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Le Super Bowl est presque aussi populaire au Mexique qu'aux États-Unis

Temps de lecture : 7 min

Dimanche, plus de vingt millions de Mexicains ont suivi le Super Bowl. En dehors des États-Unis, aucun pays ne compte autant de fans de la NFL que le Mexique, mais la pratique du football américain y est pourtant marginale.

Des fans des Green Bay Packers à Tijuana, au Mexique. |
Timothy A. Clary / AFP
Des fans des Green Bay Packers à Tijuana, au Mexique. | Timothy A. Clary / AFP

Ambiance. Dimanche 21 janvier, dans un restaurant de fruits de mer de Guadalajara: les mariachis chantent à tue-tête, la tequila coule à flots –un match de LigaMX, nom du championnat de football national, est diffusé sur les écrans. Une scène de carte postale dans la deuxième ville du Mexique... qui va toutefois perdre de son parfum éminemment folklorique quand un client demande un changement de chaîne pour voir ce qui sera le dernier match de la finale de conférence entre New England Patriots et Jacksonville Jaguars. Cet homme corpulent, qui porte un maillot de l'équipe de Tom Brady, est toutefois loin de rompre une certaine harmonie, tant la fièvre de la National Football League (NFL) s'empare du Mexique au moment où la saison de la ligue américaine prend son dernier virage.

Dimanche, cette scène ne risquait pas de se reproduire. Pour éviter la concurrence du Super Bowl, la LigaMX a tout simplement décidé de ne programmer aucun match de son championnat pendant la grand-messe de l'autre football: l'américain. Le Super Bowl est aussi une passion mexicaine.

Vingt-quatre millions de fans revendiqués

Ingénieur électronique de quarante ans, Juan Sarmeño est l'un de ces Mexicains qui ne manqueraient pour rien au monde le Super Bowl, ou «Super Tazón», en version espagnole. Accoudé à la rambarde d'un terrain de football américain situé dans un quartier de classes moyennes de Guadalajara, ce fan des San Francisco 49ers suit d'un œil averti l'entraînement de Paulina et David, ses deux enfants. Juan joue lui aussi encore au football américain, dans une équipe de vétérans. Le virus de La NFL lui a été transmis dès son enfance, au cœur des années 1980, quand un voisin l'invitait à voir les rares matchs retransmis alors à la télé. Dimanche, il a regardé le Super Bowl «en famille».

Juan est l'un des vingt-quatre millions de fans mexicains revendiqués par le bureau de la NFL à Mexico, ouvert en 1998. Ce qui fait du Mexique le plus grand marché étranger pour la ligue américaine. Rien d'étonnant alors à ce que la NFL organise depuis 2016 un match de saison régulière annuel sur le sol de son voisin. Le 19 novembre dernier, le stade Azteca, hôte de deux finales de Coupe du Monde de football (1970 et 1986), a ainsi vibré lors de l'affrontement entre Raiders et Patriots, deux des poids lourds du foot US. Les 86.000 billets, d'une valeur moyenne de cent euros, avaient été vendus en deux heures.

Patriots VS Raiders. Via YouTube

Alors que les médias mexicains étaient présents en nombre à Minneapolis, lieu du Super Bowl, les dirigeants de la ligue en ont profité pour annoncer l'affiche du prochain match qui se déroulera en novembre prochain: Los Angeles Rams contre Kansas City Chiefs.

Cette popularité du football américain au sud du Rio Grande n'est pas récente. En 1994, un match de pré-saison au stade Azteca avait ainsi réuni 112.000 personnes, un record d'affluence. À en croire les chiffres de la NFL Mexique, le nombre de fans a toutefois grandi de manière exponentielle depuis dix ans. En 2008, ils n'étaient que huit millions à se passionner pour les «Patriotas», les «Empacadores de Green Bay», ou les «Acereros de Pittsburgh». Ils sont aujourd'hui trois fois plus. Pour élargir sa fan-base dans un pays où le football règne de manière quasi absolue, la NFL a notamment lancé un programme de «Tochito» (football américain sans placage) dans les collèges publics. Les responsables de la Ligue ont aussi négocié avec les chaînes non payantes pour multiplier les diffusions de matchs et toucher ainsi un public le plus large possible. Aujourd'hui, en souscrivant à une offre de télé câblée basique, un Mexicain peut suivre jusqu'à neuf matchs par semaine. Plus qu'un Américain.

Beaucoup de spectateurs, peu de joueurs (ça douille)

Malgré la popularité certaine de la NFL, les Mexicains pratiquent pourtant peu la discipline. En 2017, ils n'étaient qu’environ 75.000, selon la Fédération mexicaine de football américain. Maigre pour un pays qui compte près de 130 millions d'habitants.

«Au Mexique, le soccer écrase tout, se lamente Paco Macías, directeur sportif des “Cardenales”, école de la franchise NFL à Guadalajara, d'autant plus dans cette ville où est basée Chivas, l'équipe la plus populaire du Mexique.»

«Nous nous entraînons sur le seul terrain municipal de l’État de Jalisco [le quatrième le plus peuplé du pays, ndlr], poursuit Macías, 26 ans, et pourtant les autorités ont réussi à nous mettre dans les pattes une école de l'Atlas (l'autre grand club de football de Guadalajara), c'est la solution de facilité.»

À Guadalajara, ou ailleurs, il n'existe toutefois pas de véritable antagonisme entre les deux football: «Avant de l'inscrire aux Cardenales, j'ai emmené mon fils à une école de foot, confie ainsi, Carlos Tinajero Aguilar, avocat de 37 ans, mais nous n'avons pas aimé l'organisation». Lui-même a pratiqué le football américain, plus jeune, quand il était étudiant de la prestigieuse université privée du TEC Monterrey. «Le foot américain développe ta discipline, ta constance, assure t-il, ici les entraîneurs accordent d'ailleurs une grande importance aux résultats scolaires». Pour financer la passion de Matías et Carlos, ses enfants de sept et dix ans, Carlos dépense environ 35.000 pesos (1.500 euros) chaque année, entre l'inscription au club, les voyages, et l'équipement. Une somme conséquente dans un pays où seul 6% de la population gagne plus de 12.000 pesos mensuels, même si cette proportion se révèle plus élevée dans des grandes agglomérations comme Guadalajara, avec ses plus de quatre millions d'habitants. «On fait beaucoup de sacrifices», confie d'ailleurs Nora Torres, comptable de 39 ans et maman d'un petit garçon pratiquant le footballeur américain.

En ce lundi soir de janvier, une centaine de jeunes de tous âges s'ébrouent sur le terrain de l'unidad deportiva Paseos del Sol.

Des jeunes Mexicains à l'entraînement | Thomas Goubin

Les parents venus assister aux entraînements sont ingénieurs, avocats, ou travaillent dans le commerce international, même si l'école des Arizona Cardinals n'a rien d'un club pour «happy few». Pour les moins fortunés, les Cardenales ont d'ailleurs instauré un système de bourse.

«La réalité est que les prix ne sont pas accessibles pour nombre de Mexicains, concède l'entraîneur, Daniel García Martinez, 46 ans, et c'est notamment pour cela qu'il y a si peu de pratiquants, même si notre sport ne cesse de se développer.»

«Un équipement coûte environ 8.000 pesos, précise Carlos Ortega, père de deux joueurs, on n'y joue donc pas dans les quartiers populaires».

Autre frein à la pratique, «il y a beaucoup de préjugés sur sa dangerosité, même de la part de ceux qui le regardent», assure l'entraîneur García Martinez.

Le rêve américain, l'ombre de Trump
Au Mexique, le football américain s'est développé au sein des universités, avant tout à Mexico, la capitale et mégalopole aux 25 millions d'habitants, et à Monterrey, la grande ville du nord, située à seulement deux heures trente de route de la frontière texane. En 2016, un championnat professionnel a bien été lancé, mais il n'est formé que de six équipes. Les jeunes Mexicains peuvent toujours rêver de NFL, la probabilité d'y évoluer est infinitésimale. Au total, seuls onze joueurs nés au Mexique ont défendu les couleurs d'une franchise, souvent de manière succincte. La plupart avaient grandi aux États-Unis, comme l'ex «kicker» des Dallas Cowboys, Luis Zendejas, à l'origine de la création de l'école mexicaine des Arizona Cardinals, en 2008, à Guadalajara. «Ici, le maximum auquel un joueur peut aspirer est d'obtenir une bourse dans une université mexicaine», estime Paco Macías.

Paco a pourtant eu la chance d'intégrer les rangs d'un lycée américain, dans l'Arizona, quand il était adolescent, même si son séjour ne durera pas plus d'un an à cause d'un problème de visa. «Là-bas, ils pratiquent ce sport depuis l'école primaire, et l'esprit de compétition est extrême», assure t-il. Le directeur sportif de l'école des Arizona Cardinals estime toutefois que le joueur mexicain ne lutte pas seulement face à des joueurs mieux préparés, mais aussi contre les préjugés. «Là-bas, ils te font sentir que tu n'es pas chez toi, assure t-il, moi, j'étais rapide, je jouais comme running back, et le coach m'a dit "les Mexicains ne courent pas, ils frappent".»

Chez Paco, le mouvement initié par l'ex-quaterback des San Francisco 49ers, Colin Kaepernick, pour protester contre les violence policières envers les Afro-Américains, trouve un écho favorable.

«Pour moi, mettre le genou à terre pendant l'hymne n'est pas une insulte. Il a voulu mettre en évidence le décalage entre les principes des Etats-Unis et les actes des autorités.»

Dans un pays pris pour cible par Donald Trump, la popularité de la NFL n'a toutefois pas souffert de l'élection du magnat, dont la candidature avait été appuyée par plusieurs dirigeants de clubs de football américain.

Terre promise et préjugés

Selon un article du quotidien économique El Economista, publié en 2016, la NFL, qui programmait des matchs de saison régulière à Londres depuis 2007, a toutefois tardé à percevoir le réservoir de croissance qui se trouvait juste derrière sa frontière sud. En cause, les standards de qualité de la ligue, mais aussi certains préjugés sur la sécurité et le pouvoir d'achat réduit des Mexicains. Aujourd'hui, le Mexique fait presque figure de terre promise. «La proximité du pays, une classe moyenne en développement avec une solide culture américaine, sans mentionner les innombrables liens transfrontaliers, ont converti le Mexique en un marché à grand potentiel pour les ligues sportives américaines», écrivait ainsi le New York Times en novembre dernier.

Dimanche, les Mexicains se sont massés dans les bars ou autour d'un barbecue pour regarder le Super Bowl. Les deux plus grandes chaînes gratuites ont diffusé l'affrontement entre New England Patriots et Philadelphia Eagles, ainsi que les versions latino-américaines de Fox Sports et ESPN. Toute la semaine, la couverture télévisuelle a été imposante, jusqu'à empiéter largement sur le temps d'antenne habituellement dédié au football. Devant le succès grandissant de la NFL au Mexique, la perspective d'installer une franchise au sud du Rio Grande a même été évoquée. «Ici, les supporters sont fervents, comprennent le jeu, et il pourrait y avoir une équipe, avait ainsi estimé en novembre dernier l'ancien quaterback des Dallas Cowboys, Tony Romo. Mexico, ou Monterrey, qui est plus proche des États-Unis, pourraient être une option.»

Pour qu'une franchise vienne s'installer au sud du Rio Grande, le pays au nombre d'homicides le plus élevé derrière la Syrie devrait toutefois donner de sérieuses garanties, mais aussi abattre de solides préjugés.

«Ici, ils ne sont pas habitués à la NFL, et ça nous demande beaucoup de travail d'aller là-bas, avait ainsi râlé l'entraîneur principal des Patriots, Bill Belichick, à son retour du Mexique, en novembre dernier. On a déjà eu de la chance de pas être victime d'une éruption volcanique ou d'un tremblement de terre pendant que les deux franchises étaient là-bas.»

Ambiance.

Thomas Goubin Journaliste

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