patin raconte comment un jeune homme lambda et idéaliste a pu devenir, en deux décennies, l’un des pires bourreaux de la Seconde Guerre mondiale.

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Krüger, soldat de 14-18, désabusé par Weimar, devient dans les années 1930 un hiérarque nazi puis le chef de la police SS en Pologne occupée. Via NonFiction.

Écrire la biographie d'un nazi n'est jamais une chose aisée pour un historien, tant le sujet est, aujourd'hui encore, «sensible». Si celle-ci n'est pas aussi monumentale que celle réalisée par Ian Kershaw sur Hitler en 1999-2000 (le peut-on vraiment?), il n'en demeure pas moins qu'elle est loin d'être dénuée d'intérêt car elle permet de poser la question (et de lancer des pistes d'explications) sur la compréhension de l'évolution psychologique de personnages devenus au fil des ans (et de la Seconde Guerre mondiale) de véritables monstres, acteurs à part entière du massacre de centaines de milliers de personnes.

Dès la couverture, le ton est donné. Un portrait en noir et blanc de Krüger en uniforme SS, regard froid et distant. Le titre choisi est tout à fait judicieux: Un bourreau ordinaire. Nicolas Patin a cherché à comprendre les mécanismes qui ont fait de ce soldat vétéran de la Première Guerre mondiale un SS obéissant et un des artisans majeurs de la solution finale.

Comme le démontre Nicolas Patin, peu de choses ont été écrites sur lui à cause de la dispersion de ses archives à travers le monde, de l’Allemagne jusqu'aux États-Unis. Krüger a par contre beaucoup écrit sur lui-même: il a tenu un journal intime entre 1914 et 1944, qui compte plusieurs tomes. Patin a cherché un peu partout, il a mené un véritable travail d'enquête pour reconstituer au mieux le parcours et interpréter les motivations de celui qui allait devenir le bras droit de Himmler en Pologne. Une réussite: l'ouvrage est très bien documenté et prend en compte les dernières avancées de la recherche historique sur la Seconde Guerre mondiale et le nazisme.

Plongée dans le quotidien d'un «cochon de tranchée»

Comme toute sa génération, Krüger a passé les premières années de sa vie d'adulte au front, il n'a connu que cela, ce qui est fondamental selon Patin pour expliquer par la suite sa carrière SS. Il est né dans une famille de soldats. Son père, colonel, est mort en Belgique dans les premiers combats en août 1914. Ses frères sont aussi dans l'armée. Krüger est formé à l'académie des cadets de Karlsruhe.

Krüger est un soldat obéissant envers ses supérieurs, malgré les critiques qu'il peut faire dans ses carnets, et surtout d'une loyauté sans faille envers son pays.

C'est au front, avec les autres soldats, qu'il fait l'expérience du feu, de la camaraderie, mais aussi d'une hiérarchie qui ne respecte pas toujours les combattants. Il tire d'ailleurs une certaine fierté à se qualifier de «frontschwein» («cochon de tranchée»), vocable désignant outre-Rhin les vétérans de la Grande Guerre qui ont connu les combats. Il n'a donc jamais été un embusqué, figure de soldat qu'il honnit car il les juge incapables de commander des hommes, n'ayant aucune expérience du front. Krüger est un soldat obéissant envers ses supérieurs, malgré les critiques qu'il peut faire dans ses carnets, et surtout d'une loyauté sans faille envers son pays.

C'est un patriote qui, lors de la défaite et surtout de la démobilisation, ne sait pas quoi faire: logiquement, selon ses idées et ses aptitudes au combat, il s'engage dans des corps francs, groupes paramilitaires très présents dans l'Allemagne troublée des débuts de Weimar. L'enracinement de la République en fait un homme désabusé.

Il connaît la prison à cause de son appartenance aux corps-francs, à l'origine de nombreuses tentatives de putschs. Il occupe des petits boulots. Il n'est pas encore nazi car le parti est encore, dans les années 1920, un groupuscule. C'est à la fin de cette décennie, quand la crise se fait sentir et qu'il est victime d'une des malversations des républicains de Weimar (une affaire de détournement de fonds à Berlin), que Krüger, comme beaucoup de sa génération, se tourne vers le nazisme. Ses capacités de commandement et son respect de la hiérarchie en font rapidement un SS de haut rang en qui Himmler, le Reichsführer de la SS, a entièrement confiance.

Le principal responsable du génocide en Pologne

Nicolas Patin présente ensuite le rôle de Krüger en Pologne entre 1939 et 1943, période durant laquelle il est le chef de la Police du pays. Cette ellipse des années 1930 et de son rôle grandissant dans la SS (expliqué ensuite) permet d'aller directement au cœur des exactions de Krüger.

Ce choix de Patin est tout à fait judicieux puisque ensuite, disposant de tous les exemples nécessaires, il va s'attacher dans la dernière partie de l'ouvrage à comprendre pourquoi Krüger est devenu un bourreau ordinaire. Patin nous permet de comprendre les motivations du chef SS en Pologne, son obéissance absolue à Himmler, son aveuglement à conduire jusqu'au bout sa mission raciale pour l'Allemagne dans ce territoire occupé.

Avec Hans Frank (avec lequel pourtant il ne s'entend guère), Krüger est chargé de germaniser la Pologne, au nom de la théorie élaborée par Hitler de «l'espace vital à l'Est» (Lebensraum). Les nazis s'engagent alors dans de vastes déplacements de populations dont le but est l'installation «d'Allemands de race» pour coloniser ces territoires. Ils spolient les biens de Juifs et des Polonais.

Mais cette politique se révèle rapidement irréalisable, ne serait-ce que parce que les nazis ne savent que faire des millions de juifs polonais parqués dans les différents ghettos. Après la conférence de Wannsee en janvier 1942, les SS décident de la «solution finale au problème juif en Europe». Ce qui se traduit, à l'Est, par la création de plusieurs centres de mise à mort (dont le plus tristement célèbre est Auschwitz-Birkenau où ont été assassinés plus d'un million de Juifs). Krüger, plus haute autorité de la SS en Pologne, est donc le responsable de ce génocide jusqu'en 1943, ce que Hans Frank, administrateur civil du territoire, ne se privera pas de rappeler plus tard, alors qu'il était, lui aussi, partie prenante dans l'élimination systématique des juifs polonais.

Patin montre parfaitement le fonctionnement de la machine de mise à mort nazie, en expliquant aussi les nombreuses mésententes entre les personnes. C'est d'ailleurs les points de discorde entre Frank et Krüger qui poussent Himmler en 1943 à relever Krüger de ses fonctions en Pologne. Les centres de mise à mort fonctionnaient déjà, les ghettos avaient été vidés (Krüger assiste personnellement à l'élimination de celui de Varsovie): à son départ de Cracovie, Friedrich-Wilhelm Krüger était directement responsable de la mort de centaines de milliers de personnes.

Comment est-il devenu un des pires bourreaux de la Seconde Guerre mondiale?

Dans la dernière partie de la biographie, Nicolas Patin approfondit son enquête sur le SS et essaie de brosser son portrait psychologique. Son objectif est de comprendre ce qui, dans les années 1930, a transformé l'ancien combattant de la Grande Guerre en criminel responsable de l'extermination des Polonais et des Juifs entre 1939 et 1943. L'analyse de l'historien s'affine, il essaie de rentrer dans la tête de Krüger. Pour ce faire, il émet des hypothèses: il élimine des analyses psychologiques (comme celles qui font des nazis avant tout des arrivistes) pour se rapprocher de la thèse de la philosophe Hannah Arendt à propos d’Eichmann, à l’occasion de son procès en 1961 à Jérusalem: «la banalité du mal».

Krüger est parfaitement conscient de ce qu'il fait, il assume [...] ses actes vis-à-vis des Juifs et des Polonais –à la différence d'Eichmann qui lui a affirmé ne pas être responsable de ses crimes.

Le titre proposé par Patin, Un bourreau ordinaire, outre la référence aux Hommes ordinaires de Christopher Browning, pourrait nous faire penser que l'analyse de Patin reproduit celle d’Arendt. Il n'en est rien, au contraire, puisque l'historien montre bien que Krüger est parfaitement conscient de ce qu'il fait, qu'il assume, dans les ordres tout aussi bien que dans son journal intime, ses actes vis-à-vis des Juifs et des Polonais –à la différence d'Eichmann qui lui a affirmé ne pas être responsable de ses crimes. Pour Patin, Krüger a agi en son âme et conscience, appliquant de la manière qui lui paraissait la plus adaptée les ordres de Himmler et Hitler. Sa mission en Pologne, il l'a effectuée comme il l'a entendu, de la même façon qu'il obéissait aux ordres dans les tranchées de 14-18.

Cette analyse très pertinente de Patin permet de mieux comprendre comment Krüger a basculé vers le nazisme et la SS: tout simplement parce que, pour lui, la violence de ce mouvement a été un moyen de perpétuer tout ce qu'il avait connu dans sa vie –l'armée et l'obéissance aux ordres. Dans les années 1930, le nazisme était devenu pour lui, l'ancien de 14-18, un moyen de restaurer la puissance de l'Allemagne humiliée en 1919. Ce que leur génération avait échoué à réaliser durant la Grande Guerre (faire du Reich la grande puissance européenne), Krüger, tout comme Hitler ou Goering (tous de la même génération), ont vu dans la Seconde Guerre mondiale le moyen d'arriver à leur but. Alors que tous ceux qui étaient trop jeunes pour se battre durant la Grande Guerre (Himmler, Heydrich) ont voulu prouver qu'ils pourraient mieux faire que leurs aînés à travers une organisation nouvelle: la SS. L’analyse de Patin à travers le personnage de Krüger met donc brillament en lumière le conflit des générations au sein de ce mouvement.

La lecture de l'ouvrage permet de mieux comprendre, à partir d’un exemple emblématique, pourquoi et comment les nazis ont pu, au nom de leur idéologie, se rendre responsables de la mort de millions de personnes.

En savoir plus:

Nicolas Charles Professeur agrégé d'histoire.

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