Allemagne

Clap de fin pour Martin Schulz

Temps de lecture : 5 min

Martin Schulz a démissionné mardi soir de la présidence du SPD. Ses adversaires comme les membres de son parti l'ont fermement poussé vers la sortie.

Martin Schulz à Berlin, le 7 février 2018 | Tobias Schwarz / AFP
Martin Schulz à Berlin, le 7 février 2018 | Tobias Schwarz / AFP

Il avait débarqué à Berlin en sauveur d’un Parti social-démocrate (SPD) englué dans une coalition avec les démocrates chrétiens, un parti à la recherche d’un candidat capable de rivaliser avec Angela Merkel, «l’éternelle chancelière».

Un peu plus d’un an est passé et Martin Schulz se retrouve simple député au Bundestag après être tombé de son piédestal, poignardé par ses adversaires et lâché par ses amis au sein du SPD, suicidé par ses propres erreurs.

Renouveau

Il semblait pourtant posséder toutes les qualités pour incarner le renouveau. Député européen depuis plus de vingt ans, il n’avait jamais été impliqué dans la politique nationale allemande, ses querelles partisanes et personnelles.

Son ascension est fulgurante: en décembre 2016, il débarque dans la capitale fédérale; en janvier 2017, il est désigné comme candidat social-démocrate à la chancellerie; en mars, il est élu président du SPD avec 100%.

Le parti, qui stagnait autour de 20% dans les intentions de vote pour les élections générales du mois de septembre, enregistre des chiffres record pendant l’hiver. Avec 34% des suffrages potentiels, il dépasse même d’un point la démocratie chrétienne. Les nouveaux adhérents affluent dans un parti qui avait perdu la moitié de ses adhérents au cours des dernières années (il en reste tout de même près d’un demi-million). C’est un feu de paille, mais suffisamment vigoureux pour que Martin Schulz se voie déjà à la chancellerie.

Deuxième choix

À vrai dire, cette plongée dans la politique nationale est un deuxième choix. Élu président du Parlement européen en 2012 et 2014, il espère rempiler en 2016. Il est, à ce titre, une des personnalités de l’Union européenne aux côtés du président du Conseil, Donald Tusk, et du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et siège à la table des Conseils européens, avec les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-huit.

Il s’est entendu discrètement avec Juncker pour contourner l’accord passé entre les groupes conservateur et socialiste du Parlement européen, qui prévoit une rotation de la présidence tous les deux ans et demi, afin de rester deux ans de plus. La manœuvre échoue. La chancellerie allemande est un objectif de secours pour échapper au sort d’un modeste député européen.

Martin Schulz a le bon profil du parfait social-démocrate. Ce n’est pas une tête d’œuf: il n’a pas fait d’études supérieures mais il s’est cultivé dans sa librairie de Würselen, la petite ville de Rhénanie-Westphalie dont il a été maire pendant onze ans. Il a appris des langues étrangères –le français, l’anglais, l’espagnol et le néerlandais. C’est également un amateur de football, qu’il aspirait pratiquer à un haut niveau avant qu’une blessure ne l’éloigne des terrains. Il s’est sorti d’une addiction à l’alcool, ce qui le rend humain. Trop humain?

L’euphorie autour de sa candidature ne dure pas. Dès le printemps 2017, des doutes apparaissent sur la capacité du candidat à soulever les foules. Il a le charisme du petit-bourgeois. Il aurait pu utiliser sa carrière dans les institutions européennes pour mener une campagne centrée sur l’Europe; il n’en fait rien. Au contraire, il se perd dans des critiques contre les réformes Schröder, qui lui aliènent la droite social-démocrate, et des considérations sur la «justice sociale», qui ne trouvent pas d’écho dans l’opinion.

Deuil de la chancellerie

La suite sera une longue série d’échecs. Sans attendre le jour du scrutin, les sociaux-démocrates ont fait leur deuil de la chancellerie. Le résultat des élections du 24 septembre est encore plus catastrophique qu’anticipé: avec 20,5%, le SPD obtient son plus mauvais score depuis la création de la République fédérale en 1949. Malgré un recul de cinq points, la CDU –avec la CSU, sa sœur bavaroise–conserve sa place de première formation politique et Angela Merkel reste chancelière.

Le soir des élections, Martin Schulz est formel: pas question d’être à nouveau la roue de secours des démocrates chrétiens dans une grande coalition. Le SPD, façon Martin Schulz, doit se refaire dans l’opposition. Pour être bien compris, le candidat malheureux à la chancellerie ajoute qu’il ne sera pas ministre dans un gouvernement d’Angela Merkel.

D’ailleurs, la chancelière a d’autres projets. Elle prépare une coalition inédite avec les libéraux et les Verts. Quand cette formule dite «jamaïcaine» [les couleurs des trois partis correspondent à celles du drapeau de la Jamaïque, ndlr] échoue, Martin Schulz persévère: pas question de voler au secours d’Angela Merkel. Il lui laisse le choix entre un gouvernement minoritaire et de nouvelles élections. Ce n’est pas l’avis du président de la République –un poste largement honorifique selon la Constitution allemande, qui ne revêt une importance politique que dans les cas de crise.

Le chef de l’État, Frank-Walter Steinmeier, un autre rival social-démocrate malheureux face à Angela Merkel en 2009, pousse à la formation d’une nouvelle coalition. Martin Schulz mange son chapeau.

Contrat de gouvernement

Malgré ses refus antérieurs et malgré la grogne de la base social-démocrate, il s’engage dans des pourparlers exploratoires avec les démocrates chrétiens. L’accord préliminaire est soumis à un congrès extraordinaire du SPD, le 21 janvier. Le résultat est incertain.

Fatigué par des heures de discussions avec l’adversaire politique, grippé, critiqué, Martin Schulz défend mollement l’accord. Il est brocardé quand il se réclame d’un appel téléphonique d’Emmanuel Macron en faveur de la grande coalition. Il faut l’intervention passionnée d’Andrea Nahles, présidente du groupe parlementaire, pour convaincre une –courte– majorité d’approuver l’ouverture officielle de négociations.

Rien n’est encore joué. Les vraies négociations entre le SPD et la CDU-CSU reprennent et aboutissent à un contrat de gouvernement de 177 pages. Les 463.723 adhérents du SPD sont appelés à se prononcer au cours d’une consultation par correspondance. Le résultat sera connu le 4 mars. La gauche et les Jusos, organisation des jeunes socialistes, font campagne pour le «non».

Martin Schulz est-il un obstacle sur la voie d’une sortie de crise avec un gouvernement stable autour d’Angela Merkel? Pour tenter de convaincre ses militants, il renonce à la présidence du parti au profit d’Andrea Nahles, l’étoile montante de la social-démocratie. Mais il ne veut pas tout perdre. Dans le carrousel des ministres convenu avec la CDU-CSU, il se réserve les Affaires étrangères. Un lot de consolation où il pourra tout de même exploiter son réseau européen pour répondre aux propositions européennes d’Emmanuel Macron.

Coup de grâce

Toutefois, Martin Schulz n’est pas au bout de ses déconvenues. Le ministère des Affaires étrangères est déjà occupé par un social-démocrate, Sigmar Gabriel. Celui-ci est l’ex-président du SPD qui a laissé sa place en 2017 à l’ancien président du Parlement européen, dans l’espoir d’augmenter les chances du parti aux élections de septembre.

L’échec de la manœuvre ne parait pas à Sigmar Gabriel une raison suffisante pour renoncer à son poste dans une nouvelle grande coalition. Alors que le parti est déchiré par l’alliance avec Angela Merkel, Sigmar Gabriel enflamme le débat en reprochant publiquement à celui qu’il a porté sur la scène nationale d’avoir renié sa parole.

C’est le coup de grâce pour Martin Schulz, qui se voit contraint d’abandonner ses ambitions diplomatiques. Une dernière humiliation pour celui qui, il y a peu encore, siégeait au milieu des «grands» de l’Europe. En un an, il est passé du statut de chancelier en puissance du premier pays d’Europe à celui de simple membre du Bundestag et il sera tenu par ses pairs pour coresponsable de la déconfiture de son parti.

Ce sera en grande partie injuste. La chute de Martin Schulz n’est pas seulement le triste destin d’un homme. C’est l’illustration du déclin du socialisme démocratique en Europe.

Daniel Vernet Journaliste

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