France

Affaire Alexia: et si on fermait tous nos grandes gueules?

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 05.02.2018 à 11 h 29

[Blog] La garde à vue de Jonathann Daval n'était pas achevée que déjà on vociférait pour donner son avis sur le drame.

Flickr/Gamuzona Con Valium-micro

Flickr/Gamuzona Con Valium-micro

Alors ce fut comme un grand délire collectif, une sorte de transe où chacun dans l'ivresse de son verbe se prévalut d'avoir raison: «féminicide», s'écrièrent les féministes, «crime passionnel, drame de la vie conjugale», répondirent ceux qui l'étaient moins, «assassinat», asséna la secrétaire d'État du haut de son fil Twitter tandis que des psychiatres, des psychologues et des experts en criminalité s'envoyaient à la figure des arguments que ne manquaient pas de reprendre les médias toujours à l’affût de la dernière polémique, de cette petite goutte de sensationnalisme qui affole tant les audiences.

Ce fut affreux, un vrai carnage, le symbole d'une époque où tout le monde pense détenir la vérité et le fait savoir, où chacun se sent autorisé à donner son avis dans la splendeur de son ignorance magnifiée, où l'on n'hésite pas à brandir des chiffres, des statistiques pour mieux appuyer ses dires comme si on pouvait ramener un drame, un crime, un débordement de violence à une simple logique arithmétique, dans la simplification d'une pensée qui permettrait de condamner avant même de comprendre la nature du geste.

Un homme a tué une femme et voilà que dans la minute même, sans prendre la peine de sonder les uns et les autres, de démonter le processus qui aura rendu la chose possible, d'examiner sous toutes les coutures les tenants et les aboutissants du drame, on glapit, on admoneste, on tranche, on juge, on coupe des têtes avant même que l'instruction ne soit terminée, dans cette fureur de l'époque qui ne supporte plus ce lent et fastidieux travail de la justice, le seul à permettre parfois à la vérité de triompher.

Quand la victime et l'accusé ne sont plus des êtres humains pétris de contradictions mais des symboles qui servent juste à asseoir des raisonnements, des causes, des postures intellectuelles dont, si le bien-fondé n'est pas à remettre à cause, n'en demeurent pas moins des carcans idéologiques qui rendent caduc le travail de la pensée pourtant plus que jamais nécessaire pour appréhender dans toutes ses dimensions un forfait aux contours encore bien flous.

On amorce un spectaculaire retour en arrière, parmi cette apoplexie du sentiment qui interdit à la pensée de s'exercer et préfère, aux raffinements de l'intelligence et de la connaissance, la matière brute de l'émotion, cette marâtre impitoyable qui n'a pas son pareil pour juger les personnes à l'aune de leurs seuls agissements sans jamais chercher à comprendre les ressorts et les motivations des actes commis.

La retour de la loi du talion qui exècre les effets de circonstance, les désordres des cœurs en conflit avec eux-mêmes, les aléas des humeurs, toute cette merveilleuse, terrifiante, monstrueuse complexité de l'âme humaine, mais se repaît du sang frais de l'accusé dont il faut à tout prix qu'il fut un monstre, une bête inhumaine, à peine un homme qui s'en alla étrangler sa conjointe juste pour apaiser son éternelle et atavique haine de la femme.

Et la pauvre victime, cette malheureuse femme arrachée à la vie dans des circonstances effroyables dont on viole la mémoire afin de mieux s'approprier son drame dans le seul but de démontrer toute la pertinence de son raisonnement sans prendre le temps de pénétrer plus loin dans son histoire personnelle, sans s'attarder de trop sur les contours de sa personnalité comme il conviendrait de le faire, non point pour atténuer l'écrasante responsabilité de l'époux mais pour comprendre, comprendre comment un homme d'apparence normale, par un soir d'automne, de retour d'un dîner familial, en arrive à commettre l'impensable.

La défaite de la pensée prédisait l'autre devenu entre-temps une caricature de lui-même.

Eh bien nous y sommes.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (161 articles)
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