France

Drogues: ceux qui en vendent, ceux qui en meurent, ceux qui enquêtent

Temps de lecture : 17 min

Ce livre ressemble à un polar, et pourtant tout est vrai. Slate publie les bonnes feuilles de «Surdose», une plongée dans l'univers de la drogue à Paris.

The Order of Caos IX | Joel Filipe via Unsplash License by
The Order of Caos IX | Joel Filipe via Unsplash License by

Alexandre Kauffmann, journaliste indépendant, a réalisé une immersion d'un peu plus d'un an dans l'unité spéciale de la brigade des stupéfiants, surnommée Surdoses, qui enquête sur les morts par overdose à Paris.

Il en a tiré le livre Surdose, publié aux Éditions Goutte d'Or, qui sort le 15 février 2018. Une plongée en apnée dans l’intimité des victimes, des enquêteurs et des dealers.

Nous en publions ci-dessous des extraits. Les intertitres sont de la rédaction de Slate.

Découverte de la victime

Un homme est mort à deux rues de chez moi. Son cadavre a été découvert par les huissiers qui venaient l’expulser pour loyers impayés. Coups de sonnette. Poings sur la porte. Appels répétés. Ils ont demandé un double des clefs à la gardienne. L’expulsion a pris un tour définitif. Chargé des premières constatations, le commissariat du 20e arrondissement de Paris a relevé la présence d’une seringue près du corps. Le parquet a aussitôt confié l’enquête au groupe Surdoses de la brigade des stupéfiants. Un membre de l’unité, en route vers l’appartement, m’a donné rendez-vous rue Jouye-Rouve.

«L’ami, t’as ce qu’y te faut?» Un jeune en survêtement, cheveux en aileron de requin, pince l’air entre ses lèvres. «Chichon, coke? », insiste-t-il alors que je m’engage dans le parc de Belleville. Les cerisiers portent déjà d’épaisses fleurs. La trêve hivernale vient d’expirer. J’aperçois le major Yvan C. qui gare son scooter devant une résidence en briques rouges. L’appel de son état-major l’a surpris au milieu d’un repas de famille. Il a abandonné les siens pour venir au plus vite. C’est la règle, les soirs d’astreinte: on peut être appelé à n’importe quelle heure aux quatre coins de la capitale. Yvan cherche un nom sur l’interphone.

— «Oui…?, fait une voix entre deux échos métalliques.
Brigade des stupéfiants, c’est pour le décès.
On vient vous chercher».

Un policier en uniforme apparaît derrière la grille. Nous traversons la cour de la résidence. Mal scellées, les dalles rendent un son creux sous nos pas. L’ascenseur nous conduit au troisième étage. Un autre agent nous attend dans le couloir, près d’une femme à la chevelure clairsemée qui se présente comme la gardienne. Yvan enfile des gants en latex et s’avance dans le studio. Les policiers en tenue s’écartent sur son passage. Une étrange odeur d’alcool et de viande tiède flotte dans la pièce. Un homme nu repose sur le canapé. Il est à genoux, le front sur l’assise, un godemichet dans l’anus. Du sang s’est écoulé de sa bouche, dessinant une auréole sur la toile râpeuse du canapé. Le major coupe les chauffages électriques qui tournent à plein régime.

Je me tiens en silence derrière Yvan. Après avoir essuyé les verres de ses lunettes et posé un drap sur la victime, le major demande aux agents de fouiller les placards à la recherche de papiers d’identité, de fiches de salaires ou d’avis d’imposition. Il passe ses narines au-dessus d’un pochon de poudre blanche. «Pas l’air d’être de la coke… Ça sent un peu la réglisse… Peut-être de la méphédrone [molécule classée dans le tableau des produits stupéfiants, qui est le plus souvent vendue sous forme de poudre blanche. Il s’agit d’un dérivé synthétique du khat, un arbuste de l’Afrique de l’Est, ndlr]»

En période d’astreinte, les membres de l’unité Surdoses ne quittent jamais leur «kit overdose». Gants, sacs à scellés, tubes en Plexiglas, fiches de procès-verbaux vierges, tests portatifs réagissant aux produits stupéfiants. Presque toutes les drogues peuvent être identifiées sur place: opiacés, cocaïne, crack, amphétamines, LSD. Yvan prélève de la poudre et l’introduit dans les testeurs. Aucune réaction. Le major glisse le reste dans un scellé en plastique transparent: «C’est sûrement de la méphédrone, le labo nous dira…» Incommodé par l’odeur de viande vinaigrée, un agent ouvre une fenêtre.

— «Là-dedans, qu’est-ce que c’est? murmure Yvan, le nez au-dessus d’un verre contenant un liquide ambré. On dirait du White Spirit… Il ne s’est quand même pas injecté ça?
— Apparemment, le gars est diabétique,
lance une voix depuis la salle de bains. J’ai une ordonnance avec un nom.
— Et c’est?
interroge Yvan en poursuivant ses recherches sous le canapé.
— Christophe Crozier, né au Mans en 1969. [1]
— Très bien, mettez ça de côté, je vais trouver un sac pour tout emporter.
— Et là, ajoute un agent, j’ai une fiche de salaire. Notre gars serait formateur en informatique…
»

«[...] Si je peux rentrer dans l’iPhone, c’est toujours ça…» Je le vois hésiter. Il se rapproche du canapé, saisit la main de la victime qui dépasse du drap et dépose délicatement son pouce droit sur le capteur d’empreinte. “Ça s’ouvre…”»

Le major file dans la cuisine. Il ouvre plusieurs placards. Après avoir mis la main sur un sac poubelle, il y fourre toutes les pièces qui l’intéressent, à commencer par l’ordinateur portable de la victime. Pour transporter les éléments de l’enquête, la police judiciaire utilise le plus souvent les moyens du bord.

Pendant qu’Yvan trie les effets personnels de la victime, je m’approche de la bibliothèque Ikea. Il y a des polars scandinaves, des livres de poésie, quelques éditions de la Pléiade –Rousseau, Dostoïevski, Stendhal. Des tickets de métro sont disposés en éventail sur une Livebox poussiéreuse. Tout respire la solitude.

Le major avise un iPhone blanc sur une étagère. «Là, on passe aux choses sérieuses, m’explique-t-il dans un clin d’œil. C’est souvent le téléphone qui parle…» Il active l’écran. Plusieurs appels en absence apparaissent. L’accès aux données est verrouillé par un code. «Le numéro de la puce me suffira pour récupérer l’historique des appels. Je n’ai pas besoin du code… Mais bon, si je peux rentrer dans l’iPhone, c’est toujours ça…»

Je le vois hésiter. Il se rapproche du canapé, saisit la main de la victime qui dépasse du drap et dépose délicatement son pouce droit sur le capteur d’empreinte. «Ça s’ouvre…» Il parcourt l’historique des appels. «Bon, tu vois, là, il y a déjà un numéro qui m’intéresse. Quatre communications hier soir… On va analyser ça tranquillement au 36.»

Homicide involontaire

Le commandant s’absente quelques instants avant de réapparaître en poussant devant lui un jeune homme menotté.

Je vous présente Nabil A., qui dort depuis trois mois à Fresnes…

Le jeune homme s’assoit, visage fermé. Il tape nerveusement du pied sur le lino. Les languettes de ses Nike Cortez vibrent comme des ailes de libellule –les personnes placées en garde à vue sont privées de leurs lacets de chaussures et de tout autre objet qui leur permettrait de se blesser.

— «C’est bon, qu’est-ce j’ai fait?, marmonne-t-il. J’suis déjà en prison…
— Ouais, t’es en prison. Le problème c’est que t’as pas arrêté ton business…»

Nabil soupire en levant les yeux au ciel.

— «Ce que je veux dire, et tu le sais très bien, c’est qu’en taule tu continues à gérer ton trafic de shit, de coke et de MD4 … Tes petits services de livraison avec Karim…»

Le jeune homme continue de gonfler les joues. Il a 23 ans, une belle gueule de boxeur et des yeux jaune phosphorescent.

— «Je vais te faire écouter une communication pour te rafraîchir la mémoire. C’est toi qui parles, depuis ta cellule, le mois dernier.»

Patrick appuie sur une touche de son clavier. On entend une conversation entre deux hommes.

— «Ouais, gros, tu m’entends? Bon, tu mets vingt de côté, et tu donnes cinq à l’autre, t’as compris?
— J’mets cinq de côté…
— Putain, t’as fumé ou quoi? T’es con? J’te dis, vingt de côté…
»

«Karim, le petit soldat qui gère ton trafic dehors, il a vendu de la MD à une fille. Et cette fille, elle est morte…»

Le commandant coupe la conversation.

— «Alors, tu te reconnais?
— Bien sûr que c’est pas moi! J’ai mal à la tête, moi, avec vos embrouilles…

Tu sais pourquoi t’as mal à la tête, Nabil? Parce que tu racontes des conneries… Je vais te dire pourquoi t’es mal barré. D’abord parce que tu gères un trafic de stups depuis ta cellule. Ensuite parce que Karim –à qui tu donnes des ordres– n’est même pas majeur. Il est encore au lycée. Le pauvre petit sert ses clients après les cours, et ça, c’est clair sur les écoutes… Mais là où t’es encore plus mal, c’est que ton trafic a provoqué un décès.
— Vous parlez en général ou…?
— Je ne parle pas en général, Nabil. Il y a eu un mort. Et toi, maintenant, t’es suspecté d’homicide involontaire.
»

Le jeune homme laisse retomber son menton.

— «Quoi? Homicide involontaire? Vous avez craqué? C’est quoi ce délire?
— Karim, le petit soldat qui gère ton trafic dehors, il a vendu de la MD à une fille. Et cette fille, elle est morte…
— C’est Karim qui vous a dit ça? Putain, je connais aucune fille qu’est morte, moi…
»

Le décès de cette jeune femme est survenu cinq mois plus tôt. Un soir d’automne, Caroline D., 22 ans, rejoint l’appartement parisien de son petit ami avec une bonne nouvelle: elle vient de décrocher son premier emploi chez un joaillier. Le couple achète une bouteille de vodka et se procure un gramme de MDMA, poudre cristalline qui favorise l’empathie et l’humeur festive. Les usagers sentent une chaleur bienveillante s’emparer de leur corps. La montée du produit les suspend dans un monde sensuel et désinhibé. Au milieu de la nuit, après avoir avalé plusieurs «parachutes» [façon la plus courante de consommer la MDMA, qui consiste a envelopper la poudre dans du papier à rouler avant de l’avaler, ndlr], Caroline D. décède d’une hyperthermie.

— «Normal que tu ne connaisses pas cette fille, c’est Karim qui l’a servie. Tout ça, on l’a déjà démontré. Qui donne des instructions à Karim? Eh ben, c’est toi…»

Taux d'élucidation

Au début des années 1990, lors de la création du groupe Surdoses, le taux d’élucidation des affaires dépassait rarement 20%. Les interceptions téléphoniques –si l’enquête en exigeait– apportaient peu d’éléments sur les transactions, qui se déroulaient le plus souvent dans la rue. Pour identifier les dealers, il fallait recueillir des témoignages dans l’entourage du défunt. Le groupe Surdoses n’avait qu’une carte à jouer: la gravité des faits –une mort par overdose–, censée encourager les proches à parler.

Au tournant du millénaire, l’apparition des téléphones portables a bouleversé les procédures. Les dealers ont commencé à faire tourner des «06» pour se constituer une clientèle. Autant de lignes qui ont offert aux enquêteurs de nouvelles pistes: géolocalisation, historique des transactions ou encore habitudes des suspects –certains d’entre eux passant près de 200 appels par jour. Aujourd’hui, le taux d’élucidation du groupe Surdoses s’élève à 80%.

Omar et «Gencive»

La vie d’Omar L. n’échappe pas, elle non plus, à cette surveillance resserrée. Quotidien d’un post-adolescent à Sevran. Il traîne chez sa mère jusqu’à 16h. Jeux vidéo, déjeuner tardif, discussions au téléphone. À 16h30, il se rend souvent dans une agence de Pôle Emploi, où on le soupçonne de récupérer de la marchandise –sans certitude, toute surveillance rapprochée étant délicate dans ce lieu. Il repasse rapidement chez sa mère, sans doute pour conditionner le produit en sachets, puis rejoint le nord de Paris en scooter, où l’attend une flottille de deux ou trois livreurs. Ils se répartissent les clients par secteur, écoulant environ cinquante grammes de cocaïne par soir, soit un kilo et demi par mois.

Au fil des écoutes, le profil d’Omar L. –que les enquêteurs tenaient au début pour un «tocard»– s’est étoffé. Il apparaît à présent comme le principal responsable logistique d’une «centrale». C’est ainsi que la police nomme les réseaux organisés comme des plateformes d’achat, avec standard téléphonique et livreurs à domicile. Ces «cocaïne call-centers» sont légion dans la capitale. Ils se livrent une concurrence acharnée. Chat Noir [surnom de la capitaine de l'unité Surdoses, ndlr] a récemment retranscrit un SMS d’Omar destiné à ses clients: «Dispo avec la foudre! 60€ le gr. Et 2 acheté, 1 offer. Ponctualité aux RDV.»

«Ce cocaïne call-center offre un curieux mélange de savoir-faire et d’amateurisme. Omar parvient à écouler des kilos, mais il doit emprunter le scooter de son petit-frère pour se déplacer.»

Le jeune dealer reçoit ses ordres d’un certain «Gencive», dont il a visiblement peur. Omar se montre aussi crémeux avec lui qu’autoritaire avec «ses livreurs». Sur les écoutes, il n’est pas rare de l’entendre rappeler son personnel à l’ordre: «Tu te branles ou quoi, ma gueule? Faut que ça aille vite! L’autre y m’a encore mis la pression…» Chat Noir et Émilie [gardienne de la paix, ndlr] n’ont toujours pas réussi à identifier Gencive. Elles ont juste le numéro de sa puce-merguez [surnom donné par les enquêteurs aux téléphones mobiles à carte SIM prépayée, ndlr]. D’après les échanges interceptés, cet homme pourrait lui-même travailler pour une grande famille du 93.

Face à l’ampleur inattendue du réseau, les enquêtrices ont demandé au magistrat une nouvelle commission rogatoire pour étendre leurs recherches. Ce cocaïne call-center offre un curieux mélange de savoir-faire et d’amateurisme. Omar parvient à écouler des kilos, mais il doit emprunter le scooter de son petit-frère pour se déplacer. Le trafic est structuré, mais les «forces de vente», faute de véhicules disponibles, doivent parfois dealer en Heetch, l’application de covoiturage nocturne. La plateforme d’achat fonctionne sept jours sur sept, mais les livreurs prennent des pauses en douce dans les cybercafés pour disputer des parties de jeu vidéo en ligne.

Vidéo réalisée par Pierre-Marie Croquet et Basile Lemaire, motion design Louis-Alexandre Leleux, musique Alexandre Zekri

Planque

«Regarde ces blaireaux!», s’amuse Floriane en observant deux adolescents qui passent en scooter, cheveux au vent. Ils ont scotché une chaussette sur la plaque minéralogique du deux-roues. «Ils vont se faire serrer par la BAC3 , ils vont pleurer!», poursuit la capitaine avant de revenir à la lecture d’un article sur son iPhone. Dans le rétroviseur, j’aperçois Émilie qui contemple l’avenue Ballanger d’un air songeur. «Bon, il commence à faire faim...», lance Floriane en quittant l’Opel. Le commandant et Yvan-le-Doyen nous ont recommandé une boulangerie place Bussière. La capitaine revient bientôt avec un sac plastique: quiche saumon épinard, yaourt, San Pellegrino. Les membres de l’unité Surdoses peuvent se faire rembourser leurs frais de repas à hauteur de 15 euros.

Une bonne partie de la journée s’écoule dans l’Opel Corsa. La radio –Fip ou France Info– rappelle parfois l’heure. Nous évoquons nos voyages respectifs, les partis politiques, les prix de l’immobilier à Paris. Chacun parle de son passé. Née en 1980 dans le Jura, Floriane a fait une partie de ses études en Allemagne. Elle a travaillé à l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, avant de devenir adjointe du groupe Surdoses. Ses premiers pas dans l’unité de Patrick ont été mouvementés: sept overdoses en deux semaines. «À cause de ça, on m’a surnommée Chat Noir...», confie-t-elle.

J’ai parfois l’impression que Floriane rend sa voix plus sourde qu’elle ne l’est, comme pour mieux se fondre dans l’univers masculin du 36. «Pas du tout, je parle comme ça naturellement!, se défend la capitaine. En revanche, être une femme dans la police, c’est vrai, ça n’a rien de facile. Pour être légitime, il faut travailler quinze fois plus et on n’est pas toujours écoutée, surtout par ceux qui ont des relations tendues avec leur femme à la maison... Un jour, j’ai voulu recruter comme tonton un type qu’on avait interpellé: je lui ai laissé mon numéro, il a cru que je le draguais...»

Seul un œil exercé devinerait une policière derrière Chat Noir: avec ses longs cheveux raides, son regard à la fois timide et dense, elle ressemble plus à une étudiante en lettres qu’à une enquêtrice du Quai des Orfèvres.

Une voix monte du talkie-walkie rangé dans le vide-poches.

— «Flo de Pat, Flo de Pat... On va faire un tour dans le parking de l’immeuble, histoire de voir si on repère la voiture qui sort sur la fiche de l’objo.
— C’est pris. On reste avenue Ballanger.
»

Sur la banquette arrière, Émilie a repris sa lecture, Le Rouge et le Noir. Un homme grisonnant, des rouleaux de papiers sous l’aisselle, s’arrête devant le numéro 7 de l’avenue. Il placarde une affiche à la va-vite, avec du chatterton, puis reprend son chemin d’un pas traînant. «Regarde-moi ça, du travail de feignasse!, se moque Émilie. Ça ne tiendra jamais son truc...» Depuis l’Opel, on n’aperçoit pas le contenu de l’affiche. Plusieurs piétons marquent un arrêt pour la lire. «Je vous parie que ça annonce une brocante ou un karaoké», assure la gardienne de la paix.

— «Flo de Pat, on est dans le parking. Rien pour l’instant.
— C’est pris.
»

«On a passé sept heures dans une voiture, c’est vrai, mais on a identifié l’objo et on a montré qu’il ne faisait rien de ses journées.»

Au bout de quelques minutes, un coin de l’affiche se décolle. «Qu’est-ce que j’avais dit?», lâche Émilie sans détourner les yeux de son livre. Une femme d’origine indienne pose son sac de courses, prend le temps de recoller l’affiche, puis chausse ses lunettes pour en lire le contenu. Elle est interrompue dans sa lecture par un groupe d’hommes qui approchent au pas de course. Quatre policiers en tenue. Nous les voyons s’engouffrer à toute vitesse dans le hall de l’immeuble.

— «Putain, c’est quoi ça? lâche Floriane-Chat-Noir à voix basse. Faut prévenir les autres... Pat de Flo, Pat de Flo... Quatre policiers en tenue viennent d’entrer au 7 de l’avenue. Ils sont là pour vous, à tous les coups...
— C’est pris. On ressort place Bussière.
»

La voix du commandant est parfaitement calme.

— «Ça nous arrive souvent, sourit Floriane. On passe notre temps à traîner, à attendre, à observer, comme des lascars qui préparent un coup. Les voisins trouvent ça louche... Alors parfois, ils appellent la police... Patrick et le Doyen ont sûrement été repérés par un habitant de l’immeuble.
— Flo de Pat, Flo de Pat... On va lever le dispositif, ça sert à rien de se faire cramer. Il y a trop de mouvements. On remontera sur l’objo cette semaine

Un jeune couple s’attarde devant l’affiche placardée sur la façade de l’immeuble. Ils la lisent attentivement, sortent un téléphone portable et la prennent en photo. «Tu vois, on pourrait penser que c’est une journée perdue, me dit Chat Noir en mettant le contact de l’Opel. Mais pour nous, la journée est super positive. On a passé sept heures dans une voiture, c’est vrai, mais on a identifié l’objo et on a montré qu’il ne faisait rien de ses journées. Il est 16h et il n’est toujours pas ressorti de chez sa mère. Ça compte dans une procédure. Parce que le gars, à la fin, il devra justifier ses revenus.»

L’Opel se met en mouvement. En passant devant l’immeuble d’Omar L., on aperçoit le contenu de l’affiche: un avis de recherche pour un petit garçon disparu.

Profil de dealers

Ce dealer est surnommé Amigo parce qu’il appelle ainsi ses clients, ses amis, sinon le reste du monde –à l’exception peut-être de ses parents et du juge d’application des peines. Car Amigo ne s’en cache pas: il porte un bracelet électronique et passe ses nuits en prison. Condamné à deux ans pour trafic de stupéfiants, il est actuellement sous Sefip (surveillance électronique de fin de peine).

À seulement 30 ans, Amigo semble rendu au bout de sa vie. Il s’affale toujours sur le canapé de ses clients en annonçant: «Putain, j’suis fatigué…» Il est capable de passer une heure sur chaque point de livraison, à boire et à discuter.

Beaucoup de cocaïnomanes connaissent sa vie en détail. Né à Belleville, Amigo est le petit-fils d’un imam algérien. Il est entré dans le «business» en reprenant les affaires de son grand frère, condamné à une longe peine de prison. La vente de cocaïne et de MDMA le «fatigue». Trop de «chelous». Un soir, il est tombé au beau milieu d’une partouze. Ça l’a tellement «dégoûté» qu’il a refusé de servir son client. Amigo sait que les stups lui tomberont à nouveau sur le râble. «Peut-être même que la chose est en cours, confie-t-il. C’est inévitable dans ce biz. Je dors déjà en prison…» En attendant, il envoie de l’argent au bled, où il espère un jour ouvrir un restaurant avec ses frères.

«Parmi les dealers, il y a aussi quelques fils de bonne famille. [...] Ils reçoivent dans leur appartement, avec une bière fraîche et un brin de conversation, entretenant l’illusion qu’ils “dépannent des amis”.»

Amigo ne ressemble pas aux autres livreurs. La plupart d’entre eux sont nettement plus discrets et expéditifs. Même si certains se confient aussi à l’occasion. Pierre, jeune Noir bodybuildé, travaille à temps plein dans un centre de fitness. Il roule en BMW et s’habille élégamment –Barbour, jean APC, bottines Beatles en veau glacé. De temps à autre, il achète une «pièce» –un kilo de cocaïne– avec ses amis de Noisy-le-Grand. Parfois deux. Ils s’approvisionnent directement auprès d’une «mule», passeur qui assure des allers-retours entre Paris et Caracas, au Venezuela. La marchandise de Pierre est réputée d’excellente qualité. Quant à Sofiane, trentenaire souriant et énergique, il travaille dans les assurances. Il a déjà fait plusieurs séjours en prison. Sa femme et lui ont trois enfants. Ils vivent dans le 20e arrondissement. Sofiane met un point d’honneur à ce que sa famille ne manque de rien. Il apporte beaucoup de soin à son commerce: il ne reçoit ses commandes que sur WhatsApp –application indéchiffrable par la police– et s’enquiert immanquablement du «retour client».

Parmi les dealers, il y a aussi quelques fils de bonne famille. Ils commencent par «taper» en soirée –«coke mondaine»–, puis s’envoient des poutres au travail pour éponger les excès du week-end. Les rails se resserrent en semaine. Les finances s’effilochent. Ils se résolvent bientôt à des commandes de dix grammes pour revendre le reste aux amis –s’il reste quelque chose. D’un mois à l’autre, les livraisons s’étoffent. Ils finissent par stocker deux ou trois cents grammes. Comme ce ne sont pas des stakhanovistes, leur cocaïne est souvent chère et de bonne qualité. La plupart d’entre eux ne s’abaissent pas à livrer à domicile. Ils reçoivent dans leur appartement, avec une bière fraîche et un brin de conversation, entretenant l’illusion qu’ils «dépannent des amis». Ils soupçonnent vite leur entourage de ne s’intéresser qu’à leur «coke», ce qui est bien souvent le cas. Leur vie sociale est devenue si pauvre, leur esprit si irascible, qu’ils n’ont plus grand-chose d’autre à offrir.

1 — Certains détails –noms, lieux et dates– ont été modifiés pour ne pas compromettre la confidentialité des procédures en cours. Retourner à l'article

Alexandre Kauffmann Journaliste indépendant et auteur

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