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«Tide Pod Challenge»: ces ados américains trop stupides pour comprendre l'humour

Temps de lecture : 6 min

Tout était parti d'une blague sur internet. Sauf qu'au mois de janvier, le centre antipoison américain a recensé 140 cas d'adolescents ayant délibérément ingéré des capsules de lessive.


Tide Pods | David Valenzuela via Flickr CC License by
Tide Pods | David Valenzuela via Flickr CC License by

Je ne sais comment vous introduire cette histoire, tellement elle dépasse les limites de mon entendement. Ça commence par une blague et ça finit «pas bien». Salut l’internet de 2018.

Prenons les évènements dans l’ordre chronologique. Une marque de lessive américaine sort en 2012 un nouveau produit, des dosettes de lessive/adoucissant appelées Tide Pods, qui ressemblent à des bonbons.

Quelques mois plus tard, le centre antipoison américain alerte sur l’augmentation du nombre d’ingestions de lessive –la situation concerne des très petits et des adultes atteints de troubles neurologiques.

Un mème pris au sérieux par une poignée d'ados

Sur le web, on commence à faire des blagues sur le sujet. Ça s’appelle un mème, ça existe depuis la nuit d’internet. C’est de l’humour noir, tout va bien. Dans le même esprit, en 2015, le site parodique The Onion (dont Le Gorafi est l’équivalent français) publie la confession d’un bébé qui avoue avoir tellement envie de bouffer des tonnes de dosettes de lessive que rien ni personne ne pourra l’en empêcher.

On voit alors apparaître de plus en plus de références au fait de manger des Tide Pods. Ce ne sont que des blagues bien sûr, un peu comme quand il m’arrive d’écrire «Je vais avaler une bouteille de Cif et je reviens». Personne n’avale du Cif à l'apéro. Sauf que visiblement, quelques personnes prennent la chose au sérieux. Le centre antipoison sort ses chiffres: en 2016, trente-neuf ados de 13 à 19 ans avaient volontairement ingéré de la lessive; en 2017, on passe à cinquante-trois.


On est d’accord, c’est ultra minoritaire. College Humor fait une bonne vidéo sur le sujet l’an dernier. Un mec dit à son pote «je sors, sois sage, et ne mange pas les capsules de lessive, hein». L’autre ne comprend pas. Le pote précise «c’est une blague». Mais c’est trop tard, en lui disant de ne pas les manger, il vient précisément de lui mettre l’idée dans la tête, un peu comme les pensées intrusives dont on parlait récemment.

Le fruit interdit

L’esprit humain, quelle belle machine. C'est marrant, parce que c'est exactement la raison pour laquelle je ne dis pas à mes enfants certains trucs comme «Ne mange pas la lessive»: j'ai peur de créer dans leur cerveau confus l'association «mange» + «lessive». Je leur dis «Ça, c'est très dangereux» en montrant le produit, mais je ne nomme pas de connerie à faire avec. Là, on peut se demander si les blagues à répétition sur le sujet n'ont pas créé l'envie de passer à l'acte.

Le rapport à la bouffe, quel truc aussi. À quel moment on se dit qu’un truc bleu, ça se mange? Si c’est bleu, a priori, mon cerveau lance une alerte «non comestible» (si c'est vert aussi, mais c'est un autre problème).

La blague se poursuit, elle devient une espèce de référence culturelle: «Eat Tide Pods». On fait des détournements, c’est rigolo. Sauf que visiblement, plus on en parle, plus ça donne envie à certains d’essayer. Ça devient le fruit interdit.



Comme le tweetait je ne sais plus qui, «Je me disais que c’était bizarre cette idée de manger des capsules de lessive mais maintenant, ça fait tellement longtemps que je me dis que c’est bizarre que finalement, ça ne me paraît plus si bizarre et j’aimerais bien essayer».

Un flou entre blague et vrai phénomène

En janvier, on voit des YouTubeurs qui se lancent dans le «Tide Pods challenge», à savoir se filmer en train de bouffer des capsules, mais sans qu’on puisse savoir si c’est pour de vrai ou non –d’autant que certains font des tutos pour fabriquer des Tide Pods comestibles.

On en est à un stade où personne n’arrive à déterminer si ces vidéos participent seulement de la blague ou s'il s'agit d'un véritable challenge à la con. En tout cas, il y en a suffisamment pour que les médias commencent à parler de ce nouveau phénomène: le dangereux défi d’avaler des capsules de lessive. YouTube et Facebook s’engagent à retirer les vidéos. On voit des messages très (trop?) sérieux.

«Un mème ne doit pas devenir une tragédie familiale»: au début, j’ai cru que c’était une blague, mais c'est bien un compte officiel.

Certains directeurs de supermarchés décident de mettre les Tide Pods sous cloche, avec un système de sécurité.

Un simple mème se retrouve à avoir des répercussions totalement inattendues. Et on peut évidemment se demander si tout cela ne rend pas le défi cool et sexy.

À quel moment est-on passé du mème au phénomène réel? Des gens mangent-ils vraiment des dosettes de lessive? Quel rôle ont les médias là-dedans? Le fait d'en parler n'est-il pas en train de créer un vrai phénomène?

Et que penser de celui qui a essayé de vaper des Tide Pods? Ou de ces parents qui se filment en train d’en manger avec leurs enfants, avant de révéler que c’est une blague?

Je suis perdue.
C’est le flou.

Une hausse des cas recensés

Vous pouvez regarder cet extrait de JT américain de janvier dernier: on y voit une ado croquer une pastille de lessive et découvrir que c'est dégueu (bah oui petite, c'est du détergent, pas du sucre).

Comme les gens trouvent que les dosettes de lessive ont l’air appétissantes, des restaurateurs commencent à commercialiser de la vraie bouffe qui ressemble à des dosettes de lessive. Oui. Sérieusement.



On fait des gâteaux qui ressemblent à de la lessive qui ressemble à des bonbons. Je n'ai qu'une chose à dire:



Une chose semble sûre: d’après le centre antipoison, 140 ados entre 13 et 19 ans ont délibérément ingéré des capsules de lessive en janvier 2018 (pour rappel, c’était cinquante-trois pour toute l’année 2017).

Et ça semble encore augmenter ce mois-ci. À la date du 6 février dernier, il y avait déjà quatorze cas recensés, contre douze pour la même période en janvier. J’en déduis donc qu’un enfant de 6 ans a un QI et un instinct de survie plus élevés que certains adolescents.

Dernier rebondissement en date: l'État de New-York demande à ce que les dosettes de lessive aient l'air moins appétissantes. Le fabricant en question répond que les couleurs n'ont aucune influence sur le désir de les ingurgiter (mais bien sûr).

(Message à Elon Musk: je me porte volontaire pour quitter cette planète dans la prochaine voiture.)

«Mais machin, il l'a fait aussi»

Ce qui était une simple vanne vire donc à la catastrophe. Ça va achever de me convaincre qu’il faudrait instaurer un permis pour avoir le droit de se connecter sur internet. Ou alors, à chaque fois qu'on fait une blague, il va falloir préciser «non mais en vrai, il ne faut pas boire de Cif, je dis ça, mais c'est une manière de parler, une espèce de figure de style pour exprimer mon ras-le-bol».

Ca me rappelle cette scène qu'on a tous vécue: quand on fait un truc pas malin et qu'on dit aux parents «mais machin, il l'a fait aussi» et que les parents répondent systématiquement –depuis au moins 1892–: «Et si machin, il saute par la fenêtre, tu vas le faire aussi, c’est ça?!». Quand j'étais jeune, ça me paraissait complètement con comme réplique parce qu'en général, il y avait une grosse disproportion entre la connerie qu'on avait faite et l'idée de se jeter par la fenêtre. Sauf que là, franchement... «Et si machin, il bouffe de la lessive, tu vas faire comme lui?» «Bah oui».

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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