Allemagne / Histoire

Le sidérant fan-club d'Hitler

Temps de lecture : 7 min

Le dictateur nazi faisait l'objet d'un véritable culte de la personnalité de son vivant. Un historien allemand a retrouvé des dizaines de milliers de lettres envoyées par ses concitoyens: déclarations d'admiration, poèmes à sa gloire, cadeaux à gogo... et courrier du coeur.

«À notre Fuhrer...» |
Capture d'écran du documentaire «Lieber Onkel Hitler» réalisé par Michael Kloft.
«À notre Fuhrer...» | Capture d'écran du documentaire «Lieber Onkel Hitler» réalisé par Michael Kloft.

«Cher oncle Hitler», «Mon Führer!», «Très honoré Monsieur Hitler!»... Quand les Allemands prenaient la plume pour écrire au dictateur nazi, c'était généralement pour lui dire tout le bien qu'ils pensaient de lui et pour le remercier d'avoir redonné sa grandeur au Reich. Ces lettres pleines d'emphase, qu'Hitler a reçu par dizaines de milliers de son vivant, et qui ont été soigneusement consignées par l'administration nazie, en disent long sur la fascination qu'il exerçait chez ses concitoyens.

Réquisitionnées dans les locaux de la chancellerie du Reich à Berlin par les brigades des trophées de l'Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces missives ont été transportées à Moscou. Leur contenu étant trop anecdotique pour être utilisé comme pièce à conviction lors du procès de Nuremberg et des autres procès de criminels nazis qui se sont tenus en ex-URSS, ces lettres ont été archivées et ont vite sombré dans l'oubli. C'est par hasard que l'historien allemand Henrik Eberle, spécialiste du troisième Reich, les a redécouvertes dans les années 2000 alors qu'il effectuait des recherches aux archives spéciales du ministère russe de la Défense.

«Les gens pensaient que Hitler leur avait redonné du travail et du pain»

L'historien a passé en revue entre 10.000 et 20.000 de ces missives, sur un total estimé de plus de 100.000 documents, et a publié ses recherches sous la forme d'un recueil richement documenté, Briefe an Hitler («Lettres à Hitler»), qui a fait l'objet d'une traduction en anglais. Sa découverte a également inspiré au journaliste allemand Michael Kloft le documentaire Lieber Onkel Hitler, qui confronte des extraits des lettres à des images d'archives.

Extrait du documentaire Lieber Onkel Hitler de Michael Kloft. Via YouTube.

Instituteurs, écoliers, mères de famille, religieuses, chômeurs, chasseurs, commerçants, soldats... écrivaient à Hitler. «Les gens voulaient avant tout exprimer leur approbation vis-à-vis du régime», explique Henrik Eberle.

«Ce qui frappe, c'est la naïveté enfantine qui ressort de ces lettres», estime Michael Kloft. Les gens pensaient, dans leur naïveté, que Hitler leur avait redonné du travail et du pain.»

Car c'est avant tout pour remercier le dictateur nazi d'avoir amélioré leurs conditions de vie et d'avoir redressé l'économie allemande, comme les citoyens du troisième Reich en étaient alors convaincus, qu'ils prenaient la plume.

«Quand Hitler est arrivé au pouvoir, l'Allemagne souffrait d'une forte pauvreté et il y avait alors cinq à six millions de chômeurs. À peine deux ans plus tard, la plupart des gens avait du travail», explique Michael Kloft. Ils construisaient des autoroutes, mais personne ne se demandait d'où venait l'argent. Ces grands travaux étaient financés avec des dettes, mais les Allemands ne se posaient alors pas la question.»

«Une vague de popularité»

L'enthousiasme que suscitait Hitler auprès de la population allemande remonte pourtant bien avant son arrivée au pouvoir en 1933. Les lettres les plus anciennes retrouvées par Henrik Eberle datent de 1925, quelques mois après sa sortie de prison.

Une analyse quantitative du nombre de lettres reçues par Hitler en vingt ans permet de se faire une idée assez précise de la cote de popularité dont il jouissait auprès des Allemands, comme l'explique l'historien:

«La popularité d'Hitler a progressé lentement au cours des premières années, jusqu'à atteindre un sommet en 1931 et en 1932, deux années au cours desquelles le nombre de courriers de fans a considérablement augmenté. Cette vague de popularité l'a littéralement propulsé à la chancellerie.»

Une fois élu chancelier, Hitler continua à recevoir de nombreuses lettres de son «fan club», qui reflètent aussi bien son puissant charisme que l'efficacité redoutable de la propagande nazie. Hitler ne les lisait pas lui-même, laissant au directeur de sa chancellerie privée Albert Bormann le soin de gérer son courrier. Jusqu'en 1931, cette tâche a même été assurée par le criminel nazi Rudolf Hess.

Les nazis ne tardèrent pas à faire usage de ces lettres, parmi lesquelles se trouvaient également des demandes, et quand même quelques critiques du régime nazi.

Bien avant l'apparition des sondages, ces missives représentaient une mine d'informations sur les préoccupations et les besoins de la population allemande. «Un professeur à Dresde a d'ailleurs analysé le contenu de ces lettres en 1931 et a ensuite donné des conseils pour mener à bien la bataille électorale», indique Henrik Eberle. À partir de 1938, le service de sécurité de la SS a publié des rapports basés sur ces lettres en lesquelles il voyait un baromètre de l'ambiance au sein de la population.

«Stalkeuses»

Le corpus de lettres publié par Hendrik Eberle laisse entrevoir que le dictateur nazi, dont la sexualité reste à ce jour un mystère, avait un certain succès auprès des dames. Trois jeunes femmes l'ayant aperçu à bord d'un train en 1938 demandent à recevoir «un autographe pour chacune d'entre elles en souvenir de cet instant magnifique et inoubliable». La même année, une jeune fille appartenant au Bund Deutscher Mädel, la version féminine des jeunesses hitlériennes, lui demande s'il serait possible de lui rendre visite à la chancellerie lors de la venue de son groupe à Berlin: «S'il vous plaît, s'il vous plaît, cher Führer, ayez bon cœur pour nous, les filles, il n'est question que de cinq minutes.»

«Une habitante de Prusse-Orientale lui a par exemple envoyé un pot de miel après l'avoir écouté à la radio et trouvé qu'il avait la voix enrouée»

Le dictateur fut même «victime» de l'assiduité épistolaire de quelques «stalkeuses». L'équipe chargée du courrier des fans d'Hitler avait pour consigne de ne pas répondre aux expéditrices en série. Les noms des plus acharnées étaient systématiquement transmis au service de renseignement (Sicherheitsdienst, SD) de la SS. C'est ce qui arriva en 1942 à une certaine «Martha Hitler» dont les écrits semblaient indiquer qu'elle n'avait pas toute sa tête. Sa correspondance prolifique cessa brutalement après qu'il eut été mentionné dans son dossier que le SD avait été prévenu. Henrik Eberle suppose que la «stalkeuse» a par la suite été internée de force.

Hitler s'attirait également les bonnes grâces des mères de famille, qui accompagnaient souvent leurs missives au ton maternel de menus présents. «Une habitante de Prusse-Orientale lui a par exemple envoyé un pot de miel après l'avoir écouté à la radio et trouvé qu'il avait la voix enrouée», indique Henrik Eberle. Une autre s'inquiète de ce qu'il puisse prendre froid, tandis qu'une troisième lui recommande d'effectuer ses déplacements en avion par crainte d'un attentat. Une autre encore lui envoie une paire de bas de laine après l'annexion de la région des Sudètes en 1938, avec ces quelques mots: «Pendant que vous avez libéré les Sudètes, j'ai tricoté ces bas pour vous. Nous avons désormais tous deux atteint notre but. Vous un grand, moi un petit.»

Gâteaux faits maison (décorés de croix gammées)

Mais le dictateur nazi comptait également de nombreux admirateurs masculins, comme en témoignent les milliers de lettres affectueuses qui arrivaient à la chancellerie. Certaines demandes, visiblement trop pressantes du point de vue de la chancellerie privée d'Hitler, qui craignait pour sa sécurité, restèrent lettre morte, telle celle d'un coiffeur qui proposait de venir lui couper les cheveux gratuitement ou d'un peintre qui souhaitait l'avoir pour modèle.

Les missives étaient elles aussi souvent accompagnées de cadeaux: trophées de chasse, maquettes de bateau, tableaux, argenterie... Certains de ses concitoyens s'intéressaient aux moindres détails de sa vie, comme le révèlent leurs présents personnalisés. Un agriculteur ayant lu qu'il était végétarien lui fit parvenir une caisse de jus de pomme. Un blessé de guerre réalisa une maquette du Berghof, la ferme où le dictateur aimait se retirer dans les Alpes bavaroises, en expliquant que cela avait exigé quatre mois de patient travail. Ce cadeau a dû particulièrement plaire à Hitler, puisque l'administration nazie se montra d'une générosité inhabituelle, lui envoyant en remerciement la somme de 200 reichmarks. Quelques années plus tôt, Hitler avait également envoyé une rétribution à un chômeur qui avait tissé un canevas à l'effigie de son berger allemand.

Un adjudant nazi au service d'Hitler, Fritz Wiedemann, se souvient dans ses mémoires que le jour de l'anniversaire d'Hitler, la grande salle de la chancellerie du Reich avait des airs de «grand magasin»: les milliers de cadeaux envoyés par la population étaient exposés sur de longues rangées de tables, comme on peut le voir sur certaines photos de l'époque. Les gâteaux faits maison, décorés de croix gammées, faisaient également partie de ce grand déballage.

«Heil Hitler, Heil!»

Le culte de la personnalité dont Hitler faisait l'objet poussa certains à la surenchère, tel un certain A. von Cotzhausen, qui écrivit en 1932 une pièce de théâtre présentant Hitler en héros libérateur ou encore Erwin Walther, qui composa en 1941 une marche militaire en l'honneur d'Hitler dont le titre ne laisse pas de place au doute: «Heil Hitler, Heil!». Les Allemands, hommes comme femmes, adultes comme enfants, qui souhaitaient honorer leur Führer lui écrivaient des poèmes à la tonalité élégiaque, souvent guerrière. L'ouvrage d'Henrik Eberle en contient de nombreux exemples, ponctués d'exclamations martiales et autres «Sieg Heil!».

La fascination qu'exerçait Hitler chez les Allemands transparait également dans les lettres de jeunes parents annonçant fièrement qu'ils venaient de prénommer leur nouveau-né «Adolf», ainsi que par de nombreuses demandes de parrainage. Au point que l'administration nazie, submergée, finit par fixer pour règle que seul le septième fils ou à défaut le neuvième enfant d'une famille aryenne pouvait avoir le dictateur pour parrain.

La marque «Hitler»

D'autres citoyens tentèrent de monétiser ce culte de la personnalité. La chancellerie privée du dictateur reçut plusieurs propositions de commercialisation de «cigarettes Hitler», de «cigares Hitler», et même de mouchoirs brodés à son effigie. Toutes ces demandes furent systématiquement rejetées.

La popularité d'Hitler auprès des Allemands a atteint son apogée en 1938, avant que l'Allemagne n'entre en guerre l'année suivante.

«Si Hitler était décédé ou avait été tué dans un attentat en 1938, comme l'a déclaré un jour un résistant allemand, il serait sans doute resté dans la mémoire collective comme le plus grand Allemand depuis Bismarck», estime Michael Klopf.

Le moral des Allemands ne cessa de baisser au fur et à mesure que l'Allemagne s'enlisa dans la Seconde Guerre mondiale. Et avec lui, la fièvre épistolaire des débuts. Le nombre de vœux que reçut Hitler le 20 avril 1945 a le goût de la défaite: moins d'une centaine de personnes lui ont souhaité son anniversaire. Dix jours plus tard, le dictateur se suicidait dans son bunker.

Annabelle Georgen Journaliste

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