Santé

Les soins pour la peau sont-ils (seulement) une arnaque?

Temps de lecture : 5 min

On peut parfaitement se rendre compte que les marques de cosmétiques sont prêtes à nous raconter n'importe quoi pour nous vendre des crèmes de beauté. Et quand même aimer s'en tartiner au quotidien.

Quête éternelle de la jeunesse, marketing malveillant... mais aussi, tout simplement, une caresse | chezbeate via Pixabay CO License by

En règle générale, les désaccords sur les soins du visage portent sur la question de savoir si c'est une bonne idée ou non d’appliquer du jus de citron et du sucre directement sur la peau. Mais depuis la récente publication d’un article sur le site Outline remettant en question le principe même des soins de peau, nous sommes entrés dans une guerre totale.

La guerre des boutons

D’un côté nous avons le camp mené par l’auteure Krithika Varagur, qui dans son article condamne ce qu’elle appelle le «New Skincare». Selon elle, cette tendance s’éloigne des «looks cosmétiques perceptibles» comme le contouring et se rapproche d’un concept de perfection encore plus éphémère qui nécessite un interminable chapelet de sérums, essences et tout un «casting scientifique rassurant» d’ingrédients. «Il y a une violence chimique au cœur du New Skincare», écrit-elle, avant de faire référence à des ingrédients actifs comme le rétinol et les acides alpha-hydroxylés et beta-hydroxylés.

Dans l’autre camp: des gens qui utilisent des soins de peau parfaitement sains et qui marchent très bien. L’article de Krithika Varagur met le doigt sur la tension inhérente au fait de dépenser une somme d’argent, quelle qu’elle soit, dans un secteur apparemment basé sur la quête éternelle de la jeunesse féminine. Mais au lieu d’ouvrir une discussion sur les attentes sociétales en termes de beauté ou sur le marketing malveillant, les arguments condescendants de Krithika Varagur embrouillent les choses, tel un masque facial aux extraits de charbon mal rincé.

Se laver, c'est mal

Outre ses anecdotes horrifiantes soigneusement sélectionnées, le noyau dur de l’argumentation de Krithika Varagur est l’idée que «la plupart des soins de peau ne sont vraiment que de l’argent jeté par la fenêtre» parce que quasiment rien de ce que nous nous mettons sur la figure n’a vraiment d’effet.

Pour étayer ce point central, l’auteure met en avant des affirmations apparemment venues de nulle part: par exemple, que le savon était autrefois «considéré comme non-adapté pour les humains, parce que se laver et prendre des bains étaient catégoriquement antihygiéniques avant l’avènement de l’eau courante au XIXe siècle». Cette affirmation est fausse à plus d’un titre, mais commençons par le fait que la source qu’elle cite, une interview avec Geoffrey Jones, professeur d'économie de Harvard, ne dit absolument pas ça. Geoffrey Jones décrit l’émergence des marques de savon et explique:

«La technique permettant de fabriquer du savon était connue depuis plusieurs milliers d’années, mais le produit était rarement utilisé pour l’hygiène personnelle, surtout par les Européens qui évitaient largement de se laver avec de l’eau après la peste noire car ils étaient convaincus que c’était dangereux.»

Ah oui, les Européens du Moyen Âge, ces parangons de propreté.

Et les prises de position anhistoriques ne s’arrêtent pas là. Krithika Varagur passe outre les rituels de beauté perfectionnés par différentes cultures à travers le monde, de Cléopâtre qui prenait des bains de lait (sans doute pour l’acide lactique) à l'usage répandu du beurre de karité en Afrique de l’Ouest, en affirmant: «La peau a supporté des millions d’années d’évolution sans l’aide de teintures ou de baumes.»

Prendre soin de sa peau, c'est agréable

Outre sa crédibilité historique douteuse, cet article est également mesquin et condescendant et représente sous bien des aspects une tentative cynique d'aller à la pêche aux clics rageurs.

«N’avons-nous pas tous des amies fanatiques des soins de peau et qui ont… vraiment (chut, ne le dites à personne) une peau pas géniale?», demande Krithika Varagur. Peut-être… que leur peau pas géniale est justement la raison pour laquelle elles sont fanatiques de ce type de produits? Ou peut-être, comme c’est mon cas, leur peau était-elle bien pire avant qu’elles n’adoptent des soins quotidiens? Au cœur de cet article se niche la fausse croyance que les femmes qui utilisent des soins pour la peau se font toutes arnaquer parce qu’elles ne sont pas capables à la fois de reconnaître l’éternel appel à la jeunesse parfaite ni la misogynie inhérente au secteur de la beauté et de se livrer avec plaisir à une activité relativement inoffensive.

Contrairement à ce que cet article aimerait vous faire croire, cela fait plusieurs décennies que les femmes débattent de la nature trompeuse de l’industrie de la beauté: c’est pour cela que des forums Reddit comme celui dont Krithika Varagur se moque existent. /r/SkincareAddiction est un outil de crowdsourcing qui vise à démystifier l’opacité d’une grande partie du secteur de la beauté. C’est vrai, les histoires affreuses sont légion, mais il y en aurait sans aucun doute beaucoup plus si des internautes dévouées n’essayaient pas d’expliquer l’exacte différence entre l’acide glycolique et l’acide lactique, ou comment appliquer deux sérums différents et une lotion tonique. Et elles le font parce que, fondamentalement, prendre soin de sa peau c’est agréable. C’est agréable de de se regarder le visage dans la glace, pas pour le cacher derrière un kilo de maquillage mais pour suivre posément les dix minutieuses étapes d’un quelconque programme beauté qui va rendre votre peau toute douce. C’est agréable de ratisser les fils Twitter à la recherche du meilleur substitut à la crème Good Genes de Sunday Riley. Et si vous, vous ne trouvez pas ça agréable, aucune accro des soins de peau auto-proclamée ne vous force à vous coller un masque en argile sur la figure.

Prendre soin de soi, c'est parfois aussi «un mécanisme de survie»

Il vaut également la peine de souligner que pour nombre d’entre nous, les soins de la peau peuvent être un vrai moyen de prendre soin de soi. Fin 2017, Jia Tolentino a écrit pour le New Yorker un article sur la façon dont prendre soin de sa peau était devenu son mécanisme de survie pendant la première année de la présidence Trump. Elle évoque la féministe lesbienne noire Audre Lorde qui, en 1988, écrivait:

«Prendre soin de moi n’est pas de la complaisance, c’est de l’autoprotection, et c’est un acte de guerre politique.»

Jia Tolentino écrit qu’en achetant un «démaquillant qui exfolie vos peaux mortes comme des miettes de gomme», elle n’était pas sûre «d’être en train d’acheter un produit pour la peau ou une béquille psychologique, ni de savoir s’il y avait vraiment une grande différence entre les deux». Il vaut peut-être la peine d’analyser, éventuellement dans le cadre d’une thérapie, pourquoi tant d’entre nous ressentons le besoin de nous détourner du monde extérieur, des incessants tweets de Trump, du sentiment de terreur existentielle qui semble avoir imprégné notre pays, avec des rituels qui ne nous donnent que l’air de ne pas perdre les pédales.

Mais bon, dans le domaine des béquilles psychologiques, on peut imaginer bien pire que des crèmes hydratantes.

Rachelle Hampton Adjointe à la rédaction de Slate.com

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