Culture

Art contemporain: plus c'est gros, plus c'est beau?

Temps de lecture : 5 min

Toujours plus cher, toujours plus voyant, toujours plus grand… De la taille des œuvres à la surproduction en passant par l’envolée des prix, l’art contemporain est malade du gigantisme et de la démesure.

Jeff Koons, plus petit que ses «Tulips», à New-York.
Jamie McCarthy / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Jeff Koons, plus petit que ses «Tulips», à New-York. Jamie McCarthy / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

La règle est simple. Difficile à cacher et donc... impossible à ignorer. Dix mètres de haut, huit mètres de large et trente-trois tonnes de bronze, d’aluminium et d’acier: le bouquet de tulipes multicolores signé Jeff Koons destiné à la ville de Paris ne passera pas inaperçu. C'est gagné. Enfin, à condition de trouver un emplacement à la sculpture...

Le gigantisme est devenu une forme d’art à lui tout seul. Tableaux, sculptures et installations sont désormais surdimensionnées, une façon comme une autre de se distinguer et de justifier des prix –eux-aussi– gonflés à l’hélium. Cela a donné naissance à des expositions où la taille est désormais le premier critère de sélection pour remplir.

Par exemple, le Turbine Hall de la Tate Modern à Londres, dédié à des installations XXXL ou encore la série des Monumenta au Grand Palais à Paris. Même les foires d’art contemporain se sont senties obligées de suivre, comme Art Basel avec «Unlimited», une plateforme d'exposition de sculptures, de peintures, de projections massives et d’installations à très grande échelle.

Projets pharaoniques

Et les artistes ne se font pas prier. La démesure semble les fasciner. L’artiste chinois Ai Weiwei multiplie les projets géants. Comme avec sa «White House», une maison traditionnelle chinoise peinte en blanc, dévoilée à l’Art Basel en 2016.

«White House» d'Ai Weiwei. Via Art Basel.

Ou encore ses «Sunflowers Seeds» exhibés à la Tate en 2010.

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Damien Hirst a réalisé une imposante série de sculptures –«Treasures from the Wreck of the Unbelievable», racontant l'histoire de la précieuse cargaison d’une épave grecque destinée à un temple– installées conjointement au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana lors de l’édition 2017 de la Biennale de Venise.

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La Japonaise Yayoi Kusama a remporté un énorme succès en 2017 avec une exposition itinérante aux États-Unis, baptisée Infinity Mirrors et comprenant plusieurs salles. Chaque visiteur expérimentait, seul, une minute d’immersion dans un espace recouvert de miroirs abritant une multitude de lumière LED représentant autant d’âmes.

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En juin 2017, l'artiste argentine Marta Minujín a été jusqu’à reconstruire une réplique du Parthénon d’Athènes sur un site d’autodafé par les nazis à Cassel, en Allemagne, lors du dernier prestigieux rendez-vous d'art contemporain Documenta. Elle a utilisé des milliers de livres qui avaient été interdits sous l’Allemagne nazie pour son projet.

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Autre folie des grandeurs, le terrain de tennis grandeur nature installé dans une église du XVIe siècle désacralisée à Milan par Asad Raza.

Des «objets» sans âme et sans art

Le temps où les artistes produisaient selon leur propre appréciation apparaît révolu. Cela est vrai pour le petit nombre de ceux qui ont réussi à se faire un nom et qui font tourner l’industrie planétaire qu’est devenu le marché de l’art –à savoir quelques dizaines d'individus. Ils font face à une demande toujours plus importante et tentent d’y répondre. La taille des œuvres et une production massive et rapide sont à la fois un moyen de gagner beaucoup d’argent, de faire parler de soi sans cesse, de répondre à la demande... et de masquer une certaine usure de la création. Les œuvres d'art tendent à devenir de simples objets produits pour alimenter les ventes, les foires, les espaces des galeries et les expositions. La qualité et l’originalité de la création passent au second plan.

Les institutions publiques alimentent aussi cette frénésie. Poussées par la nécessité d'attirer le public et l’attention, elles veulent des œuvres toujours plus flamboyantes et fastueuses.

Le marché de l'art: une gigantesque bulle?

La pression sur les artistes et les galeries est ainsi devenue considérable. Ces dernières contrôlent le marché, gèrent la demande, régulent la diffusion pour maintenir les prix, organisent les délais au moyen de listes d’attente et doivent développer leur chiffre d’affaires et être présentes dans les multiples foires et lieux d’exposition. Les foires demandent aux galeries participantes de la «fraîcheur» –comprenez de nouvelles pièces.

Si ces dernières ne parviennent plus à entretenir l’excitation et l’envie, elles se mettent en danger. Et le marché semble s’essouffler, d’ou la nécessité d'une surenchère permanente.

Car si le marché de l'art a doublé entre 2005 et 2017 pour atteindre 63,3 milliards de dollars, il est retombé à 56,6 milliards de dollars en 2016, tant pour les ventes aux enchères que pour les ventes aux revendeurs.

Pour répondre à la demande, les artistes les plus demandés fonctionnent dorénavant comme des petites entreprises avec une chaîne de production, des moyens pour investir et des espaces pour fabriquer et exposer les œuvres gigantesques…

Les Chinois Zhang Huan et Zhang Xiaogang occupent d’anciens bâtiments industriels, une ancienne centrale hydraulique près de Shanghaï et une ancienne usine qui fabriquait des casques près de Beijing. Damien Hirst a deux ateliers dans la campagne anglaise et un «showroom» à Londres. Sterling Ruby a un entrepôt dans une banlieue de Los Angeles, Jeff Koons dans le quartier de Chelsea à New York et Takashi Murakami en utilise deux, un sur l’île de Long Island et un autre à Tokyo.

Ces «industries» font travailler une foule de «petites mains» –jusqu'à 150 chez Jeff Koons et Damien Hirst, le temps d’un projet ou plus. Il faut pouvoir assurer neuf expositions dans neuf pays comme l’a fait Damien Hirst en 2017.

Et si Jeff Koons a semblé plus raisonnable en n'exposant qu’une fois dans une galerie en 2017, l’impression de déjà-vu existe tout de même et vient de la multiplication de ses collaborations commerciales, notamment avec la marque Louis Vuitton sur la série des «Masters». Il a aussi investi quatre millions d’euros pour fabriquer son bouquet géant de fleurs et s’est fait financer par des mécènes, sans doute pas indifférents au fait que les œuvres de Jeff Koons continueront peut-être ainsi à prendre de la valeur.

Les limites de la démesure

Il reste deux problèmes de fond. D’abord, trouver preneur aux œuvres gigantesques. Elles attirent l’attention, font l’actualité, font «tourner» l’industrie mais qui peut se permettre de les acheter et les stocker? Seuls quelques grands collectionneurs parmi les plus fortunés ont des espaces suffisants et des entrepôts.

Francois Pinault par exemple a commencé à amasser une collection si importante qu’il a dû la stocker dans des entrepôts avant de chercher des lieux d’exposition à Venise et bientôt a Paris. Les américains Eli Broad et Jorge M. Pérez se sont carrément fait construire des musées, spécialement dédiés à leur collection, respectivement à Los Angeles et à Miami. Quant à Martin Z. Margulies, sa collection est stockée dans une warehouse.

Les œuvres démesurées visent les institutions culturelles, mais la plupart des grands musées ne peuvent ou ne veulent pas acheter ces pièces souvent hors de prix. Si elles ne trouvent pas preneur, elles sont donc stockées et prêtées lors d’expositions ponctuelles. Les acheteurs adoptent aussi une autre stratégie, qui consiste à les confier en prêt à l’institution de leur choix pour une période donnée afin d’entretenir le rayonnement et la «valeur» de l’artiste.

La course à la démesure a ses limites, qu’elle est sans doute en train d’atteindre. Les questions sur les capacités créatives réelles des artistes qui se sont lancés dans cette surenchère au gigantisme deviennent de plus en plus lancinantes.

Anne de Coninck Journaliste

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