Sports

Le patinage artistique lutte contre ses démons mais risque d'y perdre son âme

Temps de lecture : 6 min

Le patinage artistique, sport généralement chéri des audiences lors des Jeux olympiques d’hiver, cherche un nouveau souffle mais peine à effacer la nostalgie de son passé glorieux.

La patineuse canadienne Kaetlyn Osmond, le 11 février 2018 aux JO de Pyeongchang (Corée du Sud) | Aris Messinis / AFP
La patineuse canadienne Kaetlyn Osmond, le 11 février 2018 aux JO de Pyeongchang (Corée du Sud) | Aris Messinis / AFP

Le patinage artistique est un sport terriblement difficile où les qualités physiques, techniques et artistiques se mêlent dans une exigence extrême. L’Américain Nathan Chen, 18 ans, l’un des favoris de la compétition masculine des Jeux olympiques de PyeongChang, a été capable d’exécuter cinq quadruples sauts dans un programme en 2017, performance qu’il a rééditée il y a quelques semaines.

Lors de la compétition olympique par équipes en Corée du Sud, sa compatriote Marai Nagasu, 24 ans, est devenue lundi 12 février la troisième patineuse dans l’histoire des JO à avoir réussi un triple axel, une rotation de trois tours et demi.

Mais cette discipline est aussi un spectacle, puisque les athlètes se parent de costumes –Nathan Chen est habillé par Vera Wang– et glissent sur des musiques ou des chansons qui participent également à l’impression générale et à la note finale.

Compétition truquée au JO de Salt Lake City

En fonction de ses goûts, le public balance en permanence entre cette appréciation de la performance de très haut niveau technique et la préférence pour une prestation léchée avec une moindre prise de risques.

Les juges sont au milieu avec leur système de notations, souvent incompréhensible pour le béotien, sachant que les sports où le jugement humain intervient au niveau du résultat demeureront toujours et forcément des disciplines à part.

En 2002, lors des Jeux olympiques de Salt Lake City, la compétition des couples a été sciemment truquée. La triste manœuvre a été découverte peu après, lorsqu’une juge française a admis avoir favorisé les Russes aux dépens des Canadiens –sur ordre semble-t-il du président de la Fédération française des sports de glace–, pour se ménager le vote des Russes dans une autre catégorie. Elle s’est ensuite rétractée, sans jamais convaincre.

Les Canadiens ont été rétablis dans leurs droits et une médaille d’or commune a été décernée, alors que la juge française était traquée comme une bête dans l’Utah. «Les médias ne parlaient plus que de moi, j’étais la personne la plus recherchée de Salt Lake City, a avoué Marie-Reine Le Gougne au Monde, des années plus tard. Un torchon m’a même qualifiée de Ben Laden du patinage!»

Procédé mathématique et levée de l'anonymat des juges

De ce scandale a résulté l’abandon de l’emblématique système de notation de l’époque, qui évaluait les patineurs selon une échelle de points allant de 0.0 jusqu’à la perfection d’un 6.0, pour une autre formule plus élaborée, mais tellement peu compréhensible pour le public non initié.

Le procédé suivant, très mathématique, a consisté en la constitution d’un large groupe de juges notant le niveau des difficultés effectuées et la qualité des éléments techniques, tout en mêlant une prise en compte des aspects esthétiques et artistiques du programme, avec les composantes habileté, glisse, transitions entre les éléments techniques et interprétation. Pour éviter les excès éventuels de certains juges biaisés par leur nationalité, la note la plus haute et la note la plus basse étaient éliminées. Les juges du jury étaient alors anonymes.

Mais au terme du programme libre dames des Jeux de Sotchi en 2014, la Russe Adelina Sotnikova s’était imposée de justesse devant son public en délire face à la tenante du titre, la Coréenne Yuna Kim, qui selon nombre d’observateurs aurait dû se parer d’or.

Grosse émotion bientôt suivie par la révélation de la présence au sein du jury d'une ancienne juge suspendue un an pour avoir truqué un championnat dans le passé. Dans la foulée, une pétition pour dénoncer l’inanité du verdict de Sotchi recueillait deux millions de signatures. «C’est le patinage artistique à son meilleur», souriait Paul Wylie, médaillé de bronze à Albertville en 1992, dans les colonnes du Washington Post.

Longtemps rétive, l'ISU, la Fédération internationale de patinage, acceptait de lever la règle de l’anonymat des juges deux ans plus tard. Mais chassez le naturel, il revient au galop, avec des «pirouettes» surprenantes, propres au patinage artistique, pour entretenir à nouveau tous les doutes. Incurable patinage.

À PyeongChang, l'affaire des boucles d'oreille

Voilà quelques semaines, c’était «l'affaire des boucles d'oreilles» qui retenait l’attention des milieux spécialisés, lors d’une compétition préparatoire aux Jeux olympiques de PyeongChang. Le Parisien raconte:

«Début novembre, à la veille du Grand Prix du Canada, les juges avaient reçu comme cadeaux de bienvenue des bijoux dessinés par Tessa Virtue, la patineuse championne du monde 2017, en couple avec son compatriote Scott Moir. Si la pratique des présents est habituelle sur le circuit, ils ne doivent pas excéder un montant de 170 euros. Sur ce point précis, la Fédération canadienne était dans les clous, la paire de boucles en cristal coûtant 60 euros. Mais en offrant un cadeau dessiné par la patineuse elle-même, la Fédération internationale a estimé que la ligne jaune a été franchie.»

Dans une compétition de danse olympique qui s’annonce très serrée entre le couple canadien Tessa Virtue-Scott Moir et le couple français Gabriella Papadakis-Guillaume Cizeron, l’évaluation des juges sera, de fait, un sujet plus que sensible et surveillé comme le lait sur le feu à PyeongChang.

«En dépit de toutes les réformes, ce sont toujours des humains qui jugent et les humains ont des émotions», sourit Cécile Soler, journaliste ayant maintes fois couvert le patinage artistique et qui vient d’écrire une série de livres pour la jeunesse ayant pour décor l'univers du patinage. «Ils peuvent donc être influencés. Ceci dit, cette culture est tellement ancrée dans l’univers du patinage que si demain les juges étaient remplacés par des logiciels, je serais curieuse de savoir combien de temps il faudrait pour que les mentalités se transforment radicalement

Pas tout à fait une spéculation en l’air puisque la gymnastique, autre sport dont le résultat repose sur le jugement humain, n’écarte plus ce recours à l’œil de l’ordinateur, qui pourrait être utilisé dès les Jeux de Tokyo en 2020.

«Tous les programmes finissent par se ressembler»

Ancien champion de patinage des années 1960, Philippe Pélissier se montre, lui, sans concession au sujet de l’évolution d’un patinage «qui, en dehors du Japon et de la Corée du Sud, est très mal traité par les médias, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord, où on privilégie la bricole, le stuc, le plâtre et les bondieuseries diaboliques qui sont, hélas, son fonds de commerce pour survivre

Il enchaîne sans prendre de gant:

«L’ancien règlement de notations, qui avait le défaut majeur des pré-jugements et du lobbying, avait l’immense mérite d’individualiser les performances. Chacun, à travers son patinage, devait avoir une signature. Désormais, avec la mathématisation de l’actuel système, c’est devenu une gymnastique sur glace avec tellement de codes réglementaires que tous les athlètes évoluent avec leurs calculettes à la main. Et tous les programmes finissent par se ressembler. D’où la perte d’intérêt médiatique pour le patinage. [...] De quoi dépend le patinage? De son impact médiatique justement. Dans les années 1970-1990, le patinage artistique, aux États-Unis, a vécu essentiellement sur la guerre froide, qui se poursuivait sur la glace. Et il essaie péniblement de capitaliser là-dessus, à travers ses petites magouilles et sa vision hollywoodienne d’un passé qui ne surgira plus. C’est presque tout ce qu’il lui reste.»

Le bon vieux temps du patinage

Allusion à la sortie, le 21 février en France, du film Moi, Tonya, qui revient sur ce qui demeure sans doute comme le plus grand fait divers de l’histoire de cette discipline et qui a généré beaucoup de commentaires en amont de ces JO. Comme s’il s’agissait, en effet, de rappeler «le bon vieux temps» d’un patinage alors au faîte de sa popularité. Drôle d’époque.

À la veille des Jeux olympiques de Lillehammer en 1994, l’Américaine Nancy Kerrigan était sauvagement agressée par un homme lié à l’entourage de Tonya Harding, sa grande rivale.

Le film, par ailleurs de qualité sur le plan cinématographique –trois nominations aux Oscar–, a choqué une partie des témoins du scandale. Philip Hersh, ancien journaliste du Chicago Tribune et l’un des meilleurs spécialistes mondiaux du patinage, a indiqué que la vérité du film était «aussi glissante que de la glace», en se montrant trop conciliant avec Tonya Harding.

Le duel Harding-Kerrigan était une rivalité dramatique comme l’ont aussi été les «matches» à sensation Brian Boitano-Brian Orser, Katarina Witt-Debi Thomas, Michelle Kwan-Tara Lipinski ou Alexei Yagudin-Evgeni Plushenko, qui divisaient nombre de fans aux quatre coins du monde, avec les juges pour jeter de l’huile sur les flammes.

«Aujourd’hui, on voit un patineur, on en voit dix, cingle Philippe Pélissier. Tout est lissé, calibré. Boitano avait un style, comme Orser ou Philippe Candeloro. Avec le système ancien des notes, il y avait une interactivité avec le téléspectateur qui pouvait participer au débat en se disant qu’il aurait donné 5.7 plutôt que 5.6. Désormais, l’abscons a pris le dessus. Et il n’y a plus grand-monde pour s’intéresser à tout ça.»

Yannick Cochennec Journaliste

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