Monde / Économie

La Chine change de camp et veut sauver les éléphants

Temps de lecture : 5 min

Depuis le 1er janvier 2018, Pékin a interdit le commerce de l’ivoire. Une mesure forte pour tenter d'enrayer un massacre qui pourrait voir l'espèce disparaître dans à peine quelques années.

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Jeune éléphant. | Via Unsplash.

La mesure avait été annoncée fin 2016 afin que les vendeurs et acheteurs puissent s’y préparer. Et partout en Chine, des points de ventes et des ateliers de sculpture d’ivoire ont commencé à fermer en 2017. La Chine a donc officiellement changé de camp: elle était le pays où se déversaient 70% des défenses d’éléphants tués en Afrique; désormais, sur son territoire, le trafic de «l’or blanc» sera réprimé.

Si le massacre continue, l’éléphant disparaîtra dans une dizaine d’années

Dans les pays du sud-est asiatique, le nombre d’éléphants diminue régulièrement. Sans qu’aucune tentative de comptabilité n’ait été faite. En revanche, des instituts chinois ont effectué un recensement en 2010-2011 dans plusieurs pays d’Afrique. Il indique que plus de 60.000 éléphants ont été abattus rien que dans cette période. Le nombre actuel d’éléphants dans le monde est évalué à 450.000. Si le massacre continue au même rythme, l’animal disparaîtra de la surface de la planète dans une dizaine d’années.

L’ivoire est symbole de richesse en Asie où il est traditionnellement utilisé pour confectionner des colliers, bracelets, sceaux et toute sorte d’objets de décoration. Une interdiction internationale du commerce de l’ivoire a été décrétée en 1989 par la CITES (Convention internationale sur le commerce des espèces protégées). Mais –dans le but d’assécher le marché noir– cette mesure a été levée plusieurs fois. Le commerce est alors reparti de plus belle et a ensuite continué dans l’illégalité.

En 2007, un sondage indiquait que près de deux Chinois sur trois pensaient que les défenses d’éléphants tombaient comme les dents des enfants. Et ils étaient largement majoritaires à croire que, pour récolter l’ivoire, il n’était pas nécessaire que l’animal soit mort.

L'opinion publique sensibilisée

On n’en est plus là. Aujourd’hui, l’information sur les éléphants s’est beaucoup propagée en Chine. L’interdiction de l’importation d’ivoire du 1er janvier est apparue sur toutes sortes de sites internet et sur les téléphones portables. Et tout Chinois a un avis sur la question. Cao Zhiwei, fonctionnaire à la retraite, déclare:

«C’est très regrettable que l’interdiction de l’importation d’ivoire arrive si tard. Les éléphants sont des animaux paisibles, qui vivent tranquillement dans la forêt ou la savane. En avoir tant tué pour leur ivoire, c’est un non-sens.»

C’est à partir de 2014 que plusieurs ONG chinoises, parfois avec l’aide d’organisations internationales, ont commencé à souligner résolument le sort des éléphants. Dans la presse, à la télévision, les reportages se sont multipliés. Fin 2016, l’association IFAW (Fond international pour la protection des animaux) a fait poser sur les bus et dans les métros des grandes villes de Chine des affiches montrant de sympathiques pachydermes en liberté. Sur l’une d’elle, une légende faisait dire à un petit éléphant: «Maman, est-ce que moi aussi j’aurai de belles défenses d’ivoire plus tard?»

Plusieurs artistes connus se sont engagés pour la cause. Ainsi, sur Weibo, important réseau social chinois, l’acteur Luo Jiu proclame: «Ne soyons pas responsables de la disparition des éléphants», tandis que la chanteuse Li Yuchan est catégorique: «La vérité, c’est que les éléphants sont chassés pour récupérer leur ivoire. Pas question pour moi d’en acheter.»

Très impliqué dans ce combat et à la tête d’une association qui sensibilise sur le sort des éléphants, le célèbre ancien basketteur Yao Ming –qui fut une star des Shanghai Sharks puis des Rockets de Houston– apparaît lui-aussi souvent dans les médias. Dans des émissions de télé, on l'a vu avec des éléphanteaux, ou encore avec des enquêteurs près d’un stock d’ivoire saisi ou d’un cadavre d’éléphant.

Via YouTube.

Tout cela fait que ce qui arrive au plus gros mammifère terrestre ne laisse pas indifférente l’opinion chinoise.

«Sur la question des éléphants, le peuple chinois a évolué beaucoup plus vite que le gouvernement», note avec satisfaction Liu Shanyen, qui travaille dans un laboratoire d’analyses médicales. La prise de conscience du sort du pachyderme révèle sans doute une évolution de la société chinoise. Avec un taux de croissance annuel au dessus de 6 % et une évolution du niveau de vie qui a amené à la formation d’une bourgeoisie évaluée à plus de 500 millions de personnes, la protection des animaux peut devenir une préoccupation chinoise. Plus que dans la Chine en voie de développement d’il y a encore une vingtaine d’années.

Le gouvernement chinois désormais en avance sur le reste du monde

Il convient désormais que ne se reproduise pas un scandale comparable à celui qui semble être survenu en mars 2013 lors d’un voyage du président Xi Jinping en Tanzanie: des trafiquants chinois auraient profité de cette visite pour acheter quantité de défenses. Qui seraient arrivées en Chine par valises diplomatiques. Le ministère chinois des Affaires étrangères a démenti.

En tout cas, l’évolution de l’opinion à propos des éléphants a bien sûr contribué à ce que leur protection devienne une préoccupation du gouvernement chinois. En mars 2015, la venue à Pékin du Prince William a sans doute joué un rôle. Très impliqué dans le combat pour la survie des éléphants, il a abordé le sujet au cours d’un entretien avec Xi Jinping. Six mois plus tard, à Washington, le même Xi Jinping a cosigné avec Barack Obama un accord interdisant «de façon quasi complète» le commerce de l’ivoire. C’était la première fois que des présidents américain et chinois partageaient un engagement en faveur de la faune.

L’interdiction totale du trafic de l’ivoire est le terme de cette évolution du pouvoir chinois. Qui commence maintenant à demander aux pays européens et aux États-Unis d’être aussi fermes que lui. Un marché noir considérable mais difficile à mesurer existe. En France, des défenses ont été plusieurs fois saisies par la police avant qu’elles partent par avion vers l’Asie. En Europe, le commerce d’objets en ivoire sculptés avant 1989 reste autorisé. Ce qui n’est plus le cas en Chine depuis janvier. La Chine pourrait prochainement demander plus de cohésion internationale sur tous ces sujets.

À Hongkong, lieu de transit de nombreuses défenses d’éléphants, le Parlement vient de décider de suivre l’exemple de Pékin et d’interdire le commerce de l’ivoire. Mais la mesure ne sera effective qu’en 2021. Et pour l’instant, les marchands d’ivoire du territoire expriment leur mécontentement.

Un exemple à suivre

En Chine, outre quelques troupeaux d’éléphants dans la province du Yunnan, les animaux à protéger ne manquent pas. Le panda aurait probablement disparu si le gouvernement chinois n’avait édicté une protection officielle, il y a une quarantaine d’années. Cependant, l’animal a un cousin, le petit panda roux, qui est actuellement chassé car sa peau sert à la confection de médicaments, voire pour servir d'animal de compagnie.

Il y a également en Chine des élevages d’ours dont les finalités médicales ne sont pas claires. Mais parallèlement, un effort est fait pour préserver les derniers léopards des neiges qui vivent dans les hauteurs neigeuses du Tibet. Par ailleurs, sur ordre de Xi Jinping lui-même, les restaurants en Chine ne sont plus autorisés à servir des ailerons de requins.

Le comportement exemplaire de la deuxième économie au monde à propos de l’éléphant pourrait servir d’exemple, y compris en Chine, pour d’autres animaux. La question qui se pose maintenant est de savoir si l’interdiction qui vient d’être décidée va faire baisser les prix de l’ivoire, alimenté par la contrebande. Autre question: va-t-il devenir démodé d’acheter des objets en ivoire? Ou bien, au contraire, l’ivoire devenant plus rare et plus risqué à obtenir, va-t-il prendre de la valeur? Les réponses à ces interrogations reposent largement désormais sur les comportements de la société chinoise.

Richard Arzt Journaliste

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