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«Ironiquement, je me suis reconnecté à l'arabe en préparant ma bar mitzvah»

Temps de lecture : 10 min

Jonas et Zacharie sont tous deux issus de la communauté juive du Maghreb. Ils expliquent comment ils ont découvert les liens qui les unissaient aux pays d'origine de leurs parents, et comment ils ont combiné leurs identités.

Une famille de Tunisien juifs, à Djerba | FETHI BELAID / AFP
Une famille de Tunisien juifs, à Djerba | FETHI BELAID / AFP

Jonas Sibony, 35 ans, professeur d’arabe, se souvient de l’année où il avait commencé à enseigner à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, à Paris. Un collègue avait taquiné ses futurs élèves: «Cette année, des Juifs vont vous enseigner l’arabe.»

Deux idées fausses ont cours à propos des Juifs du Maghreb. La première, c'est que les Juifs seraient un élément exogène au Maghreb, presque associé à la colonisation européenne. En Afrique du Nord, la présence juive est pourtant une réalité indigène. L’existence de communautés juives conséquentes est historiquement attestée dès le IIe siècle [1], soit au moins cinq siècles avant que les cavaliers arabes de l’islam ne diffusent le message coranique dans cette région du monde. La plupart des Juifs, comme les autres populations berbérophones, adoptent alors progressivement l’arabe comme langue, sans pour autant abandonner la foi juive: c’est «l’arabisation.»

Une seconde idée reçue tend à surévaluer la présence juive. En Algérie, la communauté juive se serait quasiment éteinte [2]. En Tunisie, où vivaient encore 100.000 Juifs en 1956, on en compte aujourd’hui 1.300. Le Maroc, qui a beau abriter la plus grande communauté juive du monde arabe, connaît néanmoins la même hémorragie: ne vivraient dans le royaume guère plus que 3.000 Juifs.

D’ailleurs Jonas, qui est né en France de mère et père juifs –pour l’un venant du Maroc, pour l’autre de Pologne– n’a plus de famille de l’autre côté de la Méditerranée.

La langue arabe plus forte que l’oubli

Mais en partant pour la France, les Juifs du Maghreb sont loin d’avoir emporté l’arabe dans leurs valises. Zacharie (prénom modifié), la trentaine, de parents juifs –mère française et père originaire de Tunisie–, avait certes entendu quelques mots d’arabe pendant son enfance. Des bribes bien rares toutefois: arrivé en France à l’âge de 11 ans, son père vient d’une famille qui parle français depuis les années 1920. Cette francophonie n’a rien de marginal, comme l’explique Ruth Grosrichard, coordinatrice des études arabes à Sciences-Po et elle-même issue d’une famille juive marocaine:

«Les communautés juives du Maroc et de Tunisie ont été “francisées” bien avant l’installation du protectorat français dans ces deux pays, par l’intermédiaire des écoles de l’Alliance israélite universelle: c’est ainsi qu’au Maroc, la première école de langue et de pédagogie françaises ouvre en 1862, et en Tunisie en 1878.»

Mais Zacharie est attiré par l’arabe très jeune, «un peu par esprit de rébellion», confesse celui qui se rappelle s’être déguisé en Bédouin dès l’âge de 5 ans devant ses parents. Il attendra d’en avoir 21 pour se décider à suivre des cours d’initiation d’arabe littéraire, à la Sorbonne, en parallèle de sa licence d’Histoire. C’est une révélation, Zacharie est fasciné par cette langue. Sa famille ne comprend ni l’arabe littéraire qu’il parle, ni la nature de cette passion qui l’anime.

«Dans l’esprit des gens, il y a la case juive et la case musulmane.»

Jonas, lui, n’avait jamais entendu le moindre mot d’arabe pendant son enfance: son père, qui quitte le Maroc à 2 ans, ne l’a jamais parlé. Quel fut donc le déclencheur de sa «reconnexion» à l’arabe? «Ironiquement, en décidant de préparer ma bar mitzvah, pour faire plaisir à mes grands-parents», répond-il. Dans la synagogue «Mazal Tov» qu’il fréquente à Montpellier, la plupart des professeurs se trouvent être d’origine juive algérienne. L’un d’eux chante des textes bibliques en judéo-arabe, un arabe dialectal teinté d’hébreu. Une soudaine prise de conscience pour Jonas:

«À ce moment précis, j’ai pleinement compris que mon père venait du Maroc, et que donc, j’avais un rapport avec les Marocains que je voyais à Montpellier. Je me suis dit, “on vient du même endroit, et pourtant, on ne se connait pas.”»

A 11 ans, il trouve bien étrange de venir d’une famille issue du Maroc, mais qui n’en parle pas la langue, n’y retourne jamais, n’en parle jamais. Et plus il évoque cette origine à son entourage au fil des années, plus il réalise qu’elle est incomprise. Un jour, un camarade de lycée lui demande: «Pourquoi tu as un logo “Allah” sur ton portable, c’est l’inverse de toi!». «Et pourquoi “Dieu” écrit en arabe [3] m’empêcherait d’être juif? Je suis fils d’immigré marocain», lui rétorque Jonas, ce à quoi son camarade répond: «Tu ne peux pas être un fils d’immigré, tu es juif.»

Malgré son absurdité factuelle totale, cet échange est en fait «plein de vérité symbolique» quant à certaines représentations collectives, explique Jonas: «Dans l’esprit des gens, il y a la case juive et la case musulmane.»

La présence maghrébine dans son lycée, couplée à cette confusion générale, le pousse à s’intéresser de plus en plus à l’arabe, mais également à l’hébreu: le lycéen a envie de comprendre l’origine de cette rupture. Jonas va ressentir cet antagonisme avec plus de virulence encore en Israël, dans un kibboutz, à l’âge de 18 ans. Remarquant qu’il essaie de pratiquer ses rudiments d’arabe avec des employés juifs yéménites, un occupant du kibboutz lui lance, en riant: «On est en sécurité ici, mais si je croise un Arabe dans le coin, je l’égorge.» La phrase semble encore résonner dans l’esprit du professeur. Il se souvient avoir répondu en son for intérieur: «Moi je suis marocain et toi?»

Une indignation qui conclut sa reconnexion au Maroc: de retour en France, il s’inscrit en licence d’arabe à l’Université de Paul-Valéry, à Montpellier.

«Ne dis jamais que tu es juif en Égypte»

Pour Zacharie, ce divorce entre Juifs et Arabes a un goût plus amer encore. Après avoir décroché une bourse pour étudier l’arabe pendant un an au Caire, il s’envole pour l’Égypte contre l’avis catégorique de son père. Même son professeur d’arabe à la Sorbonne, un Irakien, l’avait mis en garde: «Surtout Zacharie, ne dis jamais à qui que ce soit que tu es juif en Égypte.»

Zacharie cache donc sa judéité aux gens qu'il rencontre sur place, comme à ces deux garçons, un musulman, Abdallah, et un copte, Boutros (prénoms modifiés), avec lesquels il devient ami. Le prénom de Zacharie pourrait aussi être celui d’un chrétien arabophone, il a l’idée de se présenter comme tel, et se fait appeler «Zacharia» [4].

«Zacharia» finit par se plaire en Égypte et réalise même l’impossible: convaincre sa mère et son frère de venir lui rendre visite. Le premier trajet en taxi pourtant, projette une ombre sur le séjour. Alors que le conducteur évoque «al yahoud» («les Juifs» en arabe) au hasard d’une conversation, il fait un geste d’égorgement avec sa main.

«Ma mère et mon frère ne parlent pas arabe, mais j’ai su qu’ils avaient compris, à l’effroi dans leurs yeux», se souvient Zacharie.

Trois ans plus tard, devenu analyste économique à l’ambassade de France à Tel-Aviv, il revient au Caire rendre visite à ses amis Boutros et Abdallah. Cette fois, il est décidé à leur dire qu’il n’est pas chrétien, mais «Juif de Tunisie». Une fois sur place, il entend les deux Égyptiens vilipender l’État hébreu et son armée. Ce n’est pas cette diatribe, mais plutôt une confusion lexicale qui trouble Zacharie. Ses deux amis associent en fait Tsahal à tout Juif, y compris non israélien: «Les Juifs sont des tueurs d’enfants», conclut l’un deux. Alors Zacharie se tait. Il a caché sa judéité, une fois de plus. Ce jour-là il se pose une question: «Pourquoi ai-je appris la langue d’un peuple qui me méprise?»

Être un pont

Quelques mois tard, il travaille dans un think-tank à Paris, sans lien avec le monde arabe. Il n’a pas poursuivi sa formation dans cette langue, et l’arabe disparaît de son quotidien. En février 2011 pourtant, des vacances au Proche-Orient lui font l’effet d’un électrochoc. S’égarant un matin dans la vieille ville de Jérusalem, Zacharie demande sa route en hébreu à des juifs orthodoxes tout de noir vêtus. Le même jour, il saute dans un sherut –sorte de minibus israélien– pour la Cisjordanie. Il est le seul, parmi les amis juifs français qui l’accompagnent, qui puisse plaisanter avec le chauffeur palestinien dans sa langue. Il comprend alors à quel point il aime être celui qui parle à la fois l’hébreu et l’arabe. Être «un pont». Être «celui qui connait cette région, et peut en parler, parler à ceux qui y vivent. Comprendre ce conflit. Aider à le résoudre, peut-être.»

De retour à Paris, il ne s’épanouit plus dans sa vie professionnelle. Il présente sa démission, et reprend le chemin de l’université.

Le Maghreb n’oublie pas ses Juifs

Zacharie redécouvre le pays de ses ancêtres en 2012. Il ne pensait passer qu’une semaine de vacances à Tunis: il y vivra deux ans. Ce sont surtout les musulmans, à qui il ne cache plus sa judéité, qui permettent sa «réappropriation» de la Tunisie. Certes, des clichés aux relents judéophobes, tels que ceux portant sur «l’amour des Juifs pour l’argent» ou encore leur apparence physique persistent chez certains, raconte Zacharie.

«Quand j’expliquais que mon père est tunisien, les musulmans concluaient sans hésiter “c’est bon t’es tunisien, tu es chez toi ici”.»

Il n’empêche, se présenter comme Juif tunisien suscite surtout une forme de bienveillance, voire de fascination parmi les Tunisiens musulmans, se souvient l’arabisant. En outre, les musulmans, bien plus que les Juifs, l’ont tout de suite considéré comme Tunisien. Il raconte: «Quand j’expliquais que mon père est tunisien, les musulmans concluaient sans hésiter “c’est bon t’es tunisien, tu es chez toi ici”.»

Jonas lui, est moins enclin à évoquer sa judéité dans les pays arabes. Si on lui demande son prénom, il préfère donner sa version coranique: «Younes.» Pas vraiment par crainte, tient-il à préciser mais pour ne pas «s'encombrer» de la question religieuse. Alors bien sûr lorsque c’est la direction du cimetière, du mellah (quartier juif) ou encore de la synagogue qu’il demande, la question de son origine est posée. L’appréhension est bien là. «Puis je me dis, allons-y, on verra bien: et à chaque fois, ma réponse suscite des sourires, une certaine surprise parfois, mais jamais d’hostilité.»

Des sourires, qui tranchent avec l’inimitié vécue par Zacharie en Égypte. Peu surprenant, explique Ruth Grosrichard:

«Bien que leur nombre se soit réduit comme peau de chagrin dans ces deux pays, les Juifs n’ont jamais été expulsés du Maroc ou de Tunisie. Les pays arabes du Moyen-Orient comme l’Égypte en revanche, ont été un terrain de conflit direct avec Israël dès 1948: les Juifs y ont alors fait l’objet de mesures et d’exactions particulièrement discriminatoires. La confusion entre “juif” et “sioniste”, et la vieille idée que les Juifs sont les ennemis de l’islam et de la nation arabe font partie d’une doxa largement répandue dans cette région.»

Vivre entre deux mondes

Coupable d’être juif pour les uns, Zacharie est pourtant trop proche des musulmans selon les siens. Son intérêt intellectuel pour l’islam n’est pas compris: «Mon fils ça y est tu es devenu salafiste?», lui demande un jour son père au téléphone. Zacharie est un provocateur: «Oui papa, ça y est. Par contre shabbat va commencer, je vais devoir éteindre ce portable», lui répond-il.

Même l’arabe que Zacharie parle n’est pas vraiment casher: revenant de Tunis, il s’était réjoui à l’idée de parler arabe tunisien pour la première fois à sa grand-mère, qui s’était exclamée: «Oh mon Dieu, tu parles tunisien comme les Arabes.»

Ce cocktail identitaire séfarade est rempli de paradoxes. S’adressant à une amie ashkénaze, la même grand-mère avait plaisanté lors d’un repas de famille: «Ne sois pas choquée par nos attitudes à table, c’est une maison arabe ici.» Une identification au cas par cas: «En France, les Séfarades se disent orientaux seulement pour se différencier des Ashkénazes, ou des Français de culture chrétienne», explique Zacharie.

«Croire que la langue arabe est l'apanage des musulmans, c’est se méprendre.»

Ghaleb Bencheikh, islamologue

Mais au Maghreb, le mariage entre judéité et arabophonie est si profond, que l’arabe épouse souvent la foi juive elle-même. D’après des archives historiques des années 1940 [5], un Juif de Fès, au Maroc, raconte que lors des fêtes, toutes les prières juives hébraïques étaient traduites en arabe, afin d’être comprises. Plus édifiant encore: dans la liturgie judéo-arabe marocaine, la référence la plus sacrée, Dieu, se dit Allah [6]. Des réalités factuelles que Jonas essaie de transmettre à ses étudiants, mais que beaucoup «ont du mal à croire», raconte-t-il.

«Croire que la langue arabe est l'apanage des musulmans, c’est se méprendre», explique Ghaleb Bencheikh, islamologue. Préexistant à l’islam, l’arabe est une langue vivante, qui se fait encore le véhicule d’une liturgie juive, et aussi chrétienne. La fresque historique arabe est parsemée d’une kyrielle d’érudits juifs (citons, notamment, Saadia Gaon, Bahya ibn Paquda, Salomon ibn Gabirol, Abraham ibn Ezra, Moïse Maïmonide) qui excellaient dans cette langue, au point de «surpasser des grammairiens arabes». Au Maroc tient-il à rappeler, beaucoup de professeurs d’arabe étaient juifs, encore dans les années cinquante. Alors, pour cet intellectuel franco-algérien, la reconnexion de Juifs comme Jonas et Zacharie à l’univers arabophone est un «retour à l’ordre naturel des choses», mais qui de nos jours, témoigne aussi d’un «courage exemplaire».

«Gageons, espérons, conclut Ghaleb Bencheikh, que ce type de positionnement devienne une source d’inspiration au sein de notre société.»

[1] Jean-Marie Lassere, Ubique Populus : peuplement et mouvements de population dans l'Afrique romaine, de la chute de Carthage à la fin de la dynastie des Sévères (146 a.C - 235 p.C), Paris, 1977.

[2] Aucune source ne permet de déterminer avec exactitude le nombre de Juifs restant, il est toutefois estimé à quelques dizaines d’individus, essentiellement à Alger.

[3] Associé généralement exclusivement à la religion musulmane le mot “Allah” est aussi utilisé au sein de populations arabophones chrétiennes ou juives.

[4] Le vrai nom du personnage comporte les mêmes particularités et pourrait être celui d’un Juif comme d’un chrétien arabophone.

[5] Louis Brunot, Elie Malka, Textes judéo-arabes de Fès, textes transcription, traduction annotée, Rabat, 1939.

[6] Haïm Zafrani, Littératures dialectales et populaires juives, Paris, 1980.

Sophian Aubin

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