Monde / Culture

Comment des femmes musulmanes utilisent la mode à des fins politiques

Temps de lecture : 5 min

Alors que leur corps est érigé en symbole religieux, elles se le réapproprient en jouant avec les codes de la mode.

Des modèles portent des créations du designer indonésien Dini Pratiwi Ira lors du Muslim Fashion Festival de Jakarta, le 25 mai 2016 | Adek Berry / AFP
Des modèles portent des créations du designer indonésien Dini Pratiwi Ira lors du Muslim Fashion Festival de Jakarta, le 25 mai 2016 | Adek Berry / AFP

Dans son Histoire et sociologie du vêtement, Roland Barthes associait volontiers langage et vêtement, les décrivant comme «à la fois système et histoire, acte individuel et institution collective», avant d'ajouter: «On a sans cesse affaire à des équilibres en mouvement, à des institutions en devenir». C'est on ne peut plus vrai dans le cas de la mode religieuse, qui sous ses airs conservateurs couve souvent un potentiel rebelle.

Elizabeth Bucar, professeure associée de philosophie et de religion à l'université Northeastern à Boston (États-Unis), a longtemps étudié les modes musulmanes et leurs évolutions politiques: plutôt que le cadre idéologique dans lequel elles se glissent, il s'agit de voir la façon dont elles jouent avec et de ces codes, jusqu'à revêtir des postures habilement dissidentes.

À travers le cas de trois pays non-arabes à majorité musulmane –l'Iran, l'Indonésie et la Turquie–, Bucar investigue la façon dont les femmes se réapproprient, par le biais de la mode, la symbolique qui a été associée à leurs propres vêtements:

«On donne aux femmes et à leur tenue un rôle important dans la construction de ce que la citoyenneté moderne signifie. Même si les tenues modestes furent le résultat de tentatives pour contrôler politiquement les femmes, c'est aussi devenu une pratique par laquelle les femmes peuvent exercer une influence politique.»

La mèche rebelle iranienne

C'est avec la révolution de 1979 que le port du hijab ou d'habits conformes à la charia devient obligatoire pour les femmes en Iran. Or l'avantage du hijab ici, c'est qu'il n'est pas clairement défini par les textes et laisse donc une latitude interprétative.

«Certains styles sont considérés comme l'expression d'une allégeance au régime actuel, quand d'autres sont vus comme politiquement subversifs», écrit Bucar.

En juin 2017, on a pu voir grandir le mouvement «White Wednesdays», ou «les mercredis blancs», jours pendant lesquels les Iraniennes revêtaient voire enlevaient un foulard blanc en signe de protestation contre la loi de 1979.

Depuis la fin de l'année dernière, des femmes se sont à nouveau dépouillées de leur voile en public et l'ont agité au bout d'un bâton.

Ces actes de franche rébellion ne sont jamais que l'exacerbation de pratiques déjà courantes dans la mode. Le foulard iranien est réputé pour laisser échapper de larges mèches de cheveux: tribut porté de mauvaise grâce, avec une sorte de nonchalance ostensible qui dit assez la méchante corvée qu'il représente.

Le «tchador arabe», qui s'est répandu à Téhéran vers 2007 au sein de la jeune classe supérieure, est –à l'inverse du tchador «traditionnel»– «destiné à tomber ouvert et possède d'amples manches». Un style un peu artiste qui flirte avec la bohème et que les autorités iraniennes approuvent malgré tout: «En partie parce qu'il est long et lâche, et en partie parce que son nom le relie à la culture et à la géographie de l'islam», explique Bucar.

Quand des marques européennes ne sont pas portées, c'est dans la couleur des vêtements traditionnels que l'on peut déceler les marques d'une critique politique.

Lors du référendum de 1979, les bulletins en faveur de la République islamique étaient verts, tandis que ceux de l'opposition étaient rouges: une dichotomie que l'on retrouve dans la symbolique des couleurs chiite. Aujourd'hui, on retrouve ces deux couleurs mêlées sur un même hijab: cette «critique théologique implicite aurait été impensable quelques décennies plus tôt».

Le «mauvais hijab» est la forme la plus extrême de ces manifestations en demi-teinte: il est caractérisé par une série de violations des normes religieuses, comme l'exposition de parties du corps nues, la visibilité de leurs formes, l'emploi de certains tissus, un maquillage conséquent... Autant d'éléments qui, arborés par un nombre croissant de femmes en Iran, sont devenus quasiment impossibles à sanctionner systématiquement.

Le syncrétisme indonésien

Si les femmes iraniennes se mettent en défaut de la tradition en décalant leurs foulards, c'est un geste inverse que l'on observe en Indonésie. L'esthétique javanaise porte avec elle des modèles de cheveux et d'épaules découvertes: le foulard, jusqu'alors considéré comme le signe d'un manque de goût «provincial», est peu à peu devenu un objet à la mode et «avant-gardiste».

Le jilbab a remplacé les sarongs promus par le gouvernement, à peu près au même moment que le président Soeharto, qui réprima violemment les mouvements islamistes, fut contraint à la démission.

«Les femmes jeunes et diplômées ont de plus en plus adopté la mode religieuse, qui est devenue le signe de la femme cosmopolite. Et comme le foulard et une tenue modeste ne faisaient historiquement pas partie de la pratique islamique dans ce pays, les femmes étaient libres de porter ces attributs pour exprimer une identité profondément moderne et compatible avec le développement et le progrès national», écrit Bucar.

En réaction à la forme couvrante du vêtement, c'est le tissu et ses motifs que les femmes indonésiennes ont investi comme nouveau lieu d'expression, à grand renfort de batik:

«Malgré sa grande popularité, le jilbab batik est symboliquement un peu discordant, en raison des motifs hindous et bouddhistes dans sa conception —imaginez un châle de prière juif recouvert d'un motif de père Noël.»

La religiosité chic et moderne turque

La mode religieuse à Istanbul a pour sa part incorporé de nombreux éléments de l'esthétique européenne. La laïcité héritée d'Atatürk a fortement marqué l'expression de la mode, qui joue, selon les mots de Bucar, d'un «équilibre à la fois social et visuel».

La mode musulmane se définit en partie à contrepied d'une élite laïque, contre l'idée que les femmes voilées seraient «laides et démodées».

Si le çarşaf, qui désigne une tenue couvrant entièrement le corps, est considéré trop rétrograde, la mode tesettür apparaît comme le signe d'une religiosité ouverte, chic et moderne. Les cols remontent très haut, les ourlets sont bas et les cheveux complètement couverts, mais avec des foulards rembourrés qui prolongent la tête.

«La fermeté et le soin sont les valeurs esthétiques associées à cette forme, qui confère également une valeur morale au confinement et au contrôle des corps des femmes», relève Bucar.

Infléchir la norme

Dans tous les cas, la mode tend à redéfinir la norme religieuse, jouant subtilement avec ses termes, jusqu'à en dresser parfois la critique plus caustique. Ces variations démontrent aussi et surtout qu'il n'existe pas un dogme unique et inébranlable qui définirait l'usage islamique en ce qui concerne la dissimulation du corps des femmes:

«La promotion d'étoffes et de broderies indigènes –des motifs provenant d'identités locales historiques perse, javanaise, ottomane– repousse également l'idée selon laquelle ce qui est considéré comme un vêtement islamique approprié serait dicté par le monde arabe puis simplement adopté ailleurs. Cela résiste à l'idée d'un islam homogénéisé.»

Mais s'il lui arrive d'en porter la critique, la mode est également un moyen de promouvoir la religion. À cet égard, le mot «da`wah» désignant le prosélytisme islamique a également pu être employé au sujet de la mode, «qui peut normaliser et même répandre la religion», écrit Bucar: «On pense que les femmes musulmanes à la mode ont le potentiel de réhabiliter l'image publique de l'islam». Quoi qu'il en soit, elles en détiennent l'image et peuvent la tordre à l'envi.

Slate.fr

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