Parents & enfants / Culture

Faut-il se méfier des dessins d'enfants?

Temps de lecture : 4 min

La pop culture regorge d'enfants qui révèlent leurs démons intérieurs en griffonnant des dessins lugubres. Mais qu'en est-il dans la vraie vie?

Tant qu'il ne dessine pas de pentagramme... | Marimari1101 via Pixabay CC0 License by

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue d'«Arkange», l'épisode 2 de la saison 4 de Black Mirror, et des films Les Enfants du maïs et Esther.

Dans la quatrième saison de Black Mirror, l'épisode «Arkange» met en scène les angoisses d'une mère qui en vient à implanter une puce dans la tête de sa fille de 3 ans, Sara, pour lui éviter de voir des choses qui pourraient la stresser.

Arrivée en primaire, Sara se prend de passion pour le lugubre –elle demande à ses amis de lui montrer des vidéos violentes et fait tout son possible pour déjouer la pixellisation que produit son cerveau.

Vient ensuite une manifestation familière des luttes intérieures de la petite fille, et peut-être l'un des tropes favoris de la pop culture pour signifier un «gamin torturé»: elle dessine un truc atroce. Alors qu'elle essaye de colorier en rouge le bâton qui transperce le crâne de son personnage, elle se rend compte que même la violence générée par sa propre imagination lui est invisible.

Visions d'avenir, visions d'horreur

Les dessins loufoques de gosses sont depuis longtemps légion dans les séries télévisées et les films d'horreur. Ils sont parfois prophétiques, comme dans l'adaptation cinématographique du roman de Stephen King Les Enfants du maïs (1984): une petite fille y crayonne des catastrophes avant qu'elles ne surviennent.

Ces dessins peuvent aussi révéler un enfant démoniaque: dans Esther (2009), le personnage éponyme –une petite fille adoptée– gribouille des choses apparemment anodines sur un mur, qui masquent en réalité des images bien plus sinistres lorsqu'on les éclaire à la lumière bleue (et Esther a bien d'autres secrets).

Qu'importe son utilité narrative, l'astuce a la vie dure. Dans New York, unité spéciale, les inspecteurs ne cessent de présenter des feuilles blanches à des enfants témoins de crimes pour qu'ils dessinent ce qui leur passe par la tête. Le sous-entendu relève d'une croyance culturelle des plus enracinées: les dessins d'un enfant sont une fenêtre sur sa psyché. Mais est-ce réellement le cas?

Un révélateur de la vraie nature d'un enfant?

Avant le XXe siècle, on apprenait aux enfants à dessiner pour leur «former le regard». Le dessin était une leçon de calme et de méticulosité et, pour certains, un moyen de découvrir une vocation future; la précision était bien plus importante que l'expression personnelle.

Mais à mesure que les Occidentaux ont envisagé les enfants et l'enfance de façon bien plus romantique, notre perception des dessins infantiles a elle aussi changé. Des artistes modernes comme Picasso, Paul Klee ou Joan Miró ont tous collectionné des dessins d'enfants (comme le révèlent les travaux de Jonathan Fineberg, historien de l'art). Ces artistes voyaient dans l'expression artistique infantile quelque chose d'authentique, de spontané, bien plus proche d'un flux de conscience primordial que l'art produit par des adultes.

Dans l'Amérique d'après-guerre, influencés par des chercheurs en sciences sociales pour qui stimuler la créativité était un moyen d'éviter la survenue d'une «personnalité autoritaire» –creuset du fascisme qui venait d'ensanglanter l'Europe–, des éducateurs se mirent à choyer les productions artistiques de leurs élèves, vues comme leur expression personnelle.

Pour les pédagogues des années 1950, le dessin possédait une «valeur développementale et thérapeutique», comme l'écrit l'historienne Amy Ogata. L'art-thérapie, là encore une création d'après-guerre, allait associer le dessin à la révélation du paysage intérieur d'un enfant.

L'idée que les dessins violents produits par un enfant puissent révéler ses tourments s'est ainsi retrouvée dans les films, à commencer par Les frissons de l'angoisse de Dario Argento (1975).

Selon le professeur de cinéma Andrew Scahill, qui a écrit sur les films mettant en scène des enfants étranges, «la monstruosité d'un enfant réside dans ce que l'on perçoit de sa capacité d'absorption –il apprend trop, trop vite, il pousse les leçons et les attentes trop loin».

Dans les films d'horreur, les traits positifs que nous projetons sur les enfants sont inversés pour produire des images perverses: un enfant innocent devient un témoin constant des atrocités commises par les adultes; un enfant futé est un extra-terrestre; un enfant rêveur fait apparaître la destruction des mondes. Dans tous les cas, un seul dessin peut révéler la véritable nature d'un enfant.

Des indices à replacer dans leur contexte

Mais contrairement à ce que l'on peut voir dans les films d'horreurs, les véritables thérapeutes ne tirent pas immédiatement de diagnostic sur la base d'un dessin enfantin, comme a pu me l'expliquer Cathy Malchiodi, psychologue et spécialiste de l'art-thérapie.

Les experts sont cependant attentifs à des dessins particulièrement violents ou sexuels, ou encore à des schémas répétitifs laissant entendre que l'enfant est «bloqué» sur une expérience. Les dessins macabres sont insérés dans un contexte, à côté des paroles et d'autres traits comportementaux de l'enfant. Malchiodi peut par exemple demander à un enfant comment il se sent, dans son corps, lorsqu'il regarde ses dessins; elle se sert de l'art mais aussi du mouvement et d'autres types de jeu pour extraire un enfant du traumatisme.

Dans les films d'horreur, les dessins d'enfants sont aussi présentés comme s'ils révélaient leur vraie vie. Mais identifier un traumatisme sur la base d'un dessin infantile est très compliqué et le devient de plus en plus, me précise Malchiodi.

«J'ai commencé à travailler dans ce domaine il y a une trentaine d'années. Mes premiers groupes d'enfants […] étaient des victimes de violences domestiques […]. Si je voyais un dessin qui les représentait, je savais qu'il indiquait la réalité, parce que ces violences n'étaient pas autrement banalisées. Je savais que les enfants avaient été exposés à ces violences dans la vraie vie et que c'était ces violences qui les terrorisaient».

Aujourd’hui, les choses sont différentes, car les enfants ont davantage accès aux médias, via leurs téléphones portables et leurs tablettes. Leurs dessins aussi ont changé. Des images de sexe ou de violence ne veulent pas forcément dire que l'enfant les a expérimentés dans la vraie vie –mais si l'enfant répète encore et encore une image qu'il a vue dans les médias, cela peut aussi constituer une expérience réelle et générer des réactions correspondantes.

Malgré la vieille histoire du trope, son adaptation dans «Arkangel» de Black Mirror est différente et innovante. La mère de Sara veut créer chez sa fille une clôture hermétique autour de sa conscience, un contrôle parental qui la préserverait absolument de tout –d'un chien qui aboie à la crise cardiaque de son grand-père. Paradoxalement, ces excès incitent Sara à imaginer de la violence. Dans ce cas, le cauchemar que vit Sara n'est pas lié à quelque chose qu'elle a vu –mais au rien qu'on l'autorise à voir.

Rebecca Onion Journaliste

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