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Le profil des djihadistes américains contredit la politique anti-terroriste de Trump

Temps de lecture : 5 min

Les parcours des Américains partis faire le djihad en Syrie ou en Irak révèlent une inadéquation de la politique de contre-terrorisme menée jusqu'à présent par l'administration Trump.

Donald Trump exhibe sa signature sur un memorandum exécutif pour la défaite de l'organisation État islamique en Irak et en Syrie, le 28 janvier 2017, à Washington | Mandel Ngan / AFP
Donald Trump exhibe sa signature sur un memorandum exécutif pour la défaite de l'organisation État islamique en Irak et en Syrie, le 28 janvier 2017, à Washington | Mandel Ngan / AFP

La proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi le 29 juin 2014 a revigoré le djihadisme salafi à travers le monde. L'ampleur de la mobilisatio​​n de djihadistes déjà aguerris ou nouvellement ralliés à la cause et en partance vers la Syrie ou l'Irak marque un précédent historique: on estime entre 27.000 et 31.000 le nombre d'étrangers ayant fait le voyage, la plupart étant issus de l'Afrique du nord et du Moyen-Orient.

Si les États occidentaux ne sont pas en reste, ils demeurent infiniment moins impliqués. En novembre dernier, Wassim Nasr rappelait sur les ondes de France​​ Inter ce prisme occidental par trop «égocentrique» sur «nos» propres djihadistes, qui ne représentent somme toute qu'environ 3% des candidats au départ.

Une étude fraîchement publiée par des chercheurs du «Programme sur l'extrémisme» de l'université George-Washington s'est précisément penchée sur le cas des djihadistes américains en Syrie et en Irak: ses développements ont le mérite de déboulonner quelques mythes et fantasmes, notamment ceux sur lesquels repose la politique antiterroriste de Donald Trump.

Peu à partir, encore moins à en revenir

Alexander Meleagrou-Hitchens, Seamus Hughes et Bennett Clifford ont patiemment retracé les parcours de soixante-quatre Américains partis faire le djihad (soit un échantillon d'un peu plus de 20% du total des Américains concernés), à partir desquels ils ont pu déterminer trois profils types: les pionniers, ceux qui sont insérés dans un réseau, et les solitaires.

Dans leur écrasante majorité, les djihadistes américains n'ont jamais combattu sous la bannière de l’organisation État islamique.

La plupart a pu rejoindre la Syrie grâce à des réseaux déjà installés sur le territoire des États-Unis, dont certains datent de la guerre des Balkans, dans les années 1990. À cet égard, les chercheurs relèvent qu'un petit nombre d'individus-clefs a pu servir de «passeurs» au sens large –du recrutement idéologique à l'insertion en Irak ou en Syrie–, jouant un rôle déterminant dans la mobilisation d'un plus grand nombre.

Ce chiffre demeure encore assez restreint en ce qui concerne les États-Unis: bien que la plupart ne soient pas identifiés, on estime entre 250 et 300 les djihadistes américains, quand ceux en provenance d'Europe (principalement de France, Belgique, Allemagne et Royaume-Uni) représentent de 5.000 à 6.000 personnes.

Parmi les Américains partis mener leur djihad en Orient, peu en reviennent (environ 19%); encore moins (re)prennent les armes sur le sol de leur pays d'origine –s'ils les ont jamais prises. Surtout, plusieurs d'entre eux rentrent pleins de désillusion, et «pourraient être recrutés afin de décourager le terrorisme interne et le recrutement sur de nouveaux fronts djihadistes à l'étranger», estime dans l'avant-propos Brian Michael Jenkins, expert en terrorisme et conseiller du président de la RAND Corporation.

Sur les douze revenants enregistrés au 1er janvier 2018 dans l'échantillon des soixante-quatre djihadistes, neuf ont été arrêtés pour terrorisme, trois n'ont vu aucune charge retenue contre eux suite à leur participation à des entreprises djihadistes en Syrie ou en Irak, et un seul, Abdirahman Sheikh Mohamud, prévoyait une attaque sur le sol américain, avant d'être arrêté.

Sur les vingt-deux attaques liées au djihad qui ont frappé les États-Unis entre 2011 et 2017, aucune n'a été menée par un individu ayant voyagé en Syrie ou en Irak au sein de groupes djihadistes –une particularité américaine, quand une part des attentats commis en France et en Belgique résultent de l'association de combattants étrangers sur le retour et de confédérés locaux.

Les mains dans le cambouis, pas sur la gâchette

Si la violence de l’organisation État islamique sur les territoires où celle-ci s'affirme est vertigineuse et a sans doute été sous-estimée par ses fidèles occidentaux, il apparaît que très peu l'ont en réalité exercée voire expérimentée.

Sur les soixante-quatre cas répertoriés par l'étude, «Mo» est le seul à avoir expressément demandé à ne pas combattre en ralliant les rangs de l’organisation État islamique, mais à y enseigner l'anglais.

Dans les faits, l'écrasante majorité des Américains partis au djihad effectuent des tâches du même ordre, loin des armes. Réduits à des rôles subalternes, ils travaillent le plus souvent comme cuisiniers, agents d'entretien, aide-soignants ou traducteurs rattachés aux organes de propagande internationale:

«Ce n'était pas vraiment l'expérience glamour qu'ils attendaient, et certains ont cherché à retourner au confort de leur foyer.»

C'est qu'il est une distinction –trop souvent escamotée, mais sur laquelle les chercheurs insistent– entre ceux que l'on appelle les «combattants étrangers», à savoir «des individus n'étant pas citoyens d’États en conflit qui rejoignent des insurrections lors de conflits civils», et les «voyageurs», en l'occurrence Américains, qui ont rejoint les soulèvements djihadistes syrien ou irakien avec des motifs, des rôles et des expériences différentes, pour participer à des «formations djihadistes».

Pas de «profil type»

Il n'y a pas de «profil type» à proprement parler du djihadiste américain, même si quelques constantes se dégagent parmi les voyageurs impliqués: la moyenne d'âge se situe autour de 27 ans, 89% sont des hommes, plus de 70% sont des résidents permanents (citoyens américains ou détenteurs de carte verte). Les trois États dont la plupart d'entre eux sont originaires sont le Minnesota, la Virginie et l'Ohio, bien que treize autres États soient cités dans l'échantillon étudié par les chercheurs.

Les motifs varient d'une situation à l'autre, allant de la quête identitaire au sentiment d'obligation religieuse, en passant par la réponse aux appels de propagande.

Il convient également de noter que certaines familles ont également été du voyage, parfois avec des enfants. Les femmes ne représentent qu'une part minime des voyageurs djihadistes, mais leur travail demeure considérable dans le développement des réseaux de recrutement.

La propagande, visant les musulmans occidentaux en crise identitaire et en mal d'intégration dans leur société, a fait son office à cet égard, même si rien ne permet d'affirmer qu'elle soit à l'origine des motivations pour le grand départ:

«La propagande, alors qu'elle était captivante, présentait une version idéalisée de la réalité, ce qui signifie qu'à l'arrivée, leur expérience du monde réel était souvent discordante. Les conditions de vie étaient beaucoup plus dures que ce qu'ils avaient pu voir dans les magazines et les vidéos en ligne, et les promesses de compagnonnage et de camaraderie étaient rarement tenues. À la place de cela, les affrontements culturels, les querelles intestines et la suspicion parmi les recrues et les dirigeants abondaient», résument les chercheurs.

Une politique de contre-terrorisme inadaptée

Au verso de cette propagande djihadiste, il y a néanmoins celle produite par Donald Trump, sur laquelle il entend fonder sa politique de contre-terrorisme.

Le 22 janvier, le département de la Sécurité intérieure des États-Unis publiait un projet de rapport appelant les services des douanes à systématiser un veto contre l'arrivée d'immigrants musulmans sunnites ayant des profils démographiques jugés «à risque».

Au moment où les chercheurs de George-Washington publiaient leur étude, Trump annonçait la création d'un National Vetting Center d'ici six mois, afin de renforcer encore les contrôles à l'entrée du territoire.

«Ces mouvements sont les derniers en date dans la campagne menée par Trump pour dépeindre les immigrants comme des terroristes ou des criminels potentiels», estime le New Yorker.

Les auteurs du rapport soulignent pourtant que la menace djihadiste aux États-Unis n'est pas importée:

«Les chiffres révèlent également que la grande majorité des voyageurs sont des citoyens américains ou des résidents permanents. Le phénomène des voyageurs, comme la menace terroriste intérieure, est essentiellement d'origine locale. Il est important que le gouvernement prenne en compte ce constat cependant qu'il continue d'évaluer la façon dont les mesures de contre-terrorisme doivent s'adapter à cette menace en constante évolution», expliquent-ils.

Ils rappellent ainsi l'urgence pour les États-Unis de s’atteler à un travail d'encadrement et de sape des réseaux et relais du salafisme djihadiste qui fermentent sur leur propre territoire.

Aujourd'hui encore, il n'existe pas de programme de déradicalisation dans les prisons américaines, pas plus qu'un suivi des anciens prisonniers djihadistes après leur libération, alors que l'histoire montre, comme le relève Brian Jenkins, que «les recruteurs des futurs djihads sont issus des campagnes djihadistes passées».

Léa Polverini Journaliste

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