Culture

Dorrie Lane, la femme qui a décoincé l'Amérique

Temps de lecture : 5 min

Avec sa «Wondrous Vulva Puppet», une marionnette en forme de vulve géante, l'activiste féministe Dorrie Lane lutte depuis vingt-cinq ans contre l'obscurantisme sexuel.

Dorrie Lane à la conférence Arse Elektronika à San Francisco (États-Unis), en 2013 | Capture via YouTube
Dorrie Lane à la conférence Arse Elektronika à San Francisco (États-Unis), en 2013 | Capture via YouTube

On dirait un petit coussin paré de grandes et de petites lèvres pulpeuses, recouvertes de velours et de satin. Si les couleurs éclatantes, les petites perles et autres roses en satin qui ornent la «Wondrous Vulva Puppet» de Dorrie Lane prêtent d'abord à sourire et pourraient facilement la faire passer pour un drôle d'objet décoratif destiné à atterrir sur le canapé d'une riot grrrl, il s'agit pourtant d'une véritable leçon d'anatomie sexuelle en 3D.

La vulve dans sa totalité

Rien ne manque à l'appareil génital de cette étonnante marionnette, qu'il s'agisse du clitoris imposant pointant sous son capuchon satiné, du vagin en velours dans lequel on peut plonger la main ou du point G, matérialisé par du satin froissé imitant son aspect rugueux.

«Je m'y connais très bien en anatomie pour avoir passé des heures à lire des encyclopédies médicales quand je gardais les enfants d'un médecin, alors que j'étais adolescente. Et je trouve qu'il est très important de montrer la vulve dans sa totalité, explique Dorrie Lane. J'ai lu qu'en France, une chercheuse a créé un clitoris en 3D, avec les bulbes et les branches, pour enseigner l'anatomie sexuelle aux enfants. Mais si on veut qu'ils comprennent, il faut leur montrer toute la vulve. Récemment, quelqu'un m'a d'ailleurs demandé si je pouvais créer une marionnette avec un clitoris amovible, afin de pouvoir montrer les branches internes du clitoris. J'ai refusé, car j'estime qu'il est plus important de les sentir que de les voir.»

Le clitoris, organe primaire du plaisir féminin

Toute la philosophie de l'activiste américaine tient dans cette dernière phrase. Basée à San Francisco et âgée de 65 ans, Dorrie Lane fait partie, aux côtés d'Annie Sprinkle, des pionnières du féminisme pro-sexe qui dans les années 1980 ont joyeusement ébranlé le féminisme puritain de la deuxième vague.

Mots d'ordre: plaisir sexuel. Et qui dit plaisir sexuel, dit clitoris: «C'est le seul organe de toute l'humanité dont l'unique fonction est de donner du plaisir. Il est l'organe primaire du plaisir sexuel chez les femmes, celui qui donne le plus de plaisir. C'est très patriarcal de se focaliser sur le vagin», estime Dorrie Lane, qui regrette que le clitoris soit encore trop souvent relégué au rang d'organe sexuel secondaire.

La faute, en partie, à la misogynie professée par le psychanalyste Sigmund Freud, qui en reprenant une conception ancienne du clitoris comme un «petit pénis» –cette vision a primé en Occident entre la Renaissance et le XIXe siècle, comme l'indique l'historienne française Sylvie Chaperon, spécialiste de la sexualité féminine–, a popularisé l'idée selon laquelle les femmes «clitoridiennes» auraient une sexualité infantile. Celle des femmes mûres serait au contraire «vaginale»; elles ne désirent pas avoir un pénis mais un enfant.

Le court-métrage d'animation de la réalisatrice québécoise Lori Malépart-Traversy est très instructif sur ce sujet.

La ferveur qui anime Dorrie Lane quand elle évoque l'importance de l'éducation sexuelle est liée à son histoire personnelle. Née dans les années 1950 dans une famille nombreuse et pieuse de Detroit, prise sous l'aile de son institutrice mais élève d'une école catholique très stricte –elle fut privée de récréation pour avoir un jour parlé des règles à ses camarades de classe–, elle tomba enceinte dès son premier rapport sexuel. «Ça m'a mise très en colère, car personne ne m'avait expliqué comment éviter une grossesse. J'avais 18 ans. J'étais très fâchée», se souvient-elle.

Support pédagogique

Quand elle crée sa toute première marionnette en 1993, de retour d'un sex camp baptisé «Cosmic Orgasmic Week», l'Amérique est en pleine crise du sida.

«Le message diffusé était simple: “N'ayez pas de relations sexuelles”. Je ne voulais pas transmettre ce message à ma fille et aux femmes en général. Il est important que les femmes connaissent leur corps, qu'elles sachent comment avoir des relations sexuelles et comment avoir un orgasme. La connaissance, c'est le pouvoir.»

Dorrie Lane en 1992 | Marta Huante-Robles

Le combat qu'elle poursuit depuis lors est de faire sauter «le secret, la honte» qui entoure la vulve à l'aide de ce support pédagogique, dans les cours d'éducation sexuelle ou les ateliers d'auto-exploration destinés aux femmes.

Le design de la marionnette reflète son désir de transmettre une vision positive du sexe féminin:

«J'utilise généralement les couleurs de la royauté: le violet, le rouge et l'or. Le luxe des matières utilisées, le velours et le satin, est également important. Je m'adresse à la fois aux yeux et aux mains de la personne, et éventuellement à sa vulve.»

L'idée étant de créer une atmosphère légère, propice à la discussion:

«En plongeant leur main dans la marionnette, les femmes qui participent aux ateliers peuvent lui raconter leurs propres histoires. Ma marionnette parle toutes les langues!», s'amuse Dorrie Lane.

Films d'éducation sexuelle

En vingt-cinq ans, Dorrie Lane a fabriqué et vendu plusieurs milliers de modèles de sa «Wondrous Vulva Puppet».

Parmi sa clientèle, elle compte de nombreux professionnels de santé, spécialistes de l'éducation sexuelle et même plusieurs plannings familiaux américains, preuve que l'idée a fait son chemin.

Autre reconnaissance: en octobre 2017, elle a reçu le PorYes Award à Berlin, un prix qui récompense le travail mené par les féministes sex-positives dans le domaine de la pornographie.

Car Dorrie Lane s'est également fait un nom en réalisant plusieurs films d'éducation sexuelle destinés aux femmes dans les années 1990. Diffusés en VHS par son propre label, House o' Chicks, ses films, qui sont aussi informatifs que ludiques, abordent la sexualité féminine et la jouissance dans un esprit DIY alors très en vogue dans l'underground queer de San Francisco.

L'activiste sex-positive n'hésite pas à s'y mettre en scène, gros plans sur son sexe, vibromasseurs et lubrifiant à l'appui. Leurs titres parlent d'eux-mêmes: How to find your G-Spot, How to organize a sex party, The Magic of Female Ejaculation [Comment trouver votre point G, Comment organiser une orgie, La magie de l'éjaculation féminine]... Même si leur diffusion est restée plutôt confidentielle, ses films sont rapidement devenus cultes chez les féministes sex-positives et les lesbiennes.

À cette époque, Dorrie Lane vivait dans une grande maison du quartier gay de San Francisco dont elle ne fermait jamais le verrou et qu'elle avait transformée en guest house pour femmes –le lieu a servi de décor à plusieurs de ses films.

La féministe allemande Laura Méritt, qui est à l'initiative du PorYes Award, a fait sa connaissance à cette époque:

«L'atmosphère très “vulvaire” qui régnait là-bas et son engagement m'ont immédiatement enthousiasmée, se souvient-elle. Elle a joué un grand rôle dans la libération sexuelle des femmes.»

«Vulvalution»

Dorrie Lane a également tourné une série dédiée à la masturbation, Masturbation Memoirs, dans laquelle elle invite des femmes de différentes générations à parler du rapport à leur corps avant de passer aux travaux pratiques et d'atteindre l'orgasme face à la caméra. Toujours dans un but éducatif, mais également critique:

«Je voulais voir si nous allions de l'avant en matière d'émancipation sexuelle en rencontrant plusieurs générations de femmes à chaque épisode. Force était de constater qu'à cette époque, ce n'était pas le cas», se souvient-elle.

Aujourd'hui encore, elle est horripilée quand elle entend ses compatriotes parler de leur «vagin» quand elles évoquent leur sexe. «C'est comme Eve Ensler, pourquoi ne pas avoir appelé sa pièce de théâtre Les Monologues de la vulve? Ça aurait été l'occasion de changer la donne», regrette-t-elle.

En attendant, Dorry Lane continue de mener sa révolution de velours et de satin. Sa «vulvalution», comme elle l'appelle.

Annabelle Georgen Journaliste

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