Culture

«Si deux zozos proposaient l'idée de “Strip Tease” à une télé aujourd'hui, personne ne la prendrait»

Temps de lecture : 9 min

Plus de cinq ans après avoir disparue du petit écran, l'émission «Strip Tease» s'attaque au cinéma avec un long format, «Ni juge, ni soumise», en salles depuis le mercredi 7 février. Jean Libon et Yves Hinant reviennent sur l'impact de l'émission culte.

Jean Libon, Anne Gruwez et Yves Hinant prennent la pose au Festival International du film de Saint-Sébastien | San Sebastian Film Festival - Montse Castillo
Jean Libon, Anne Gruwez et Yves Hinant prennent la pose au Festival International du film de Saint-Sébastien | San Sebastian Film Festival - Montse Castillo

De l'extrême droite au communisme, de la noblesse aux classes populaires, de l'école buissonière à la maison de retraite, des arnaqueurs aux idéalistes pacifistes, des délinquants aux forces de l'ordre, du catholicisme à l'échangisme: pendant vingt-cinq ans et en près de 900 épisodes, «Strip Tease» a ratissé large. Avec un style unique, l'émission de société tentait de mettre à nu le réel, sans recourir aux commentaires.

Les fans de l'émission ont certainement en tête des personnages désormais un peu cultes. Suzanne et son fils Jean-Claude dans «La soucoupe et perroquet», «Docteur Lulu» et sa propension à diagnostiquer les cancers, «Les dieux de l'informatique» qui triment avec les nouvelles technologies ou encore le fan de tuning Christophe, alias «135.3 dB», et son collègue Olivier qui va «niquer la batterie.»

Tous auraient pu mériter un long format de la part des créateurs du concept. C'est finalement Anne Gruwez qui a été choisie comme personnage principal du premier film étiqueté «Strip Tease».

Un prix d'interprétation

Pour Ni juge, ni soumise, Jean Libon, cocréateur de l'émission et Yves Hinant, réalisateur historique, ont décidé de suivre pendant trois ans et demi une juge d'instruction bruxelloise déjà connue pour ses apparitions dans plusieurs épisodes de l'émission: «Le Flic, la Juge et l’Assassin» ou encore «Madame la juge».

«On n'avait pas ouvert toutes les portes. Elle ne voulait pas tout montrer. Elle rend compte assez bien d'une réalité, elle prend beaucoup de temps. Quand elle a une histoire qui l'étonne, elle est redoutable, elle s'y intéresse, sinon elle s'ennuie un peu quoi...», explique Yves Hinant pour justifier ce choix.

Excentrique, curieuse, drôle, pleine de gouaille, propriétaire d'un rat, conductrice de 2CV, la magistrate belge a bien le profil «Strip Tease». Une personnalité originale, humaine –elle distribue des mouchoirs aux prévenus– capable de transformer une histoire noire en scénette pas si triste, voire franchement comique. Attention tout de même à ne pas trop la chercher, elle n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.

Anne Gruwez dénote tellement, qu'en restant naturelle, elle a remporté un prix d'interprétation au festival international du film de Saint-Sébastien. De quoi laisser Yves Hinant abasourdi:

«Je ne sais pas ce qui est passé par la tête du directeur du festival. Il a sélectionné le film alors que d'habitude, ils ne prennent pas de documentaires et il n'a d'ailleurs pas précisé que c'en était un. Quand on est arrivés en conférence de presse, trois journalistes espagnols étaient en train de discuter pour savoir si c'était une fiction ou un documentaire, et ils n'arrivaient pas à se mettre d'accord. Le film a beaucoup voyagé et dans les pays non-francophones, on a vu une espèce de sidération face à “Strip-Tease”, comme si c'était nouveau.»

Les experts à la sauce belge

Le quotidien de la magistrate est pourtant on ne peut plus proche du réel. Auditions, enquêtes, scènes de crime, que ce soit dans son bureau ou sur le terrain, le duo nous emmène dans son sillon à travers les arcanes de la justice belge, pour essayer de retrouver la trace du meurtrier de deux prostituées.

«C'est parce que c'est interdit que nous y sommes allés. Ce sont des lieux où bizarrement, on aurait dû aller bien avant», estime Yves Hinant.

Pour ouvrir ces portes, il a fallu parlementer avec les autorités concernées pendant deux ans. Cette histoire digne d'un épisode des «Experts» mais à la sauce belge est entrecoupée de plusieurs affaires criminelles durant lesquelles les suspects comparaissent à visage découvert. Pour apparaître dans le film, tous ont signé un contrat devant leur avocat avant d'entrer dans le bureau du juge.

«Je crois que les gens sont de plus en plus seuls et ont besoin d'être écoutés. Et puis, on était dans un lieu où la juge décide s'ils vont aller en prison ou pas. La situation est tellement importante que la présence de trois personnes, ce n'est pas le plus grave. Ça fonctionne quand les gens sont vraiment dans quelque chose. Tu fais pareil avec des interviews, un micro, les gens te raconteraient totalement différemment leur vie.»

Anne Gruwez au volant de sa 2CV, dans les rues de Bruxelles | Via ARP Sélection

Sous un œil nouveau, le spectateur est confronté pendant quatre-vingt-dix-neuf minutes à ce que la vie a de plus dur: violence conjugale, consanguinité, prostitution, vol à la tire ou infanticide.

Fallait-il d'ailleurs montrer dans le détail le récit insoutenable d'une femme après l'homicide d'un enfant? «Surtout. À la limite, s'il y a une scène à garder dans tout le film, c'est celle-là», assume Jean Libon à la terrasse d'une brasserie bruxelloise. En face de lui, Yves Hinant surenchérit:

«Sans ça, il n'y a pas de film et on l'a su directement tous les deux. C'est une personne qui assume. La folie existe, elle fait partie de nous tous. Cette société est à mille lieues du réel. Attention, on ne s'est pas dit que c'était pour faire un truc choquant, non...»

«Je n'ai jamais regretté un sujet»

C'est pourtant ce qui a été reproché à l'émission, taxée de voyeurisme après la diffusion en 2012 d'un épisode intitulé «Recherche bergère désespérément», qui a sans doute contribué à rayer «Strip Tease» du programme TV.

Dans ce documentaire, le télespectateur est plongé dans la détresse sentimentale de Damien, un jeune agriculteur célibataire. Il rencontre Roxana, une jeune Roumaine qui ne parle pas français et est envoyée chez les Ch'tis par le biais d'une entremetteuse.

Une heure de malaise qui, pour le coup, ne fait pas rire du tout –notamment lorsque l'on comprend que Damien a été retrouvé une corde entre les mains après le départ de celle qu'on lui avait présenté comme sa muse.

Cette diffusion avait soulevé l'ire de certains internautes et observateurs. Parmi les critiques, cette saillie de Bruno Roger-Petit, le journaliste devenu depuis porte-parole du président de la République:

«L'émission “Strip Tease” a fait son retour à la télévision, et elle a confirmé avec brio ce qu'elle est depuis ses débuts: de la téléréalité de classe pour CSP+ en quête de voyeurisme, de la trash TV pour bourgeoisie en mal de domination sociale.»

Cinq ans plus tard, on ne peut pas vraiment dire que l'attaque ait ébranlé Jean Libon:

«Je ne vois pas pourquoi je regretterai. Je n'ai jamais regretté un sujet. C'est seulement la mauvaise foi des gens, qui l'ont vu par le petit bout de la lorgnette. C'est dû à leur méconnaissance du voisin. Ce qui est un événement chez les uns fait partie de la banalité pour les autres. Rien ne me choque. Ça prouve juste que si deux zozos proposaient l'idée de “Strip Tease” à une chaîne de télé aujourd'hui, personne ne la prendrait.»

Cinq procès, une condamnation

L'ancien grand reporter belge, qui en a eu marre de courir le monde avec son copain Marco Lamensch, a de toute façon l'habitude des critiques. Dès ses débuts en 1985, les murs de la RTBF ont apparemment tremblé après la diffusion d'un sujet sur un père qui avait décidé d'aller tuer le mouton du voisin pour nourrir ses gamins.

«Tout de suite, ça a réagi, les gens téléphonaient pour se plaindre. Les gens écrivaient aussi... Je me souviens d'une lettre que j'avais reçue et qui disait: “On regarde votre émission, toutes générations confondues: grands-parents, parents, enfants. Quand c'est fini, on coupe et on s'engueule. Arrêtons de fantasmer sur “Strip-Tease”, que ce soit en positif ou en négatif. C'est une image de la vie telle qu'elle est et puis basta. Il n'y a pas de jugement.»

Les créateurs de l'émission qui nous déshabille ont pourtant dû faire face à plusieurs attaques judiciaires: cinq procès au total, dont un perdu. Jean Libon a interdiction d'en parler.

Difficile de ne pas imaginer aussi les railleries qu'auraient pu subir certains protagonistes. Il n'y a qu'à jeter un œil aux commentaires postés sous les épisodes pour s'en rendre compte et envisager les éventuelles conséquences négatives qu'a pu avoir la diffusion sur le quotidien des personnes concernées. Il ne faut pas être dupe, tout le monde ne regarde pas les épisodes avec un œil bienveillant.

«Le principe numéro un, c'est le respect. On ne met pas une scène pour se moquer d'eux; on en a déjà supprimé pour être bienveillants. De mon côté, j'ai d'excellents contacts avec les gens. Ils se retrouvent dans le documentaire, car tu ne les trahis pas: tu montres une réalité et tu es toujours en-dessous de la réalité, c'est notre grand regret», assure Yves Hinant.

Dans l'histoire de l'émission, tous les tournages n'ont d'ailleurs pas débouché sur une diffusion. Cinq films terminés mais trop médiocres ont été jetés. Plus nombreux sont ceux qui ont été entamés avant d'être abandonnés, notamment parce que les protagonistes surjouaient.

Jean Libon se souvient par exemple du p'tit Jérôme, un jeune Wallon qui s'habillait en Boy George pour aller à l'école. «À un moment donné, il décide d'aller promener le chien. Sa mère lui dit: “Mais tu ne promènes jamais le chien, Jérôme”. Il commençait à jouer un personnage. On a arrêté direct, même si on est restés en bons termes avec lui.»

La clique de Poelvoorde recalée

Comme Yves Hinant, qui a fait des études uniquement en vue de travailler pour «Strip Tease», un grand nombre de réalisateurs se sont présentés afin de proposer leurs services aux deux compères. «1.500 rien qu'en France», assure Jean Libon, alors qu'ils ne seraient qu'une trentaine d'heureux élus à avoir eu la chance de réaliser un épisode –dont une dizaine de collaborateurs réguliers.

Même la clique de «C'est arrivé près de chez vous» s'est fait recaler, après avoir proposé de croquer la vie d'un rebouteux namurois. C'était un an avant de connaître le succès avec leur parodie de l'émission.

Beaucoup aussi sont les téléspectateurs qui ont suggéré une idée de sujet, mais là aussi, pas évident de trouver un protagoniste qui colle à l'idée du projet –même si la situation s'est déjà produite.

Oubliez ainsi les petits vieux qui font du vélo à 85 ans, les collectionneurs de sachets Royco Minute soupe à la tomate ou les gars qui s'invitent en tenue d'Eve à des réceptions: ça ne les intéresse pas du tout, il faut une vraie histoire.

Comment débusque-t-on dès lors un médecin généraliste qui a la main lourde sur le pastis et qui rêve de bergers allemands avec des têtes de langoustines? Un baron bruxellois masqué qui évoque son milieu sans filtre? Un père attachant mais bordélique, gueulard et au chômage qui se fait remettre à sa place par son fils? Mimi et son prince charmant qui nous donnent une sacrée leçon de vie?

«On cherche, on cherche, c'est du travail... Un des auteurs prenait la carte de la France, il pointait au hasard un endroit du doigt et il descendait là-bas. Il visitait les commissariats de police, les bistrots et il revenait avec deux ou trois idées de sujet. Il n'y a pas de méthodes», explique Jean Libon, qui cite l'épisode «Paraboles» d'André François comme son préféré.

«C'est un petit vieux qui est tout seul. Il fait sa lessive, il fait sécher son linge et dans le jardin, il a installé des paraboles pour capter les télévisions du monde entier. Un jour, un type vient, puis il enfile un costume et part à l'hôpital rendre visite à sa femme victime d'un AVC. Soudain, arrivent trois zozos, le maire et deux collaborateurs, qui viennent célébrer les soixante ans de mariage du couple. C'est formidable: il n'y a pas un mot, rien, et tu as l'essentiel de la vie qui te parle en douze minutes. Je préfère ça à cent films de fiction, ça te remue. Toute la vie est là.»

Jacques Besnard Journaliste

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