Économie

Marx avait raison: le joli (et très trompeur) coup de com' de Natixis

Temps de lecture : 5 min

N'en déplaise à la banque Natixis, qui a avancé vendredi 2 février que la prophétie marxiste était en train de se réaliser, le capitalisme semble encore avoir de beaux jours devant lui.

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Vendredi 2 février, Natixis a publié un article de prospection au nom évocateur: «La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévu Karl Marx».

Dedans, la banque d’investissement met en avant le déroulement marxiste de la chute du capitalisme: baisse tendancielle du taux de profit, réduction des salaires, intérêt donné à la spéculation mobilière et immobilière.

La fin du capitalisme?

Tous ces indicateurs avaient été décrits par l’économiste allemand Karl Marx en 1867, dans son célèbre livre Le Capital, qui visait à déconstruire la trajectoire infinie et continue de l’économie politique classique. Marx prophétisait que, du fait de la répartition de la société entre bourgeois propriétaires des moyens de production et prolétaires détenteurs de la force de travail, le système ne pouvait que s’autodétruire.

L'économiste estimait que le monde occidental devait passer par une révolution prolétarienne et installer une société communiste, égalitaire et solidaire. C’est dans Le manifeste du Parti Communiste, écrit en 1848 et rédigé conjointement par Marx et Friedrich Engels, que ce dessein politique était brossé:

«Un spectre hante l’Europe –le spectre du communisme. […] Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste, le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs. […] Les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»

Les thèses marxistes ont traversé les époques et se sont maintenues, malgré l’échec des gouvernements communistes, malgré le maintien inchangé du capitalisme et de sa dynamique de croissance, malgré l’absence d’indicateurs pertinents faisant état d’un quelconque retournement du système.

Cent cinquante ans après la publication du Capital, Natixis a souhaité vérifier si Marx avait raison ou s’il s’était fourvoyé par sa subjectivité et son idéologie. Seulement, l’économiste Patrick Artus, l’auteur de l’étude, a titré «La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévu Karl Marx» avant même de dérouler son raisonnement.

Et cette simple phrase a suffi à déstabiliser tous les lecteurs. Les journalistes du Monde et de Libération –notamment– se sont empressés d’annoncer la grande nouvelle, s’inquiétant d’une probable chute du capitalisme, telle que prophétisée par Karl Marx.

Mais ils auraient dû lire en intégralité l’article et, surtout, comprendre les graphiques avant de conclure. Car, comme le rappelait sur Twitter le docteur en économie Denis Gouaux, Natixis présente des données chiffrées contraires à la thèse affirmée.

Rien ne prouve que la dynamique s’essouffle, rien ne montre que les thèses de Marx se réalisent, rien ne permet de croire que la fin du capitalisme approche et que les crises devraient s’accélérer.

Le marxisme en trois temps

Première étape de la prophétie marxiste: la baisse tendancielle du taux de profit par la chute de la productivité globale des facteurs et la hausse de la part du capital sur le PIB. La production s’accélérant avec la croissance infinie classique, les gains de productivité devraient ralentir. Les patrons seraient alors obligés d’investir davantage dans le capital (nouvelles technologies, machines...) pour faire face à cette conjoncture négative.

En favorisant le capital à l’encontre du travail productif, seul créateur de valeur ajoutée, on détruit le profit de façon tendancielle. D’après Marx, «le rendement productif du capital est décroissant».

Tout cela conduit à la deuxième étape, la hausse de l’exploitation des travailleurs:

«Pour réagir au risque de recul du rendement du capital des entreprises, les entreprises des pays de l’OCDE redressent leur profitabilité en déprimant les salaires, c’est-à-dire en déformant le partage des revenus au détriment des salariés», explique Natixis.

Enfin, parce que la baisse des rémunérations serait limitée au plancher du «salaire de subsistance», le maintien inchangé du taux de profit devrait passer par l’augmentation de la spéculation mobilière et immobilière, facteur aggravant des crises économiques et source d’instabilité internationale. C’est la troisième étape marxiste.

La succession des trois phases –profit inexistant, exploitation des travailleurs, instabilité financière– aboutirait à l’autodestruction du capitalisme.

La réalité loin de la théorie

Natixis, dans son article, a parfaitement expliqué le processus. Seulement, aucune de ses données chiffrées ne permet de dire que «la fin est proche»: c’est même tout l’inverse qui apparait à la lecture attentive et rigoureuse des graphiques de Natixis.

Sur l’ensemble des pays de l’OCDE (pays de la zone euro, États-Unis, Royaume-Uni, Japon), la productivité globale des facteurs est en hausse continue depuis 1996 (graphique n°1a de la note de Natixis). Quant à la part du capital sur le PIB (graphique n°1b), elle augmentait effectivement au début des années 2000 mais est depuis 2007 repartie à la baisse, et cette tendance se maintient.

De même, la croissance du rendement du capital, calculée à partir de l’indicateur ROACE (Return On Average Capital Employed, graphique n°2), grimpe depuis 2010, ce qui empêche d’observer une quelconque «dépréciation du capital».

Ensuite, la croissance des salaires par tête est continue et invariante dans tous les pays de l’OCDE depuis 1996 (graphique n°4). En vingt-deux ans, la hausse est de plus de 30%.

La proportion du salaire minimum par rapport au salaire médian ne cesse de croître (tableau n°1). En France, le salaire minimum représente aujourd'hui 61% du revenu médian, contre 54% en 1996. Une évolution identique s’observe dans quasiment tous les pays (hormis aux États-Unis, où la part est passée de 36% en 1996 à 35% en 2018).

Enfin, concernant le renforcement de la spéculation mobilière et immobilière, c’est le même mirage qui transparait. La part des émissions nettes d’actions par les entreprises non financières, en pourcentage du PIB, baisse depuis 2000 (graphique n°5). La croissance est d’ailleurs négative depuis 2011. L’indice des prix mondiaux des logements résidentiels est certes à la hausse, mais seulement depuis 2013 (graphique n°6), après les crises successives des subprimes et des dettes souveraines, en 2008 et 2011. La tendance est trop récente pour que l'on puisse observer un risque de retournement.

Aucune des trois étapes décrites par Marx ne semble donc s'être réalisée, alors ne crions pas au loup à la simple lecture d’un titre. Rien ne permet d’affirmer que Marx avait raison et que ses prédictions deviennent réalité en 2018; rien ne permet de constater une fin probable du capitalisme et du monde tel qu’on le connait. Cela fait des siècles, depuis la révolution industrielle, que notre société se maintient. Et cela n’est pas prêt de changer.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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