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«Fallait-il que je le quitte il y a deux ans et écouter mes premiers doutes?»

Lucile Bellan, mis à jour le 06.02.2018 à 14 h 36

Cette semaine, Lucile conseille Clémence, une femme qui craint de s'être fourvoyée en s'engageant avec un homme qu'elle n'aime pas réellement.

Maddalena penitente | Maestro della Maddalena di Capodimonte via Wikimedia Commons License by

Maddalena penitente | Maestro della Maddalena di Capodimonte via Wikimedia Commons License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast».

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Chère Lucile,

Je suis en couple avec un homme (appelons-le Paul) depuis trois ans. Nous nous sommes rencontrés en colocation. Lui a dès le début eu le coup de foudre. Il venait juste de se séparer. Nous étions à l’époque à peine trentenaires, et cohabitions à quatre. Je l’ai considéré comme un colocataire sans me poser d’autres questions. Je n’ai compris que plus tard que je lui plaisais. Au fil du temps, et alors qu’il m’agaçait au départ et ne m’attirait pas du tout (ce n’était «pas mon genre»), j’ai développé de l’amitié pour lui, avant de tomber amoureuse. Nous nous voyions tous les jours, discutions de tout, il était intéressant, attentionné, cultivé et drôle. Nous aimions confronter nos univers très différents. J’ai déménagé et quelque temps plus tard nous sommes sortis ensemble.

Pendant dix mois nous nous sommes vus tantôt chez moi, tantôt chez lui. Nous étions bien, légers. C’était sérieux. J’avais envie d’emménager avec lui et j’étais terrifiée à l’idée qu’il ne veuille pas. Mais nous avions la même envie et avons cherché cet appartement. Dans le même temps nous avons parlé d’avoir un enfant. C’est ainsi qu’après un an de relation nous avons emménagé ensemble. Je n’avais jamais vécu en couple.

J’ai attendu impatiemment le jour du déménagement. Nous étions très excités et contents de quitter le petit appartement. Le soir du jour J, au milieu des cartons, j’ai paniqué. Ça y est, nous vivions ensemble. D’un coup je n’étais plus sûre de vouloir tout ça. J’ai gardé cela pour moi. Mes doutes ont subsisté quelques temps, et j’ai fini par lui en parler, maladroitement. Il m’a dit que si je ne voulais pas continuer, il fallait que je parte.

Je ne savais plus où j’en étais, j’avais peur de le regretter et peur de perdre aussi le confort de notre nouvelle vie. Le malaise a duré quelques jours. Mes peurs se sont estompées et je me suis à nouveau trouvée bien avec lui, prenant petit à petit mes marques dans ce nouveau quotidien. Mais les doutes revenaient parfois. Je gardais mes interrogations, comme une petite voix dans un coin de ma tête. J’apprenais aussi à découvrir cet homme dans un quotidien différent de notre vie au charme estudiantin. Un homme toujours passionnant, mais aussi extrêmement fragile, se plaignant souvent.

Je suis tombée enceinte. Nous étions fous de joie. Pendant ma grossesse, qui a été facile, ma libido a chuté. Nous avons peu fait l’amour, à part durant une période où je me sentais particulièrement bien et disponible. Car mon nouvel état m’avait transformée et rendue un peu distante. Mon compagnon m’a parfois dit que je ne lui laissais pas de place. Il était à la fois attristé et exigeant. La fin de la grossesse a été plus sereine, nous étions dans l’attente de découvrir notre enfant.

Notre enfant est né alors que nous fêtions notre deuxième anniversaire. Ce très bel événement a chamboulé notre vie et réalimenté mes doutes –d’autant plus que ma libido a mis du à temps à revenir Était-il le bon conjoint pour moi? Et moi pour lui? N’étions-nous pas allés trop vite? Aurions-nous dû attendre pour faire cet enfant? Paul, qui est quelqu’un de très sensible, n’a jamais eu de doutes. Il m’aime, aime notre vie, notre quotidien, nos choix. Il est sûr de lui, tout le temps. Et surtout il ne prête pas beaucoup d’importance aux détails, qui moi peuvent m’insupporter. De mon côté j’aime profondément mon enfant et j’ai du mal à être aussi disponible pour mon conjoint. J’aspire à des périodes de calme, je me languis de ne plus avoir de temps et d’espace pour moi.

Aujourd’hui notre enfant a un an. Nous venons de passer une année très difficile, fragilisés par la fatigue, les nuits hachées. Notre enfant si mignon et accaparant a changé notre vie, mais aussi, c’est mon sentiment, est venu déstabiliser une structure qui n’était certainement pas si solide au départ, en tout cas du côté de sa mère, pétrie de doutes.

Cycliquement, j’oscille, et cela m’épuise. J’oscille entre des périodes où je suis profondément heureuse de mes choix, de notre vie à trois, où je sais aimer mon conjoint, et des périodes où je pense ne plus l’aimer et m’être mise dans le pétrin. Dans ces moments de doute, tout m’énerve, devient tue-l’amour: le voir se promener en caleçon ou me montrer son désir quand je n’en ai pas envie; son insistance. Avant cela m’affectait, maintenant j’essaye d’en rire, en me disant qu’un couple ne peut pas toujours être au diapason. Mais j’ai du mal à supporter ce rythme en yoyo, où tous les deux mois (en moyenne), je plonge au creux de la vague. Fallait-il que je le quitte il y a deux ans et écouter mes premiers doutes? Ajoutons à cela que je n’aime pas mon travail, et que je peste tous les matins avant d’y aller. Peut-être qu’une partie du problème réside dans mon activité, ou qu’elle participe en tout cas à ma colère.

J’ai peur pour l’avenir, peur que la séparation vienne, peur de le rendre malheureux, peur de me retrouver seule dans un petit logement avec mon enfant que je ne verrais qu’une semaine sur deux. Peur pour mon enfant. Et reviennent ensuite ces semaines où tout va bien et où je me laisse porter mais où ma confiance peut être sapée. Comment alors croire en l’avenir et se projeter? Lorsque le désir d’un deuxième enfant me traverse l’esprit, je ne sais que penser. Je me dis que je ne dois pas m’embourber dans cette situation, que je dois assumer de m’être trompée avec cet homme, que nous ne devons surtout pas acheter d’appartement, que ce serait une erreur.

Et quand revient le «printemps» de mes pensées, j’imagine tout, je célèbre notre amour et j’envisage tout à nouveau. Les seules périodes où je ne me pose pas tellement de questions sont les vacances, où tout me paraît couler de source, quoique l’on fasse, des kilomètres ou rester à la maison. Mon désir, mon humour, ma joie reviennent.

Clémence

Chère Clémence,

Si je me fie à ce que vous en dites, il semble que le noeud de votre problème, c'est le travail. Effectivement, cela n’a pas été le coup de foudre au premier regard avec votre conjoint et oui, vous vous êtes lancés dans la vie commune et dans la construction d’une famille plutôt rapidement (mais sans empressement toutefois). Mais ce ne sont pas des éléments qui suffisent à justifier votre mal-être. Au quotidien, vous semblez traîner des doutes trop lourds pour vous. Et, s'il n’est pas toujours facile d’envisager une reconversion professionnelle, vous devriez probablement en parler à des spécialistes: psy mais également directeur des ressources humaines s'il y en a un à votre travail. Il est possible qu’un élément qui vous mine contamine tout le reste de votre vie... Mais vous avez maintenant un conjoint et un enfant qui pourraient être affectés d’avoir auprès d’eux quelqu’un qu’ils aiment si fort en souffrance.

Vous avez besoin d’espace, et oui, vous avez besoin de vacances. Vous pourriez avoir besoin de temps pour vous afin de déterminer quels sont vos désirs, quelle valeur vous donnez à cette vie. C’est parfois plus simple de s’éloigner un peu pour mesurer ses sentiments. C’est un peu ce que vous faites quand vous jouez à vous faire peur en imaginant une séparation tragique ou une garde partagée douloureuse. Il m’arrive plus ou moins régulièrement de penser à la mort de mon conjoint. Non pas parce que je souhaite le voir disparaître dans d’atroces souffrances mais bien parce que je mesure de cette manière à quel point je l’aime et à quel point il est nécessaire à ma vie et à mon équilibre. Je pleure très sincèrement et cette idée s’envole: j’ai retrouvé la valeur de notre relation. C’est un réflexe de rappel, quand le quotidien est trop lourd, quand on s’oublie dans le travail et les corvées, dans l’amertume et la fatigue, ou encore dans l’hiver qui ne finit pas. Vous en avez conscience, quelque chose ne va pas. Et c’est quelque chose au fond de vous qui vous happe vers des recoins sombres sans raison particulière.

Vous ne pouvez pas continuer à fonctionner en cycles. Enfin si, vous pouvez: d’une manière générale, les femmes fonctionnent en cycles. Mais j’ai peur que vos bas ne soient bien trop bas et qu’ils vous poussent, un jour, à prendre une mauvaise décision. Vous vous épuisez en effet et vous risquez, non seulement de vous blesser vous mais de blesser vos proches qui sont là pour vous, vous aiment et vous soutiennent. Mon conseil est le suivant: ne restez pas seule. Prenez au sérieux ce mal-être et ces angoisses et prenez rendez-vous chez un spécialiste. Commencez par votre généraliste si vous n’osez pas. Parlez en au pédiatre de votre enfant. Un bon médecin, quelle que soit sa spécialité, comprendra la gravité de votre état et saura vous aiguiller.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (186 articles)
Journaliste
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