Monde / Économie

Panique sur les bourses: une bonne crise et ça repart

Temps de lecture : 4 min

La panique s’est emparée des boursicoteurs cette semaine. Toutes les places financières ont connu des baisses historiques. Une nouvelle crise pointerait-elle le bout de son nez?

Oops, we did it again.
Spencer Platt / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Oops, we did it again. Spencer Platt / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Lundi 5 février, un événement à la bourse de New York a rappelé les heures sombres de la crise des subprimes de 2008. En l’espace de dix minutes, l’indice du Dow-Jones, le plus vieil indicateur boursier du monde, a chuté de 600 points, clôturant à 1.175 points (-4.9%) en fin de séance. Cela n’était pas arrivé depuis 2009.

En comparaison, en septembre 2008, l’indice avait baissé de 777.68 points... et avait provoqué la plus grande crise de l’histoire du capitalisme contemporain. L’événement est donc tout particulièrement inquiétant et laisse augurer des lendemains fâcheux pour le monde occidental.

Une inquiétude passagère?

Ce lundi, la seule capitalisation boursière des 500 plus grosses entreprises américaines, présentes sur le S&P 500, a diminué de 1.000 milliards de dollars. Ce retournement a créé un effet domino sur toutes les places financières du monde. Le CAC 40, à la bourse de Paris, a connu une chute cumulée de 2% sur toute la semaine, tout comme la bourse de Londres (le footsie) et la bourse de Francfort (le Dax).

La presse spécialisée a commencé à annoncer un «retour de la volatilité», marqueur d’incertitude et de crainte, les cours faisant le yoyo entre un excès d’offre et un excès de demande. Une volatilité qui s'expliquerait par le caractère irrationnel et le comportement profondément moutonnier des acteurs de la finance. La spéculation est désormais la priorité, avant la recherche de financements et de liquidités. Résultat, on en vient à acheter instinctivement quand le cours est bas et à vendre sans réflechir dès que le cours est haut.

Mais d’après la plupart des économistes interrogés, ce phénomène ne constituerait qu'une inquiétude passagère, voire «une saine correction sur les marchés actions». Pour Peter Garnry, chef stratégiste chez Saxo Bank:

«Cette situation ne durera pas. […]. Après la correction, les investisseurs en actions vont probablement acheter en fonction de l’inflation et faire remonter les actions, ce qui est un comportement classique de fin de cycle vu pour la dernière fois en 2007.»

«Une bonne crise»

C’est seulement parce que les cours étaient montés très haut depuis 2009, après une chute catastrophique, qu’il fallait, pour se mettre à jour, «une bonne crise». Mettez-vous à la place des investisseurs, des spéculateurs et autres boursicoteurs. On ne gagne qu’en vendant, et pour gagner, il faut que le prix du titre vendu soit plus élevé que son prix d’achat pour qu'il y ait une plus-value à la revente.

Et dans la mesure où les cotations ont atteint des valeurs record en 2017, la tendance devait «forcément» partir à la baisse.

Les différentes politiques monétaires des États-Unis et de la zone euro, motivées par la relance économique via une baisse des taux directeurs et l’injection abondante de liquidités, ont conduit à une inflation galopante des titres.

Pour Przemyslaw Radomski, économiste et spécialiste de la finance de marché:

«Les politiques expansionnistes des banques centrales n'ont pas entraîné une reprise de la croissance. Mais l'excès de liquidité engendré a été utilisé par les banques pour acheter des actifs financiers, et donc contribuer à créer des bulles financières.»

En retour, l’indice Shiller, indicateur de l’instabilité financière, s’affichait à des niveaux historiques, comparables à ceux de la grande crise de 1929. Tout laissait présager l’éclatement d’une bulle. Pourquoi? Parce qu’il fallait vendre. C’est d’ailleurs ce que répétait le journaliste économique Pascal Riché:

«Il y a une petite odeur de krack dans l'air. Dans le monde merveilleux des boursicoteurs, une courbe s’échange, d'e-mail en e-mail, promettant le grand plongeon. C’est celle de "l’indice Shiller", qui reflète le rapport prix/bénéfice des entreprises. Quand il grimpe trop, il faut s’inquiéter. Pour la seconde fois en un siècle, cet indice dépasse le niveau qu’il avait atteint juste avant le krach de 1929.»

Et c’est précisément ce qui est arrivé. La crise s’est propagée. Seulement, malgré la montée de l’indicateur VIX, «l’indicateur de la peur» mesurant le degré de volatilité boursière, les principales places financières se sont montrées rassurantes et ont annoncé un rebond rapide. La chute aurait permis de rétablir des niveaux corrects et s’ajusterait seulement à la hausse annoncée des taux directeurs des banques centrales, à la fin des politiques non-conventionnelles et à une reprise de l’inflation. «N’en jetez plus, tout est normal», annoncent donc les experts.

La bourse est vraiment folle

Normal? Le fonctionnement global du système financier international serait ainsi contrôlé par une volatilité importante, par une spéculation continue et par une déconnexion totale avec les réalités de la vie économique. On ajusterait les cours non pas en fonction de la véritable santé des entreprises cotées, mais seulement à cause du ressenti des marchés et des degrés de crainte. Parce qu’on s’est inquiété d’une crise créée artificiellement par un excès de liquidité, on a pris le risque de réduire de 1.000 milliards de dollars en un seul mois les valeurs des capitalisations financières.

Autant d’argent en moins pour l’investissement, la reprise et le développement. Le système n’est-il pas tombé sur la tête? Nous avons perdu l’équivalent du PIB du Mexique pour une simple histoire d’adaptation et de rééquilibrage.

En 1853, l’intellectuel Pierre-Joseph Proudhon écrivait déjà à propos de la spéculation boursière et des comportements absurdes des agents. Dans son célèbre Manuel du Spéculateur à la bourse, il la considérait comme une force positive.

«La spéculation est, à proprement parler, le génie de la découverte. C’est elle qui invente, qui innove, qui pourvoit, qui résout, qui, semblable à l’Esprit Infini, crée de rien toutes choses. Elle est la faculté essentielle de l’économie. Toujours en éveil, inépuisable dans ses ressources, méfiante dans la prospérité, intrépide dans les revers, elle avise, conçoit, raisonne, définit, organise, commande, légifère.»

Or, activée par des individus égoïstes, individualistes et irrationnels, la spéculation devait «choir dans le charlatanisme, la fraude, le monopole, l’accaparement, la concussion, l’infidélité, le chantage, l’escroquerie et le vol». D’où l’importance d’une régulation, trop absente aujourd’hui.

Nous avons connu, cette semaine, une panique collective –non pas parce que l’économie allait vraiment mal– mais parce qu’on s’attendait à cette peur. Nous avons été trompés par cette fraude, cette escroquerie, cette infidélité.

Que devrions-nous faire alors? Changer définitivement ou poursuivre cette voie hasardeuse et dangereuse?

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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