Égalités / Boire & manger

Le (faux) scandale des chips pour femmes

Temps de lecture : 4 min

En début de semaine, Twitter bruissait d'une nouvelle terrible, atroce, insoutenable: Pepsi allait sortir des Doritos pour les femmes. Et molles avec ça... Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire?

Chips, chips, chips | Enrique Buscapé via Flickr CC License by
Chips, chips, chips | Enrique Buscapé via Flickr CC License by

Lundi, le New York Post nous apprenait que PepsiCo travaillait à une version «lady friendly» des Doritos. Une étude de marché de la compagnie aurait en effet révélé que les femmes préfèreraient ne pas mastiquer bruyamment des Doritos en public ni lécher leurs doigts après en avoir mangé et qu’elles refuseraient généralement de finir le paquet en le vidant dans leur bouche –contrairement aux hommes. Elles voudraient également pouvoir transporter des encas dans leur sac sans qu’ils finissent écrabouillés. Voilà donc pourquoi PepsiCo a décidé de développer une chips qui serait moins croustillante et ferait moins de miettes quand on la mange.

«Lady Doritos»

Soyons honnêtes: l’article du New York Post semble avoir été autant conçu pour générer des trolls que le Dorito semble l’avoir été pour que l’on ne puisse s’arrêter d’en manger. Car les objections à ces «Lady Doritos», comme Internet n’a pas tardé à les appeler, se sont multipliées.

D'abord parce que de nombreuses femmes aiment déjà les Doritos! La notion de chips pour femmes est donc condescendante et absurde! Des chips moins croustillantes sont par définition des chips de médiocre qualité! Et les nouvelles Doritos ne vont pas résoudre le problème de l’écart de salaire entre les hommes et les femmes!

Il se trouve que je suis une femme et que j’aime les Doritos. Autant vous dire que cette levée de boucliers m’a surprise. Parce que oui, je voudrais bien avoir un paquet de chips que je peux glisser dans mon sac à main sans avoir peur de l’écraser. J’adore l’assaisonnement des Doritos, son goût puissant, comme tant d’Américaines et d’Américains, mais je n’aime pas tellement lécher mes doigts en public. Et s’il est vrai que cette idée de chips moins croustillantes me paraît un peu bizarre, je fais confiance aux excellents concepteurs de chips des États-Unis pour faire en sorte que j’ai envie d’en acheter –même si c’est pour l’instant un peu flou...

L'âge d'or de la chips

Rappelons que nous vivons un véritable âge d’or de la chips –rien de moins. Des saveurs autrefois obscures ou étranges, comme «salt & vinegar» ou «citron vert» sont désormais monnaie courante et les grandes marques se lancent aujourd’hui dans la production de chips de niche, à la sauce Sriracha, au goût «beignets de tomates vertes» ou bien «steak».

Là où j’habite, dans la Nouvelle-Angleterre rurale, une région peu portée sur la consommation d’épices et où un voisin m’a un jour mis en garde en m’annonçant qu’un biscuit saveur «tomate séchée» était «plutôt piquant», je peux désormais acheter des chips goût «cornichon», goût «Old Bay» (ce qu’on met sur les Fish&Chips sur la côte Est) ou goût «pepperoni». Les Doritos eux-mêmes ne sont plus limités aux saveurs initiales comme «Nacho Cheese» ou «Cool Ranch». On en trouve désormais toute une variété. Le futur est donc déjà là –et vous allez avoir besoin d’un grand verre d’eau, parce que ça pique.

Est-ce que je peux imaginer des chips qui ne seraient pas croustillantes? Non. Mais il y a dix ans, je n’aurais jamais imaginé croquer dans une chips en forme de boule.

Je suis la première à admettre que tous ces produits, pour employer un terme propre à l’industrie, sont loin d’avoir bon goût. Mais il y en a que j’adore vraiment. Et de nouvelles variétés sortent régulièrement. Cette profusion du marché donne d’autant plus de raisons de faire confiance à ces créateurs de nouvelles chips. Jusqu’à présent, vous l’aurez compris, ils sont parvenus à continuer de m’en faire manger! Est-ce que je peux imaginer des chips qui ne seraient pas croustillantes? Non. Mais il y a dix ans, je n’aurais jamais imaginé croquer dans une chips en forme de boule. Si internet bruisse des protestations des adversaires de cette nouvelle chips, je dois bien reconnaître que pour ma part, je m’abandonne aux mains expertes des visionnaires de chez Pepsi.

Un scandale en carton

Plus sérieusement, ce remue-ménage autour des soi-disant «Lady Doritos» est un bon exemple de la manière dont l’industrie à indignation (également connue sous le nom de Twitter) est capable de faire beaucoup de bouillie pour rien.

L’article du New York Post était en fait une reprise d’un article tout d’abord paru dans le tabloïd britannique The Sun. Le Sun lui-même tirait son article d’une longue interview accordée par Indra Nooyi (la PDG de PepsiCo) à Stephen Dubner de Freakonomics Radio, dans laquelle elle ne parlait pas seulement des recherches en matière de biscuits apéritifs, mais également du manque de femmes à la tête de grandes entreprises, et de sa propre expérience à la tête de sa société.

À aucun moment Indra Nooyi n’utilise le mot «Lady» dans son interview et certainement pas l'expression «Lady Doritos» –c’est, semble-t-il, une addition du New York Post. Si vous lisez attentivement l’interview de Nooyi, elle ne dit même pas que PepsiCo développe de nouveaux Doritos, elle évoque juste le fait que les différences de consommation des hommes et des femmes ont influencé certains des prochains produits:

«Ça n’est pas une histoire d’hommes et de femmes, mais plutôt la question de savoir si certains produits de la marque pourraient être conçus et empaquetés différemment pour les femmes, dit-elle ainsi à Dubner. De sa production à son arrivée dans les placards de la maison, en passant par la manière dont il est transporté, mangé dans la voiture, comment ce produit doit-il être conçu, l’emballage, l’expérience, avec un impact sur toute la chaîne de production.»

Le soir même, la compagnie réfutait tout plan de production de «Doritos pour les femmes», et enfonçait le clou d’un simple tweet:

Nooyi n’a absolument pas dit qu’elle avait l’intention de mettre ses bonnes vieilles chips dans des sachets rose. Elle n’a pas davantage craché sur les habitudes de consommation des chips par les femmes en s’appuyant sur des stéréotypes et n’a pas même dit que les femmes n’aimaient pas les Doritos dans leur forme actuelle. Elle a seulement parlé des recherches effectuées par sa compagnie sur la manière dont les femmes consomment ses produits et sur la manière dont la compagnie entend répondre aux résultats de ces recherches avec ses nouveaux produits. Est-ce que ça n’est pas précisément ce que toute bonne compagnie devrait faire?

Ruth Graham Journaliste

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