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Prenez garde, le karma pourrait bien exister

Marie Kock et Stylist, mis à jour le 11.02.2018 à 13 h 03

Ne vous laissez pas poursuivre par vos mauvaises actions (ou vous finirez mal comme Hugh Grant).

Trevor Noah au Daily Show après les victoires électorales démocrates du 7 novembre: «Vous savez qui a vraiment gagné les élections de la nuit dernière? Le karma!» 
Capture d'écran via Comedy Central.

Trevor Noah au Daily Show après les victoires électorales démocrates du 7 novembre: «Vous savez qui a vraiment gagné les élections de la nuit dernière? Le karma!»  Capture d'écran via Comedy Central.

  Cet article est publié en partenariat   avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Vous souvenez-vous du moment où vous avez arrêté de croire au romantisme? On vous rafraîchit la mémoire, c’était en 1995. Cette année-là, Hugh Grant, qui avait réussi à vous séduire avec ses grands yeux de cocker et sa dégaine de bibliothécaire qui ne connaît du Kamasutra que son code Dewey (la série de chiffres qui permet de le trouver dans les rayons), se fait choper sur Hollywood Boulevard l’entrejambe dans la bouche de Divine Brown, une prostituée du coin. Mug shot, divorce et petite traversée du désert, rien ne vous a autant foutu le cafard cette année-là, hormis la mort de Gilles Deleuze (vous étiez déjà une personnalité complexe).

Ceci explique cela

Mais il y a quelques semaines, une information venue des tabloïds US a apporté un sens nouveau à ce scandale des années 1990: tout ça n’était qu’une histoire de karma. Dans Star Magazine, l’acteur Tom Arnold a en effet raconté que sur le tournage de Neuf mois aussi, il s’était senti très proche de Hugh Grant, genre super potes. Le dernier jour, il lui lance donc: «Hey, tu restes à L.A., on se voit la semaine prochaine?»

Mais, because Hollywood, Grant le prend de haut et lui explique:

«Il n’y a pas de semaine prochaine, le film est terminé… Tom, on est des potes de showbiz, tu n’es pas ami avec tous ceux avec qui tu fais un film!»

Le soir même, c’est pourtant bien Tom Arnold qu’il appelle après s’être fait serrer en position compromettante. Un juste retour de bâton pour s’être montré si arrogant? C’est en tout cas comme ça que l’histoire se raconte aujourd’hui.

N’y voyez pas trop vite un délire mystique, le retour de karma en train de s’imposer dans les esprits et la pop culture comme une nouvelle forme de justice venue du ciel, bien pratique pour sanctionner les bonnes ou mauvaises actions de l’humanité quand plus personne ne veut s’y coller. Et si on ne lit pas encore dans les desseins cosmiques de l’Univers (mais rassurez-vous, ça ne saurait tarder), on ne saurait trop vous conseiller la lecture de cet article si vous voulez vous mettre à l’abri du retour de karma.  

Karmageddon

Ces dernières semaines, vos newsfeeds ont certainement fait remonter l’une de ces histoires: celle de l’ours qui chie sur des chasseurs, du piéton qui se mange un poteau après avoir insulté un automobiliste, du fan qui se moquait d’un joueur de hockey blessé et qui se prend quelques minutes plus tard un palet entre les deux yeux ou encore de la bagnole qui emprunte la bande d’arrêt d’urgence avant de se faire choper par les flics en embuscade.

Un ours défèque sur un chasseur. Via Youtube.

Il n’y a aucun rapport entre ces actions, pourtant toutes ces vidéos créent un lien de causalité pour y voir une même conclusion: c’est une preuve de l’existence du karma. Ce mot venu du sanskrit qui signifie «action» est passé dans le langage courant pour désigner les effets de toutes nos actions, un cycle de causes et de conséquences qui finirait par faire sens.

«Sur la forme, ces vidéos ne sont pas nouvelles, c’est presque du bêtisier, l’arroseur arrosé, constate le journaliste Vincent Manilève, qui anime NoTube, un podcast consacré à YouTube. Mais en les labellisant “instant karma”, elles promettent autre chose: un moment de justice.»

On ne va pas vous refaire un énième topo sur la société en vide de sens et en mal de direction (ah ben si en fait), mais n’empêche que ce retour de la notion de karma tombe quand même assez pile poil pour tenter d’expliquer l’inexplicable (genre l’élection de Trump) et espérer des jours meilleurs.

C’est d’ailleurs ainsi que, suite aux victoires électorales démocrates du 7 novembre, Trevor Noah a résumé la situation dans son Daily Show: «Vous savez qui a vraiment gagné les élections de la nuit dernière? Le karma!». Pour sa démonstration, il s’est appuyé notamment sur deux exemples: la défaite, dans le Montana, d’un maire qui ne voulait pas accueillir de réfugiés dans sa ville au profit d’un réfugié du Liberia et celle, en Virginie, de Robert G. Marshall, autoproclamé «chef des homophobes», au profit de Danica Roam, première femme transgenre à être élue aux US.

Vous trouvez ça vraiment rassurant d’observer les choses se remettre dans le bon ordre ? C’est justement le but de s’imaginer une sanction mystique là où on ne pourrait voir qu’une série de coïncidences.

«D'un point de vue philosophique, le retour de karma est ce qu’on appelle une théodicée, une “justice de Dieu”, explique Michel Erman, philosophe et auteur d’Au bout de la colère (Plon, 2018). C’est une façon d’expliquer l’existence du mal dans le monde, alors que Dieu est censé être bon. C’est une théorie optimiste, puisqu’au fond, elle dit qu’on vit dans le meilleur des mondes possibles: malgré le mal apparent, on se dirige toujours vers le bien.»  

Loi du talion

Si comme nous, vous regardez en secret Riverdale, vous avez vu Veronica Lodge fomenter sa vengeance contre Nick Saint-Clair. Et vous l’avez vue aussi, une fois que son agresseur a été victime d’un accident de la route, jouer l’innocente avec cette réplique: «Oh well, karma is a bitch.» Depuis, sa catchphrase est devenue le nouveau mème challenge sur les réseaux sociaux chinois. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’elle invoque l’intervention du karma pour justifier sa propre revanche.

Et elle est loin d’être la seule à en appeler au karma pour menacer ses ennemis. La pop-star la plus détestée des États-Unis a, par exemple, recouru à la même tactique. Pour son grand retour avec «Look What You Made Me Do», Taylor Swift prévient: «The world moves on, another day, another drama. But not for me, not for me, all I think about is karma.»

Taylor Swift - Look What You Made Me Do. Via YouTube.

Et si le karma était le nouveau Pascal le grand frère, toujours prêt à venir remettre les compteurs à zéro? Pour Michel Erman, le grand attrait du karma, qui expliquerait ses soudaines invocations, c’est qu’il est une version actualisée du «œil pour œil, dent pour dent».

«La loi du talion a été inventée pour éviter les vengeances successives grâce à la réciprocité, poursuit Michel Erman. On punissait d’un mal équivalent pour rétablir l’équilibre. Mais dans notre manière de rendre la justice aujourd’hui, c’est-à-dire depuis les Lumières, cette notion de réciprocité a disparu. Le droit positif ne cherche pas à rétablir l’honneur de la victime mais à punir le mal qui a été fait à la loi.»

Pas étonnant, dès lors, qu’on se mette à fantasmer sur des représailles à l’ancienne, façon New York, police judiciaire, sauce mystique. Le danger? C’est que ce fantasme est récupéré aussi par des populistes qui y voient le moyen d’asseoir leur autorité.

Parmi eux, Rodrigo Duterte, président des Philippines. Déjà, alors qu’il n’était pas encore au pouvoir, il s’était servi du séisme de 2013 pour déclarer: «Vous savez pourquoi Dieu détruit les églises? Pour vous montrer que vous ne méritez pas sa miséricorde.» L’an dernier, il a de nouveau brandi le karma pour menacer le Philippine Daily Inquirer (qui avait osé critiquer sa façon sanglante de lutter contre la drogue).

Même récupération en novembre dernier, quand un membre du Parlement birman a mis sur le compte du karma des inondations meurtrières ou quand un ministre de la Santé de l’État de l’Assam dans l’est de l’Inde a déclaré sans honte que c’était la cause du cancer.  

Une action tournée vers les générations futures

Vous allez encore penser qu’on voit tout en noir? Certes, c’est un peu vrai mais il existe aussi des histoires de justice karmique qui ressemblent à un conte de Noël (mais pas chez Desplechin) et qui sont aussi devenues virales.

Parmi elles, celle de ce SDF qui a aidé une automobiliste en rade sur une route déserte en lui payant pour 20$ d’essence. «Je n’attendais rien en retour», a déclaré cet ancien de la Navy. Mais une cagnotte ouverte pour lui sur GoFundme a dépassé les 376.000 dollars.

Dans ce cas comme dans celui du karma vengeur se dessine ainsi une équation simple et encore plus irrévocable que celle du conseil de Koh-Lanta: vous récoltez le fruit de vos actions. En bref, comme le disait le grand stoïcien des temps modernes Justin Timberlake: «What goes around comes around.» Sauf que le karma, le vrai, ça ne marche pas comme ça. Notamment parce que, comme l’a expliqué le spécialiste de la philosophie indienne Marc Ballanfat, dans «Les Chemins de la philosophie» sur France Culture en octobre, rien ne dit que c’est vous qui récolterez ce que vous avez semé. Pourquoi? Parce que, dans la philosophie indienne:

«Quand je fais un acte, je ne sais pas quelle sera la maturation de mon acte (rapide ou longue). C’est ce qui explique que nous continuons à subir les conséquences d’actes produits bien avant nous.»

Radiohead - «Karma Police». Via YouTube.

Et que vous ne pouvez pas savoir quand la conséquence de votre acte se manifestera. Cela vous décourage d’avance? Pensez à cette histoire parue cet été dans The Independent, celle du type qui avait ghosté sa copine avant qu’elle ne devienne dix ans plus tard sa patronne: il aura fallu cette «maturation de l’acte», mais avouez que le résultat est quand même pas mal.

Cependant, la vraie beauté du karma, c’est que vous ne pouvez même pas être sûr que la conséquence de votre acte s’appliquera à votre vie. «Plus je renonce au bénéfice de l’acte, plus j’ai conscience que ce sont les autres qui vont en bénéficier, poursuit Marc Ballanfat. Ça me pousse à être plus responsable, à ne pas faire n’importe quoi. C’est une action tournée vers les générations futures.» Ça donne envie d’y croire, non? 

Marie Kock
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Journaliste
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Mode, culture, beauté, société.
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