France / LGBTQ

Les drag queens font leur grand retour dans les nuits parisiennes

Temps de lecture : 9 min

Elles sont de plus en nombreuses à illuminer la nuit parisienne, dans des soirées qui leur sont entièrement dédiées. Reportage sur la renaissance d’un phénomène.

Soirées JeudiBarré, en toute simplicité | Charles Delouche Bertolasi
Soirées JeudiBarré, en toute simplicité | Charles Delouche Bertolasi

Les yeux bandés par un foulard en soie, elle s’avance vers la scène, faite de simples palettes de bois. Sur les premières notes de «Can’t take my eyes off of you» de Gloria Gaynor, la créature burlesque harangue la cinquantaine de spectateurs en claquant des doigts. Les longs cheveux blancs de sa perruque balaient le bas de son dos. Calypso Overkill fait volte-face, laisse son manteau de fourrure glisser sur le sol, dévoilant une combinaison en vinyle rose vif. Dans cette petite cave voûtée du XIe arrondissement de Paris, l’atmosphère devient vite bouillante. Le bar accueille, chaque semaine, les soirées JeudiBarré, qui fêtent justement ce soir-là leur deuxième anniversaire.

Depuis trois, quatre ans, ces rendez-vous hauts en couleurs se multiplient dans la capitale. Parmi eux: la Drag Me, la House of Moda, la Madame Klaude qui se tiennent autant dans des sous-sols exigus que dans des boîtes de nuit branchées. Plus de soirées mais surtout plus de drag queens. Le terme «drag» vient d’un acronyme anglais: «DRessed As a Girl», «habillé comme une fille». Il désigne les hommes qui se déguisent en femmes pour les caricaturer, le temps d’un instant.

«En ce moment, c’est le nouvel âge d’or», estime Jérémy/Calypso. Les drag queens au sommet de leur art? Le New-York Times s’est récemment posé la question sans vraiment y répondre. Pour Clément, 29 ans, qui se présente sous les traits de Veronika von Lear, cela ne fait pas de doute. «C’est fou. Il y a quelques années, on était une petite vingtaine seulement à Paris. Et là, ça explose: aujourd’hui, il doit y avoir une centaine de drags!»

Mais impossible de donner un chiffre précis: il n’existe pas de répertoire, ni d’organisme professionnel et certaines drags ne font que quelques sorties par an.

«Le drag m’a sauvé»

Jérémy, 24 ans, a commencé à imaginer Calypso il y a quatre ans. Ce jeune étudiant en licence d’anglais originaire des Philippines se considère comme un représentant de la nouvelle génération drag. Aujourd’hui, le personnage de Calypso Overkill, dont il parle à la troisième personne, est comme une seconde entité de Jérémy.

«Les gens disent souvent que Calypso est une version exagérée de moi. Mais je trouve que ce n’est pas exactement moi.»

Pour chacun, le drag a fait partie d’un chemin vers l’acceptation de soi. «C’est vraiment quelque chose qui m’a sauvé», confie Jérémy. L’étudiant excentrique n’imaginait pas se travestir avant son arrivée en France il y a sept ans. «Calypso Overkill, c’est une sortie artistique qui m’a aidé à exprimer ma personnalité.»

Faire du drag est un jeu. Un jeu de rôle, qui empiète parfois sur la vraie vie. Et un jeu où l’on se perd parfois. «Et cette année, Calypso a un véritable impact sur mon égo et sur mon narcissisme, explique le jeune homme au rire tonitruant. Ce personnage m’a permis de gagner en confiance. Mais vraiment. Vraiment, vraiment. Trop.»

Pour Ghazali, connu sous le nom de Sheinara Tanjabi ou Sheitan dans la scène nocturne parisienne, le drag a effacé beaucoup de complexes. Originaire de La Réunion, il raconte, dans son appartement du XIIIe arrondissement de Paris, son arrivée dans la capitale, une sorte de retour à la case départ, et puis ses débuts en drag queen. «Sans le drag, j’aurais moins pu m’exprimer dans la vie de tous les jours, confie ce jeune documentaliste de 24 ans. Le drag, ça me fait sortir de ma zone de confort.»

Calypso Overkill performe sur “Can’t take my eyes off of you” | Charles Delouche Bertolasi

A l’adolescence, Vincent, 30 ans, s’est senti mis à l’écart par ses amis, qui soupçonnaient son homosexualité. Des années plus tard, Enza Fragola, son personnage qui garde toujours sa moustache, lui a permis de faire la paix avec cette période compliquée. «C’est une révolte, le drag, clame-t-il. Moi je le conçois en tant que tel. Aujourd’hui, je me “révolte“ toutes les semaines!»

Enza a permis à Vincent de trouver son équilibre. Ingénieur le jour, il explique que son personnage possède les mêmes traits de caractère que lui. Il a simplement choisi d’en exagérer certains.

«La première fois où je me suis déguisé en drag, ce n’était pas très joli à voir mais c’était drôle», se souvient Clément, 29 ans. «Ça faisait un peu travesti du bois de Boulogne.» Depuis, ce spécialiste de risques chimiques installé à Paris voilà quatre ans, a perfectionné l’esthétique de son personnage appelé Veronika von Lear (en hommage à Amanda Lear, une icône de la communauté LGBT). En rentrant dans la peau de son double, il s’est senti «libéré». «Quand je suis au travail, je ne me soucie plus du regard des autres. Je peux arriver avec un t-shirt, avec une licorne dessus, je m’en fous. Et pourtant, je suis entouré de docteurs en pharmacie et de chimistes chevronnés. Peu importe.»

Un nouvel élan

Veronika, Enza, Sheitan ou Calypso ont toutes le sentiment de faire partie d’une génération privilégiée.

Le drag, aux origines imprécises, s’ancre dans la culture populaire au début des années 1990. Maxime Donzel, réalisateur de documentaires sur l’homosexualité dans la pop-culture, rappelle ensuite leur passage à vide dans les années 2000.

«Puis c’est comme les dinosaures, un truc s’est passé: elles ont complètement disparu. Quasiment du jour au lendemain. C’était mystérieux.»

Ce nouvel élan de la culture drag est en grande partie lié au phénomène RuPaul’s Drag Race, une émission de télé-réalité américaine dont le concept est de mettre des drag queens en concurrence pour élire la meilleure. Le programme a relancé la machine drag, selon les drag queens parisiennes, surtout depuis que Netflix France en a racheté les droits.

«C’est vraiment maintenant que le drag repousse sans cesse ses limites. On entre dans le grand mainstream.»

Jérémy/Calypso

Pour Jérémy/Calypso, la nouvelle génération est plus jeune, plus connectée, plus au courant de ce qu’il se passe, grâce notamment à Instagram et Twitter. «C’est vraiment maintenant que le drag repousse sans cesse ses limites. On entre dans le grand mainstream.»

«Le terme mainstream, c’est toujours compliqué, nuance Maxime Donzel. On en parle beaucoup dans le milieu gay, mais le milieu gay n’est pas mainstream à la base.» Pour le moment, les drag queens les plus connues s’appellent RuPaul, Violet Chachki, Miss Fame, Sasha Velour et évoluent toujours de l’autre côté de l’Atlantique. En France, le drag reste une contre-culture.

Public homo, blanc, dans la vingtaine

Dans les soirées drag parisiennes, la population reste très gay-friendly et peu variée: le public y est principalement homosexuel, blanc, dans la vingtaine.

«C’est le public de Calypso: les jeunes», martèle Jeremy. Il tend tout de même à se diversifier un peu. Quelques curieux se déplacent, un peu par hasard, grâce au bouche-à-oreille. Dans l’assemblée d’un JeudiBarré, Anne-Marie, 42 ans, et Julien, 37 ans, ont assisté à leur premier drag-show. Ils ont des étoiles dans les yeux après les performances colorées de Miss Drinks et Cookie Kunty, sur les sons acidulés des années 1980.

«J’ai le même coiffeur que Miss Drinks, explique Anne-Marie, longue crinière blonde décolorée. Cela faisait un moment qu’il nous parlait d’elle, de ses shows, et on s’est décidé ce soir. C’était un peu comme du burlesque, très rigolo, très bon enfant. J’ai adoré… je reviendrai, c’est sûr!»

Dans ces soirées, le principe est toujours le même: un drag-show. Une performance artistique où plusieurs drag queens se succèdent. Elles font ce qu’elles appellent du lip-sync: elles dansent et chantent en play-back de la manière la plus extravagante possible. Avec des costumes fantasques, des perruques délirantes et toujours, des strass et des paillettes.

Cookie Kunty performe sur “Black Velvet” de Alannah Myles | Charles Delouche Bertolasi

«Le drag, on ne peut pas en vivre»

La multiplication des soirées conduit au développement d’un business de niche, surtout aux États-Unis, comme l’analyse le New York Times:

«Des sous-industries lucratives ont émergé: lignes de perruques et de maquillage, rembourrages de hanches, tutos YouTube pour se préparer, magasins en ligne comme DragQueenMerch.com (qui vendent T-shirts et pins à l’effigie des superstars du drag)…»

Outre-Atlantique, ces superstars du drag sont elles-mêmes régulièrement bookées pour des soirées en discothèque, sur des scènes, et parfois en tournée.

À Paris, le phénomène se développe petit à petit, même si on ne peut pas encore parler de d’une économie drag. Organiser des représentations reste difficile. Fabien Lesage, co-organisateur des soirées JeudiBarré, admet qu’il a du mal à convaincre les bars d’accueillir ces spectacles: «Les établissements sont frileux. Très peu arrivent à payer les drags et à faire des soirées rentables. Le public qui vient assister au show ne consomme pas forcément. La moitié ne dépense rien du tout…»

Pour ces raisons, les bars ne mettent pas vraiment la main à la poche. Fabien Lesage ne souhaite pas dévoiler les cachets pour le JeudiBarré.

Clément/Veronika von Lear donne une fourchette: «En général, pour ce genre de show, le minimum est de 100€ pour un “hosting“ (une animation) et de 50€ en plus pour une performance. Le drag, on ne peut pas en vivre. Sauf dans un cabaret. Les producteurs ont du mal à payer un prix décent. Il faut avoir un boulot à côté.» Seules les superstars américaines arrivent à en bien en vivre.

Le Street Art Bar se vide petit à petit, après le show de Cookie Kunty et Miss Drinks | Charles Delouche Bertolasi

Avant le début de chaque show, aux Jeudibarré ou aux soirées Drag Me, Vincent/Enza Fragola se promène toujours dans la salle avec une petite valise. Déguisé ou non, il propose au public d’acheter des «kweens», la monnaie drag qu’il a créée.

«C’est pour les pourboires des drags. Comme ça fait mal de se recevoir des pièces dans la gueule, on propose aux gens d’acheter des kweens, des billets en papier.»

Un kween équivaut à un euro. Le petit bout de papier a la forme d’un vrai billet, illustré avec des clichés de drag parisienne. En goodies, Vincent propose aussi des pin’s et des posters, toujours à leur effigie, ou avec le logo de leur maison.

En plus du cachet, ce petit complément financier permet aux drag queens de faire face aux investissements financiers, pour le maquillage et les tenues. Environ 5.000 euros depuis que Clément se transforme en Veronika.

Le drag coûte cher et empiète beaucoup sur le temps libre: il faut entre trois et sept heures de préparation pour chaque performance.

Un kween et un pin’s à l’effigie d’Enza Fragola | Charles Delouche Bertolasi

Les drag queens gardent à l’esprit qu’il faut se démarquer. L’esprit de compétition est bien présent même s’il semble rester bienveillant. Quand il n’est pas sur scène, Jérémy/Calypso vient souvent soutenir ses amis dans le public des soirées. Mais il reste conscient de la concurrence qui oppose les drag queens.

«Pour moi, c’est Cookie qui est vraiment devant. Je suis content pour elle, mais à l’intérieur je me dis qu’il faut quand même que je fasse quelque chose pour la dépasser! À Paris, pour le moment, il n’y a pas vraiment LA drag queen établie. On est fortes dans différents domaines, mais il n’y a pas de drag queen ici qui sache vraiment tout faire.»

Le drag, «forcément politique»

Extravagance d’un côté, politique de l’autre. Deux facettes indissociables, pour Maxime Donzel :

«Être une drag queen est forcément politique. Même si elle ne tient pas un discours sur le genre ou sur la cause gay, ça reste un garçon qui met une robe. Ça reste subversif, et ça le sera encore pendant très longtemps.»

C’est un jeu adroit dont Clément a conscience lorsqu’il se grime en Veronika von Lear. «Libéré parce qu’en général, on te dit qu’un homme doit être comme ci comme ça. Avoir des cheveux courts, être musclé, la barbe rasé. Pas trop gros mais pas trop mince. Une fois que je mets la dernière touche de maquillage, c’est Vero que je vois. Je ne me pose plus de question.»

En revanche, les drag queens posent des questions, font réagir. Lorsqu’elles se travestissent dans leur personnage nocturne, elles restent dans leur bulle, entre leur maison et leur scène. Mais, entre ces deux bulles accueillantes, elles sont contraintes de se déplacer, de s’exposer au regard des gens, que ce soit le temps de quelques secondes pour rentrer dans leur Uber, ou bien tout un trajet en métro.

Justine Frayssinet Journaliste

Marion Cazanove

Vincent Lamhaut

Charles Delouche Bertolasi

Hugo Wintrebert

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