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Dans les coulisses du procès Abdeslam: «Vous éternuez dans la salle, il y a un communiqué de l'AFP»

Jacques Besnard, mis à jour le 13.02.2018 à 8 h 35

Les médias français et étrangers avaient les yeux rivés sur le palais de justice de Bruxelles pour ce procès hors-normes. On y était.

À droite, Sven Mary, avocat belge représentant Salah Abdeslam | FRANCOIS LENOIR / POOL / AFP

À droite, Sven Mary, avocat belge représentant Salah Abdeslam | FRANCOIS LENOIR / POOL / AFP

«Ah toi aussi, tu y vas? Nous, on a rendez-vous à 6 heures du matin à la télé... ». À la veille du procès de la fusillade de la rue du Dries à Forest (Bruxelles), une copine camerawoman me confirme ce que je pressentais déjà: le procès de Salah Abdeslam, seul membre du commando des attentats de Paris encore vivant, s'annonce hors-normes tant au niveau sécuritaire que médiatique. Comme plus de 300 journalistes accrédités, les juges, les victimes, leurs avocats ou leurs proches, j'attends de voir si ce dernier après deux ans de mutisme va enfin parler. Ce procès a également un autre intérêt pour les enquêteurs puisque ces derniers pensent que c'est la découverte de la planque de Forest (et l'arrestation quelques jours plus tard à Molenbeek des deux prévenus) qui a précipité les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles

 

«C'était pas le bon sac..»

A 7 heures, ce lundi 5 février, devant l'immense palais de justice de Bruxelles (116 mètres de haut, 26.000 mètres carrés et compte 1.530 portes), pas de surprise, c'est déjà la guerre pour entrer. Les portes ont été ouvertes dès 6h30 mais certains sont là depuis encore plus tôt.

L'édifice est on ne peut plus sécurisé. Des blocs de béton ont été installés, un parking fermé, 200 policiers ont été réquisitionnés, des hélicoptères devraient survoler la zone, des chiens renifleurs ont parcouru les salles d'audience et tout le bâtiment.

Des précautions qui peuvent paraître démesurées mais un petit tour sur Google me rappelle qu'on n'est peut-être jamais trop prudent. En 1999, trois détenus s'étaient évadés du palais. Lorsqu'on leur a retiré les menottes, deux complices armés et masqués ont surgi et menacé le personnel de sécurité avant de filer.

Après un contrôle d'identité et une fouille de mon sac par des policiers armés jusqu'aux dents devant des barbelés et un camion anti-émeute, je gravis les marches qui mènent au palais de justice et rejoins une seconde file pour rentrer à l'intérieur du bâtiment.

L'occasion de geler sur place pendant une heure le temps voir la queue se résorber. Dans la pénombre, les gens parlent toutes les langues et peu importe leur fonction, ils sont logés à la même enseigne. De bon matin, Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles:

«Nous nous sommes pliés à ces mesures de sécurité. Il est évident que le contrôle du personnel et du public, y compris les médias, est à ce point important que cela prend du temps. L'organisation de la vie du palais, les audiences qui s'y déroulent habituellement, vont être évidemment influencés par ces mesures de sécurité.»

Devant moi, une avocate qui s'est levée à 5h30 pour participer à une audience et un journaliste belge de presse écrite font connaissance comme deux clubbers attendant le bon vouloir des videurs. L'occasion pour eux d'évoquer plusieurs «anecdotes» et notamment l'oubli d'un couteau à huîtres du réveillon qui avait fait sonner un jour un portique. A leurs côtés, une jeune étudiante en deuxième année de droit est stressée: «C'est mon premier jour de stage et je devais être au tribunal correctionnel à 7h30.»

Ça paraît râpé puisqu'elle a déjà quinze minutes de retard. Il est 8 heures lorsque je passe le portique de sécurité et qu'on me demande de poser mon sac dans un bac pour l'examiner aux rayons X. Les agents bloquent sur ma besace:

«Vous avez des petits tournevis dans votre sac ?»

- Euh non, je ne crois pas...

- Ah non c'était pas le bon sac, c'est celui d'après.»

On a connu plus carré comme sécurité. Certains mettront deux heures pour passer tous ces contrôles.

Pas d'images des débats

8h45, Marie-France Keutgen, présidente la 90e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles demande à l'auditoire de se lever. Moi, je reste assis. Pas par rebellion, non, mais parce que comme de nombreux journalistes je me suis installé au premier étage dans la salle solennelle de la cour d'appel. Les débats ont lieu dans une salle au rez-de-chaussée et les places sont limitées à 80. Autant dire que c'était quasi mission impossible d'y entrer.

Les ordinateurs et les téléphones ne sont de toute façon pas autorisés. Le choix est donc vite fait pour les journalistes qui doivent par exemple tweeter les éléments du procès. La présidente avertit les médias d'emblée en haut et en bas que les deux prévenus ont refusé d'être filmés ou photographiés et qu'il est interdit de prendre des images des débats. Elle menace même de couper les caméras au cas où les journalistes ne l'écouteraient pas.

Dans la foulée, sur l'écran, le premier des deux accusés, Sofien Ayari, fait son entrée dans la salle d'audience escorté par deux policiers cagoulés, tout comme Salah Abdeslam quelques minutes plus tard. De ce qu'on peut voir sur l'écran, ce dernier a physiquement changé. Il n'est plus le jeune homme glabre aux cheveux courts comme sur les rares clichés qu'on a pu voir maintes fois dans les médias. Le Franco-Marocain a désormais les cheveux mi-longs, une barbe et une veste grise sur les épaules. Va-t-il collaborer? Il refuse de se lever et de décliner son identité. «Je suis fatigué». C'est pas gagné.

La présidente rappelle tout de même les faits pour lesquels comparaissent les deux suspects à savoir une «tentative d'assassinat sur plusieurs policiers dans un contexte terroriste» et pour «port d'armes prohibées dans un contexte terroriste.» 

«Mais donnez-leur un micro»

C'est d'abord Sofien Ayari qui répond à Marie-France Keutgen. Pendant un long moment, on n'entend pas le prévenu ou seulement par bribes. Ça irite certains journalistes: «Mais donnez-leur un micro!»; «C'est n'importe quoi ce tribunal!»

Il faut l'intervention de la présidente pour résoudre le problème sous une salve d'applaudissements.

Les débats se poursuivent pendant quarante-cinq minutes durant lesquelles Ayari est interrogé par la présidente. Au cours de cet entretien, le Tunisien confirme avoir été présent pendant plusieurs semaines dans l'appartement de la rue du Dries, qu'il est déjà sorti pour faire des courses «avec l'argent de Mohamed Belkaid» [le troisième homme, tué au cours de la fusillade, ndlr], «qu'il était sur sa tablette» avec Salah Abdeslam au moment où la police a défoncé la porte, qu'il n'a jamais vu ce dernier tirer, que son ADN a été retrouvé sur une arme parce qu'il «l'a manipulée avant» l'assaut, qu'il n'a «pas participé aux attentats» et que son intention «était de repartir en Syrie pour rejoindre l'État Islamique». Il élude en revanche plusieurs questions comme les motifs de son voyage en bus à l'aéroport de Schiphol le jour des attentats de Paris avec Osama Krayem (considéré comme le deuxième homme du métro de Bruxelles), les noms des personnes passées dans les différentes planques ou encore les détails de leur fuite de la rue du Dries.

Un témoignage qui ne fait pas énormément avancer l'enquête mais néanmoins instructif pour Guillaume Denoix de Saint Marc, directeur de l'Association française des victimes du terrorisme (AfVT), qui s'exprimait avant de rentrer à Paris.

«Je suis intéressé par la façon dont a été interrogé Sofien Ayari et par l’interaction entre les deux. On voit bien qu'il y en a un qui a complètement la trouille de l'autre. Il n'ose pas redire ce qu'il a dit en déposition devant Salah Abdeslam. Ça veut dire qu'il confirme ce qu'il a déjà dit et en même temps il n'ose pas le redire à la cour. Il raconte leur quotidien donc c'est important de voir comment ils vivent, comment ils se réapprovisionnent en nourriture, il y a une hiérarchie à l'intérieur. C'est intéressant de voir comment ils fonctionnent. Cette fusillade est un élément qui fait le lien entre les différents attentats. Ils sont pas isolés. Les liens entre les différentes affaires se fait par l'existence de cet appartement et toutes les preuves qu'on peut avoir.»

Abdeslam garde le silence (ou presque)

Peu avant midi, c'est au tour du Molenbeekois d'être interrogé. Dans la salle de presse, tout le monde retient son souffle. Personne ne va devoir tenir très longtemps car le terroriste présumé met directement fin à tout suspens.

La présidente: «Vous avez fait la demande expresse d'être là, vous avez souhaité être présent, accepterez-vous de répondre aux questions?»

Salah Abdeslam: «Je ne souhaite répondre à aucune question.»

La présidente: «Pourquoi, dès lors, avoir souhaité être là?»

Le ton d'Abdeslam change: 

«Moi, on m’a dit de venir, je suis venu. Je garde le silence, c’est un droit. Mon silence ne fait pas de moi un criminel ni un coupable. J'aimerais qu'on se base sur les preuves scientifiques et tangibles. Jugez-moi, faites ce que vous voulez de moi, moi c'est en mon Seigneur que je place ma confiance, je n'ai pas peur de vous, de vos alliés et de vos associés. Je place ma confiance en Allah, je n'ai rien à ajouter.»

Sa diatribe calme l'assistance mais les claviers s'affolent. Le procès qui devait censer durer jusqu'à vendredi risque d'être sérieusement écourté. La séance est en tout cas pour le moment suspendue jusqu'à 13h30.

Dehors, dans la sombre salle des pas perdus, les journalistes essayent d'obtenir des réactions ou au moins de capter une image. Pour tenter d'approcher Sven Mary, l'avocat de Salah Abdeslam, c'est compliqué, il ne veut pas parler. La meute se jette alors sur les rares personnes qui prennent la parole, peu importe, d'ailleurs leur étiquette. Un journaliste TV un peu paumé pense à ce propos que Guillaume Denoix de Saint Marc de l'association française des victimes du terrorisme est avocat.

«S'il vous plaît maître!

- Euh, je suis ingénieur de formation...»

Pas grave, mon confrère enchaîne quand même les questions pour obtenir sa réaction. Je rigole mais je ne lui jette pas la pierre car ça aurait pu aussi m'arriver.

J'interroge ensuite Philippe Duperron, président de l'association 13onze15, qui a perdu son fils au Bataclan pour évoquer l'attitude de Salah Abdeslam. Il n'est pas surpris:

«Le mutisme dans lequel il s'est une nouvelle fois de plus muré n'est que ce que personnellement je craignais, nous craignions. Nous avions formé un mince espoir qu'il change de stratégie de défense puisqu'il avait lui-même demandé à assister à son procès, il a lui-même demandé à être assisté d'un avocat, c'est ce que la présidente a essayé de lui expliquer. On voit bien qu'il n'y a pas de cohérence dans cette stratégie. Il veut être à son procès finalement pour faire des déclarations provocantes et montrer qu'il ne craint pas la présidente et seul son dieu.»

Des fuites sur le net

Au moment de revenir en salle de presse, on apprend que certains médias belges ont diffusé une vidéo de l'intervention d'Abdeslam malgré les mises en garde de la présidente. Marie-France Keutgen leur rappelle leur irresponsabilité, je vérifie et les vidéos ont bien été depuis supprimées.

Cet après-midi, l'heure est au réquisitoire de la procureure fédérale. Pour Kathleen Grosjean, peu importe qu'Abdeslam et Ayari aient tiré ou non sur les policiers avec Mohamed Belkaid lorsque les agents ont tenté de pénétrer dans leur planque, ils sont tous les deux coauteurs d'une tentative d'assassinat dans un contexte terroriste. 

Elle plaide l'assassinat, car selon elle, l'acte était prémédité. Elle évoque notamment le fait que les policiers aient mis du temps à rentrer dans l'appartement qu'ils croyaient inoccupé. Les voisins ont même été interrogés. Pas de doute pour elle, les trois occupants ont tendu un «guet-apens à l’égard des policiers» car ils «ont eu le temps de se concerter et de s'organiser.»  

«Après avoir entendu les premiers coups de bélier dans la porte, les prévenus sont restés à l'intérieur, ce qui signifie que leur intention n'était pas de fuir mais bien de combattre l'ennemi, de tuer les policiers.»

Pour justifier le caractère terroriste de l'assaut, Kathleen Grosjean évoque notamment un drapeau de l'organisation État islamique retrouvé dans la planque, le départ en Syrie d'Ayari ou encore une lettre Salah Abdslam adressée à sa mère et retrouvée dans l'appartement dans laquelle il affirme avoir prêté allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’organisation État islamique. Ce qui «montre bien son état d'esprit».

Elle requiert donc pour les deux prévenus le maximum de la peine à savoir 20 ans de prison avec une période de sûreté de 13 ans.

Après les plaidories des parties civiles, et celle l'avocat de l'État belge, la présidente évoque ensuite les questions de calendrier et plus précisément avec Sven Mary qui demande du temps pour préparer sa défense. Le procès se poursuivra du coup jeudi et non mardi comme prévu initialement. Certains journalistes venus exprès de Paris sont agacés et on peut les comprendre. 

À l'extérieur, c'est la cohue comme depuis le début. «Il parlera pas lui, il parle pas», beugle un homme sans tact dans la foule au passage de Philippe Vansteenkiste, dont la soeur est l'une des victimes de l'attentat de Zaventem. Ce dernier déclarait il y a un peu plus d'un an dans La Libre Belgique:

«Aujourd’hui je me sens comme une personne sans domicile fixe au milieu de la société, tirant avec moi ma femme et mes enfants.»

Lorsque Sven Mary passe, une légère brouille éclate. «T'as vu le coup de perche que je lui ai mis sur le crâne ?», se marre un technicien en sortant de la mêlée. J'imagine la pression qui est mise sur les épaules des équipes de télé et de radio mais je reste comme un peu ébahi par certaines réactions. D'autant que cette lutte ne sert à rien puisque Sven Mary ne souhaite pas, lui non plus, s'exprimer.

En sortant du palais, je rencontre un Molenbeekois présent à l'audience qui vient de demander au correspondant de TF1 à Bruxelles et aux autres médias de ne pas diffuser les paroles de Salah Abdeslam. On se dirige ensemble jusqu'à l'arrêt de tram. En grillant une cigarette, il vide son sac:

«Salah Abdeslam, il est con mais il est pas bête. Il veut faire le héros. Je connais la famille de vue. Tu sais, comme son père, je suis arrivé du Maroc pour fuir la galère.» 

«Les absents ont toujours tort»

A 7h30, trois jours plus tard, en l'absence de Salah Abdeslam, le procès intéresse semble-t-il moins de monde. Il n'y a aucune queue devant le palais de justice. En dix minutes, je passe les contrôles avec deux collègues des médias belges.

À l'intérieur, pareil, le rush de la veille semble s'étioler. Sur la gauche de la salle des pas perdus, quelques équipes sont néanmoins regroupées près d'une porte sur le côté gauche.

Les journalistes semblent attendre Sven Mary. Bonne déduction, le ténor débarque d'un pas décidé et encore une fois, souhaite ne faire commentaire.

«On dirait des lucioles», me fait remarquer très justement un collègue de La Libre Belgique avant de monter nous installer dans la salle de presse. Bien renseignée, Justine Katz, la journaliste spécialiste du terrorisme de la RTBF, réussit à lui décrocher quelques mots

«Ça aurait pu vous poser un problème la déclaration de Salah Abdeslam lundi?

- Ça aurait pu poser un problème...

- Mais vous allez plaider cet après-midi?

- Je vais l'expliquer.»

Vous l'aurez compris, Salah Abdeslam a beau ne pas être présent ce jeudi, il n'en reste pas moins au cœur des débats. Dès la reprise de l'audience, la présidente demande d'ailleurs d'emblée à Sven Mary s'il entend défendre son client. «Oui», répond-t-il. Dans l'autre camp, la première avocate des parties civiles philosophe:

«Lundi, il a brillé par son silence, il brille aujourd’hui par son absence. Si on dit que le silence est d’or, les absents ont toujours tort.»

Les séquelles des policiers

Ce matin, il est donc d'abord question des victimes et notamment des policiers présents lors de l'intervention de la rue du Dries. C'est le cas plus particulièrement de l'homme qui a appelé les renforts le 15 mars 2016 et qui a selon son avocat «longuement réfléchi» avant de se porter partie civile.

Citant le rapport du psychiatre, le policier «fait beaucoup de cauchemars, a une qualité de sommeil médiocre, des tendances suicidaires et souffre d'un stress post-traumatique».

Depuis la fusillade, il a essayé de reprendre le travail mais «rattrapé par ses vieux démons», il est en incapacité de travail jusqu'au mois prochain.

Même son de cloche lorsque l'avocat néerlandophone Tom Bauwens se présente à la barre pour représenter dans un excellent français deux policiers d'élite intervenus à Forest qui sont eux aussi traumatisés.

«C'est la première fois qu'un membre des unités spéciales se constitue partie civile. Normalement, ce sont des gens qui se font tirer dessus pour protéger nos valeurs. Mais aujourd'hui ils veulent se faire entendre.»

L'avocat belge «fatigué par l'opportunisme des prévenus» évoque l'histoire de ses deux clients et notamment celle d'un agent qui, après vingt-deux ans d'expérience, a dû tirer un trait définitif sur sa carrière. «Il ne peut plus se promener sans le risque de tomber, c'est ça la réalité», martèle-t-il. 

Sa consoeur Me Lefèvre souhaite a quant à elle rappelé le rôle joué par Sofien Ayari dans les attaques:

«Les membres du groupe auquel Sofien Ayari prend part lorsqu'il arrive en Belgique ne sont pas des bons samaritains. Et les objectifs de ce groupe étaient très clairs dès le début: se battre en première ligne et terroriser le peuple mécréant.»

«Les journalistes français sont des chacals»

Une nouvelle fois, le break n'est pas de tout repos. Une brouille éclate alors que Tom Bauwens tente une percée devant la salle d'audience. Des coups de coude et des mots doux sont échangés entre un cameraman belge néerlandophone et un journaliste français.

Le Français: «Ça sert strictement à rien, on va arrêter de déconner. Mais pourquoi tu m'as donné un coup?»

Le Belge: «...»

Le JRI français se décale, furieux, en pestant à côté de ses collègues hexagonaux.

«C'est un connard, sérieux, quoi, j'ai jamais vu ça. C'est dégueulasse, je déteste ce genre de mecs. Du coup, on n'a tous les deux pas d'images, le choix de m... Pourquoi tu fais ça?», demande-il à l'intéressé qui s'est approché.

«T'arrêtes pas de pousser. La prochaine fois, j'espère ne pas te croiser.»

Un journaliste d'une chaîne d'info française en continue embraye aux côtés de son collègue agressé une minute plus tard. «Il n'y a jamais un seul sujet sans que ça se passe comme ça ici.» Intrigué, je m'approche de ce dernier du coup pour lui parler. Il temporise: «Ça arrive souvent. Il y a peu de médias ici. Tu as la RTBF, RTL, trois chaînes flamandes. Il y a une méfiance vis-à-vis de la France. Et pourtant, il y a deux à trois fois moins de monde que lundi.»

Une copine journaliste à la télé belge me dira plus tard en observant la nervosité ambiante: «Je sais que t'es Français, mais c'est vrai que les journalistes français sont des chacals.» Ah bon?

«Ce destin-là, nous aurions tous pu l'avoir»

Finies les bêtises. L'heure est à la défense et plus précisément aux avocats de Sofien Ayari. C'est Laura Severin qui prend la parole la première pour défendre l'accusé présent en salle d'audience et étayer un argumentaire visant contrer la version de la procureure fédérale. Pour rappel, la procureure Kathleen Grosjean avait affirmé que Sofien Ayari avait tiré sur les policiers, ce qu'il a toujours nié.

Après avoir exprimé sa solidarité envers les victimes des attentats de Bruxelles et de Paris, l'avocate avance des arguments techniques citant un rapport dans lequel les policiers présents ont affirmé avoir été pris sous le feu d'un seul auteur. «Il n'a jamais été relevé que les policiers ont entendu deux armes.»

Elle en profite pour réfuter le terme «guet-apens» que le trio aurait tendu à la police indiquant que son client «a fui» avec Salah Abdeslam. «Il n'y avait pas de volonté de s'associer à Belkaid.»

L'avocate a demandé aux juges de la «clémence» en décrivant ensuite Ayari comme «un ado modèle, un étudiant brillant, un grand amoureux de football et plus particulièrement de l'Espérance de Tunis […] parti rejoindre la Syrie à 21 ans, pour faire tomber Bachar el-Assad. Ce destin-là, nous aurions tous pu l'avoir.»

Son confrère Me Gultaslar va en rajouter une couche en contestant le caractère terroriste de l'assassinat. À cet effet, il énumère le nom de plusieurs terroristes qui ont perpétré des tueries avant de mourir (Khaled Kelkal, Mohammed Merah, Amedy Coulibaly, Abdelhamid Abaaoud). Selon lui, si son client et Abdeslam avaient eu «la volonté de mourir en martyr, il y avait plein de possibilités». Pas de doute, du coup, «ils ne voulaient pas mourir, ni faire un carnage encore plus effroyable».

Après une longue plaidoirie, il termine en demandant aux juges de ne pas succomber à la pression dénonçant notamment la «pornographie médiatique».

L'AFP prend un tampon à cette occasion: «Vous éternuez dans la salle, vous avez un communiqué de l'AFP.»

Avant de partir déjeuner, j'aperçois Aline Delvoye, une journaliste de la RTBF, qui tient un micro avec une bonnette LCI pour aider un collègue français trop court. De quoi réchauffer l'amitié entre les peuples avant les plaidoiries de l'après-midi.

Un climat pesant en salle d'audience

13h30. Dans la salle des pas perdus, c'est de nouveau le rush au moment où l'avocat belge va tenter de défendre la cause de Salah Abdeslam. Pour la première fois depuis le début du procès, j'envisage de quitter la salle de presse à l'étage pour assister de l'intérieur aux débats.

En voyant la longue file qui se forme pour rentrer, je commence à douter de cette possibilité. Je tente quand même le coup et j'ai bien fait. Alors que je suis à une dizaine de mètres des portiques de sécurité, un policier s'approche et me pointe du doigt. «Jusqu'au monsieur en bleu, c'est bon.» Je me retourne et aperçoit le trench beige de l'homme derrière moi. Verni sur ce coup-là, je suis donc quasiment le dernier à rentrer.

À l'intérieur, je m'assoie à la dernière place libre à seulement deux mètres derrière Sven Mary. Pendant les premières minutes, je dois avouer que j'ai du mal à l'écouter plaider car la tension est franchement impressionnante. Personne ne moufte, ll y a des policiers partout. En face de moi, j'aperçois Sofien Ayari, deux hommes cagoulés de chaque côté qui n'arrêtent pas de le fixer et un homme accroupi en face de lui. Je mets quand même deux minutes à comprendre que c'est son interprète. 

Je dois avouer qu'à ce moment, j'ai du mal à ne pas observer le jeune Tunisien de 24 ans et en le regardant, même s'il est évidemment présumé innocent, de nombreux souvenirs me reviennent en tête: le Bataclan, les terrasses, le Stade de France, Maelbeek, Zaventem... Je l'imagine en Syrie s'entraînant avec l'organisation État islamique ou aux côtés de Mohammed Belkaïd, Salah Abdeslam dans leur planque de Forest. Après quelques minutes, je m'habitue à ce climat pesant et me concentre sur l'argumentaire de Sven Mary.

«Jugez-le comme vous jugeriez Dupont»

Lui aussi est impressionnant. Les dossiers méticuleusement alignés sur son pupitre, à côté de ce qui semble être un grigri, le ton de la voix grave parfaitement calibré qu'il fait varier pour mieux appuyer ses arguments, le doit levé, la paume droite posée à plat, les mains liées dans le dos, le poing qui frappe sur la table, pendant un peu moins de trois heures, celui qui a défendu Michel Lelièvre (complice de Marc Dutroux) ou encore Fouad Belkacem (dirigeant du groupe terroriste Sharia4Belgium) va plaider avec éloquence la cause de son client même si ça ne va pas forcément captiver tous les journalistes présents.

Tout d'abord, pour pointer une éventuelle faille concernant une question de procédure. «J'aime le droit. Les règles de procédures sont capitales. Tout avocat, s'il a un peu de fierté, est par définition procédurier», avait-il déclaré par le passé. Sven Mary va longtemps argumenter pour invoquer la nullité au motif que le juge d'instruction flamand, Patrick De Coster, a rédigé des ordonnances en français. «On nous a pris pour de piètres juristes», ironise-t-il.

L'«avocat des crapules» comme il a été jadis surnommé va ensuite comparer Salah Abdeselam à un «stoïcien qui accepte son sort» et affirmer qu'il n'est pas coupable dans la mesure où «il n'a pas tiré» puisque son ADN n'a pas été retrouvé sur les deux armes, «qu'il n'est pas coauteur» puisque selon lui «il a fui».

Me Mary affirme que dans le cadre de cette fusillade «il n'y a avait pas d'intention terroriste» car cette elle n'avait pas pour but «d’intimider gravement une population» ni de «porter atteinte» aux institutions du pays.

Il exprimera enfin son regret quant au fait que le procès des attentats du 13-Novembre n'ait pas eu lieu avant celui-ci, rappelant que Salah Abdeslam et Sofien Ayari étaient du même coup «présumés innocents».

«La rue du Dries, rien que la rue du Dries. (…) Je vous demande de juger Salah Abdeslam comme vous jugeriez Dupont»

Après les répliques, la présidente lève la séance. A la sortie, je quitte la chaleur étouffante de la salle pour retrouver l'oppression des journalistes qui font une dernière fois le pied-de-grue pour enfin intercepter Sven Mary.

«-Une réaction Jacques ?», me sort en se marrant une camerawoman bruxelloise.

« -Euh non, ça ira...»

L'avocat d'Abdeslam ne sera pas plus loquace puisqu'une fois la séance levée, au grand dam de tout le monde, Sven Mary a filé. En douce par l'arrière. 

Jacques Besnard
Jacques Besnard (67 articles)
Journaliste
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