Économie

L'éléphant des inégalités est en fait un brontosaure

Temps de lecture : 3 min

Comment nous regardons aujourd'hui différemment le plus célèbre graphique économique des années 2010.

Brontosaurus Excelsus via Wikimedia Commons.
Brontosaurus Excelsus via Wikimedia Commons.

On pensait que les inégalités étaient l'éléphant qui pesait sur la politique mondiale. En fait, elles en sont le brontosaure ou le monstre du Loch Ness.

Fin 2013, les économistes Christoph Lakner et Branko Milanovic avaient fait grand bruit en publiant leur «courbe éléphant», qui montre l'évolution des revenus de l'humanité entre 1988 et 2008. Le corps de l'éléphant, c'est la moitié la plus pauvre de la planète, qui a connu des hausses de revenus substantielles –jusqu'à plus de 70% pour les personnes situées à peu près au milieu de la distribution. Sa tête, ce sont les personnes qui sont plus riches que 75 à 90% de l'humanité, qui ont elles vu leurs revenus stagner ou augmenter faiblement. La trompe, ce sont les revenus des 1% les plus riches, qui se sont envolés de près de 65%.

Question d'interprétation

Si ce graphique a fait autant de bruit, c'est en raison de son interprétation politique: la moitié gauche représenterait l'effet de la mondialisation sur les pays en développement, avec l'émergence d'une classe moyenne chinoise et indienne, et le creux les déboires des salariés des classes moyennes et populaires dans les pays les plus riches –pour caricaturer, le travailleur en colère qui a assuré l'élection de Donald Trump, la victoire du Brexit ou qui vote Marine Le Pen.

Pour situer, les 30% les plus pauvres de la population française appartiennent aux 5% à 10% les plus riches de la population mondiale, mais cette catégorie de l'humanité a vu ses revenus augmenter de moins de 1% par an seulement entre la chute du Mur de Berlin et la crise financière de 2008. Comme le notait un des auteurs, il est possible que ces personnes «soient dans l'ensemble contentes que les Chinois s'en tirent bien, mais mécontentes qu'ils s'en tirent bien par rapport à eux».

Cet éléphant nous trompe-t-il énormément? En septembre 2016, un rapport de la Resolution Foundation, un think tank britannique, affirmait que ces données étaient vraies, mais l'interprétation qu'on en donnait fausse.

Selon cette étude, le creux de la courbe éléphant n'était pas imputable à la mondialisation mais à des phénomènes géopolitiques ou de politique intérieure, comme la décennie perdue du Japon et la baisse de revenus dans les pays d'Europe de l'Est après la chute du Mur (ce que pointaient d'ailleurs les chiffres publiés par Lakner et Milanovic, qui montraient que les catégories qui avaient le plus souffert étaient les classes populaires et moyennes de Roumanie, de Bulgarie, des pays baltes…).

Une fois ces phénomènes pris en compte, ainsi que d'autres limites statistiques, l'éléphant existe toujours, mais sa forme est beaucoup moins marquée, la stagnation des classes moyennes et populaires moins évidente.

En France, par exemple, les revenus qui ont le plus augmenté sur cette période sont ceux des plus pauvres et des plus riches, mais ils ont aussi augmenté de 40% à 60% pour l'ensemble des autres tranches.

Trompe interminable

Il y a quelques semaines, une autre étude sur les inégalités mondiales est venue jeter un nouvel éclairage sur l'éléphant, centré cette fois-ci non sur son corps ni sur sa tête, mais sur sa trompe. Une équipe d'économistes du World Inequality Lab, parmi lesquels Thomas Piketty, a analysé l'évolution des inégalités mondiales entre 1980 et 2016.

Le corps de l'éléphant est toujours dodu, mais un peu moins. La base de la trompe se rapproche une nouvelle fois du sol, avec une croissance des revenus de moins de 1% par an. Et la trompe monte beaucoup, beaucoup plus haut, car si les 1% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter d'environ 75% sur la période, une analyse plus fine montre que cette hausse frôle les 250% pour les 0,001% les plus riches –les 70.000 personnes les plus riches du monde, dont plus de 2.000 milliardaires (un de plus tous les deux jours l'an dernier, selon une récente étude de l'ONG Oxfam).

Des ultra-riches dont cette étude estime mieux percevoir la richesse que celle de Lakner et Milanovic, en se basant sur les données fiscales plutôt que sur les enquêtes par sondage des instituts de statistiques: si vous sondez quelques dizaines de milliers de ménages représentatifs, il y a de fortes chances que Bill Gates n'en fasse pas partie, alors que ses revenus représentent l'équivalent de ceux cumulés de tous les ménages en question...

«Éléphant trumpiste»

Sur cette période 1980-2016, les 50% les plus pauvres de l'humanité ont reçu 12% de la richesse produite en plus; les 1% les plus riches, 27%.

En redessinant la courbe éléphant pour la période 1988-2008 avec les données de l'équipe Piketty, le chercheur Justin Sandefur s'est rendu compte que l'on n'avait plus affaire à un éléphant, mais à un brontosaure ou un monstre du Loch Ness, avec un corps plus plat et un cou interminable. Et que si on veut vraiment parler d'un éléphant, il s'agit peut-être d'un «éléphant trumpiste», puisque le creux est cette fois-ci clairement désigné par les auteurs comme les classes moyennes des pays occidentaux.

La pauvreté baisse indubitablement, mais de manière un peu moins spectaculaire que ce que l'on croit et, surtout, la hausse des revenus des «super-riches» est bien plus forte. Comme le conclut le site Vox, seule «une redistribution plus agressive pourrait hâter la fin de l'extrême pauvreté, et rendre la courbe éléphant plus éléphantesque». «Make elephant chart elephant again», c'est pas mal, comme nouveau slogan.

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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