Culture

Le shoegaze et le trip hop, génies maudits des années 1990

Temps de lecture : 6 min

Loin d’être les genres morts-nés que l’on croit, le trip hop et le shoegaze, profondément liés, ne finiront jamais d’influencer la musique d’aujourd’hui et de demain.

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Dummy de Portishead, culte.

Il y a des musiciens comme ça, des groupes, qui ne rentrent pas nécessairement dans les panthéons populaires de l’histoire mais qui, avec le recul, représentent une plaque tournante pour tout un pan de la musique. Il en est de Siouxsie and the Banshee.

Situés, à première vue, quelque part entre The Cure et Joy Division et soudés par leur amour de l’intransigeance à la manière des Sex Pistols, les membres de Siouxsie and the Banshees ont été parmi les premiers, dès la fin des années 1970, à avoir parfaitement compris et intégré l’esprit du punk sans nécessairement faire du punk au sens le plus rock du terme. C’est ainsi qu’ils devinrent l’inspiration majeure et commune de deux genres qui semblent pourtant n’avoir rien en commun mais qui vont, de façon plus ou moins confidentielle, définitivement marquer la musique dite «alternative»: le trip hop et le shoegaze.

Siouxsie and the Banshees - «Icon». Via YouTube.

Le punk comme philosophie créatrice

L’influence de Siouxsie and the Banshees est explicitement revendiquée par les deux genres. Un des groupes centraux du shoegaze, Slowdive («lente plongée»), tire son nom d’un morceau des Siouxie. Nom par ailleurs à ce point bien choisi qu’il pourrait à lui seul définir ce qu’est le shoegaze. Un genre de rock dont les racines sont à retrouver du côté de Velvet Underground et de Cocteau Twins, reconnaissable par son usage parfois très poussé des pédales d’effets, son amour des distorsions en tout genre et sa mélancolie constante. Un rock calme et brumeux, comme souvent du côté de Slowdive ou de Ride, ou sec et orageux, comme aux débuts de Mercury Rev.

Slowdive - «Souvlaki Space Station». Via Youtube.

Tricky, prince du trip hop, ex-compagnon de Björk –princesse voire reine du genre– a quant à lui composé une reprise des Siouxies, dans ce style si particulier, si stridant qui est le sien. Le groupe réalise donc le coup de force d’être la source commune d’un genre directement issu du rock et d’un autre né du mélange bienheureux entre hip-hop, jazz et musique électronique dite «downtempo». Un prodige qui s’explique tout autant musicalement qu’intellectuellement.

Tricky - «Tattoo» (reprise de Siouxsie & The Banshee). Via YouTube.

Comme on le disait plus haut, les Siouxies se définissent en effet d’abord par une compréhension artistique du punk, non pas comme simple philosophie nihiliste mais comme reconstruction créatrice d’une réalité chaotique. Une interprétation dont se sont donc nourris les futurs représentants du trip hop et du shoegaze et qui explique ce rapport complexe, voire expérimental à la mélodie –loin d’être négligée mais jamais suffisante et souvent violentée.

Sous-genre contre grand public

On comprend ainsi pourquoi le grand public n’a pas toujours été au rendez-vous de ces casseurs d’habitudes. Quoi que le trip hop a indéniablement connu son quart d’heure de gloire, dont on peut assez précisément situer le point culminant en 1994, année où, en l’espace de moins d’un mois, sortiront Dummy de Portishead et Protection de Massive Attack, deux des rares albums importants de l’histoire du trip hop.

Portishead - «Mysterons». Via YouTube.

Si cette concentration est aussi temporelle que géographique puisque les deux groupes sont natifs des alentours de la ville anglaise de Bristol (Portishead est le nom d’un village situé à vingt kilomètres), le trip hop dans son globalité est évidemment à comprendre au-delà de ses seules dates et lieux. On peut notamment citer l’américain DJ Shadow, à qui l’on doit les prémisses du genre, les belges d’Hooverphonic et leur tendance plus pop ou encore Archive, dont Londinium, leur premier album, a au contraire emmené le trip hop dans des sonorités plus sombres.

Le cas d’Archive est d’ailleurs particulièrement significatif de la problématique de l’isolement du trip-hop sur la scène musicale des années 1990 et encore plus des années 2000. Après Londinium, une des œuvres les plus abouties du genre, sortie en 1996, le groupe aux membres mouvants changera de direction en conservant certes ce goût du lyrisme qui lui est propre mais par le biais de compositions plus «simples», plus accessibles. Un choix qui accroîtra nettement la popularité d’Archive tout en créant des dissensions au sein du groupe, dissensions que Massive Attack rencontrera aussi, pour des raisons similaires qui pousseront d’ailleurs Tricky et son intransigeance artistique à entamer la longue et dense carrière solo qu’on lui connaît.

Archive - «So Few Words» (Londinium). Via Youtube.

La question du grand public perturbera aussi l’histoire du shoegaze. Le groupe Verve, qui deviendra ensuite The Verve, fera le même choix qu’Archive. L’album des débuts, A Storm in Heaven (1993), est pourtant une merveille de shoegazing d’une maîtrise très prometteuse. Mais les ventes ne suivront pas. Pour le rock anglais l’époque est à la Britpop. Voilà comment The Verve est finalement devenu le groupe d’un seul tube, «Bitter Sweet Symphony», bien foutu mais simpliste au possible, cantonné à jamais aux best-of des années 1990. Un destin similaire à Oasis qui était devenu la tête de gondole de la tranche la plus populaire de la Britpop avec «Wonderall» –et dont ceux qui s’appelaient encore Verve avaient fait la première partie avant de suivre leur exemple.

The Verve - «Bitter Sweet Symphony». Via YouTube.

C’est que, contrairement au trip hop qui malgré des ventes en dents de scies a toujours joui d’un grand respect du milieu, le shoegaze a immédiatement souffert de l’image d’un genre à destination d’adolescents dépressifs. Un mépris qu’on retrouve dans le nom même du genre, donné par des journalistes décontenancés face à ces jeunes musiciens statiques, timides et contemplant («gazing») leurs chaussures («shoes») pendant leurs concerts. Une caricature réductrice pour un style pourtant bourré d’intelligence et d’inventivité.

Une affaire d'idéaux

Damon Albarn (Gorillaz) se retrouvera lui-même impliqué dans le «débat» de la légitimité du shoegaze. Les premières heures de Blur, son premier groupe, étant parfois, sans grande pertinence, associées au shoegaze. Ce que Damon Albarn rejettera dès 1992, tout en parlant du shoegaze comme un genre sans avenir, engoncé dans une vaine volonté de toujours vouloir faire «quelque chose de différent».

Extrait de Melody Maker, 1992.

Ironiquement, Damon Albarn se fera a son tour «éjecter», par le trip hop cette fois. Plus exactement par Tricky avec qui il a enregistré un duo jamais entendu puisque l’ancien de Massive Attack a refusé de le publier, agacé par le perfectionnisme du chanteur de Blur que Tricky a vécu comme un accaparement mal placé. Au tournant d’une interview, Tricky donnera même un parfum de lutte des classes à cette opposition de style, reprochant à Albarn son «arrogance» très «major studio».

C’est aussi par cette communion de croyances et d’idéaux que deux genres aussi éloignés que le trip hop et le shoegaze se sont retrouvé profondément liés. Les membres du groupe Mazzy Star représentent parfaitement cette proximité. Le batteur et compositeur, Colm Ó Cíosóig, avait précédemment fait les belles heures de My Bloody Valentine, groupe majeur du shoegaze. Hope Sandoval, la chanteuse de Mazzy Star, a quant à elle enregistré deux featuring avec Massive Attack: deux chefs-d’œuvres.

Massive Attack featuring Hope Sandoval - «The Paradise Cirus». Via YouTube.

Du post-punk à la dream pop

On s’épuiserait à lister tous les allers-retours, que ce soit entre shoegaze et trip hop, ou vers des contrées plus populaires et actuelles dont ils sont à l'origine. Reste que la présence des deux genres dans l’arbre généalogique de la musique contemporaine est aussi diffuse que centrale. On pense bien évidemment à l’héritage très divers du post-punk qui va de LCD Soundsystem aux Brian Jonestown Massacre.

Ou à la dream pop, sœur jumelle et angélique du ténébreux shoegaze, mise en avant de façon drôlement constante par David Lynch en personne, en revendiquant à plusieurs reprises tout l’amour qu’il porte aux canadiennes d’Au Revoir Simone qu’il fera même apparaître dans la troisième saison de Twin Peaks, saison dans laquelle il intégrera également un morceau de Chromatics, autre groupe dream pop.

Chromatics - «Shadows». Via YouTube.

La dream pop, en faisant enfin danser les effets propres au shoegaze, en lorgnant du côté de la musique électronique et de ses jeux de ryhtmes, et en choisissant l’épure plutôt que la simplicité, représente finalement une sorte de fusion parfaite entre shoegaze et trip hop. En témoigne l’exemple de dream pop ci-dessous, «Genesis» de Grimes, datant de 2012. En crescendo, dansant, réverbatif, déconstruit, cohérent, simple, particulier. Pour un son tout ce qu’il y a de plus contemporain et qui laisse à croire que le meilleur reste à venir. Remerciements infini saux Siouxsie and the Banshee donc, définitivement.

Grimes - «Genesis». Via YouTube.

Thomas Deslogis Journaliste

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