Culture

Dépression, solitude, addictions: pas simple pour les rappeurs de gérer leurs émotions

Temps de lecture : 7 min

Ces dernières années, de PNL à Hyacinthe et de XXXTentacion à Lil Uzi Vert, de nombreux rappeurs traduisent la morosité du quotidien à travers des textes sombres, mélancoliques et étonnamment intimes.

Extrait du clip de «XO Tour Lif3» de Lil Uzi Vert | Capture via YouTube
Extrait du clip de «XO Tour Lif3» de Lil Uzi Vert | Capture via YouTube

En musique, on le sait, tout est matière à écriture: le grand amour, les relations déchues, les terres vidées de toute présence humaine, l’opposition aux politiques, la naissance d’un enfant et bien sûr la déprime, très présente dans le hip-hop ces derniers temps.

Ça s'entend chez PNL («J’me défonce pour me rappeler, j'me défonce pour oublier», sur «Oh La La») et chez XXXTentacion («Je souffre, je voudrais me mettre dix balles dans la tête» sur «Jocelyn Flores»), ça se ressent chez Kid Kudi, hospitalisé pour dépression et tendances suicidaires en 2016, et ça se voit même chez Lil Uzi Vert, dont le clip de «XO Tour Lif3» semble n'être rien d'autre qu'une ode aux images macabres. Le tout sur des paroles rétives à toute forme d'optimisme: «Tous mes amis sont morts, pousse-moi au fond du gouffre».

La grande dépression

La tendance n'est bien évidemment pas nouvelle. Dans les années 1990, 2Pac et Biggie, pour ne citer qu’eux, étaient (re)connus pour oser mettre en son leurs pensées les plus obscures: «If I Die 2Nite» pour le premier, «Suicidal Thoughts» pour l’autre.

On se rappelle également, en 2008, de 808s and Heartbreak de Kanye West, véritable album charnière, intimiste au possible, qui décomplexe les rappeurs et les encourage à baisser la garde.

Idem du côté de la France: en 2015, le magazine I-D considérait déjà l'année écoulée comme «celle où le rap français a fait une dépression», et il suffit d'écouter des titres comme «Un ange dans le ciel» de Kool Shen (2004), «Si loin de toi» de Pit Baccardi (1999), «Regretté» de Rohff (2005) ou «J'appuie sur la gâchette» de NTM (1993) pour comprendre que les rappeurs ont toujours eu conscience de leur finitude et de leur condition de mortel, tout en disant quelque chose aussi du désarroi de la jeunesse française, écrasée par le manque de perspectives et l’horizon bétonné que promettent les mégalopoles gentrifiées.

«Qui dit vécu sombre, dit textes sombres», explique d’ailleurs Guizmo, qui se définissait comme «alcoolique et dépressif» il y a encore quelques années. «Moi, j’ai toujours vécu ce que je rappais et rappais ce que je vivais. C’est aussi pour ça que je ne pense pas continuer le rap toute ma vie. J’aimerais arrêter avant mes 32 ans.»

Avec son dernier album, Amicalement vôtre, Guizmo est représentatif d’une noirceur toujours plus forte dans le rap, comme s’il n’y avait plus aucun tabou, plus aucun problème à raconter les vices les moins politiquement corrects («J'ai préféré découvrir mon sexe en regardant mes sœurs par le trou d'la serrure» d’Isha) ou ses confessions les plus intimes.

C’est Guizmo, donc, qui dit «Hier j'avais le blues, j'ai sûrement forcé sur le juice / Chasser mes souvenirs, y'en a trop qui m'foutaient la frousse», c’est Vald qui avoue avoir «envie de se suicider comme Kid Cudi», Lomepal qui raconte directement sa dépression à sa mère («Hé m’man, tu veux un double scoop? Quand j’prends ma mob alors que j’suis pété à la mort/C’est pas de l’inconscience, non, c’est que j’en ai rien à foutre/Mourir, j’en ai rien à foutre»), c’est Orelsan qui lâche «si j'le laisse seul, mon esprit s'égare dans la pénombre», c’est Josman qui dit «J'attends la mort, j'attends qu'elle m'appelle», ou Booba qui dit transporter sa peine, «l’poids des médailles/Quand j'prends la haine, j'blâme pas le Sheitan».

Soixante-quatre mesures de spleen

Dans une interview accordée à Yard l'année dernière, Casey allait même plus loin, affirmant qu'elle «n’aime écrire que sur ce qui ne va pas. Quand ça va, j’en ai rien à foutre, j’ai juste envie d’être au parc, avec une glace à la vanille. Quand ça va bien, je le vis, et quand ça va mal, je l’écris.»

À croire que, loin de chercher à se faire modèle ou à foutre le feu façon NTM, de nombreux rappeurs actuels préfèrent flirter avec l’intime et plonger dans les zones sombres de leur psyché pour en ressortir des textes profondément meurtris, sensibles, purement imagés parfois, mais toujours sincères et étrangement contemporains de nos incertitudes collectives.

À l’image de «La nuit se lève» de Virus, sur lequel le rappeur de Rouen se montre en Icare foudroyé et –à la manière de Jacques Brel– parle le langage familier de ces âmes esseulées, constamment renvoyées à leur solitude première et à des horizons trop étriqués pour envisager autre chose que l’enlisement quotidien.

Cela leur donne une liberté folle (dans les figures de style, les références utilisées ou les histoires narrées), mais aussi une exigence de précision afin d’imposer une manière de raconter des histoires que pas mal d’auditeurs qualifieraient de choquantes, dramatiques, voire exhibitionnistes, quand elles ne sont au contraire que des tentatives d’assumer un penchant mélancolique, de saisir l’émotion et de répondre à des questions existentielles: Qui suis-je? Où vais-je?

Certains diront qu’il ne s’agit ni plus ni moins ici que d’une réappropriation d’arcs narratifs surexploités par les musiciens depuis des décennies (au milieu des années 1930, les morceaux de Robert Johnson ne parlaient-ils pas déjà de destins tragiques?), mais exploités ici dans toute leur poésie et leur audace potentielles. Si bien que se joue pour l’auditeur une nouvelle façon de découvrir leur rappeur préféré, plus humain et plus en phase avec la mélancolie d’un monde qui s’écroule.

«La vie commence et finit par le même cri / Entre ces deux moments, il s'agit d'éviter le mépris», dit même Swing, sur son album récemment sorti (Marabout).

Jusqu’ici tout va bien

À l'heure où on résume encore trop souvent le hip-hop à ses velléités égotripées, à ses propos supposément machistes ou à ses clips démesurés et finalement plus capitalistes que subversifs, il est intéressant de noter que toute une tripotée de rappeurs issus d’une même génération de crise (économique et sociale, bien sûr, mais aussi identitaire), n’hésitent plus à tremper leurs plumes dans l’encre de leurs failles, dans ces souvenirs qui les hantent et dans ce spleen que l’on tente de noyer dans la fête, la drogue et cette quête de nuits sans fin.

Ainsi de Hyacinthe qui, sur «Arrête d’être triste», rappe cette vérité, balancée comme une punchline: «Ils appellent ça “suicide”/Nous on appelle ça faire la fête»

Dans une interview à Jack, le rappeur parisien expliquait sa démarche:

«Même si certains ne peuvent ou ne veulent pas le comprendre, je suis persuadé que beaucoup de gens prennent des ecstasys le week-end pour éviter de faire une psychanalyse. C’est de ça dont parle le morceau, de cette notion d’autodestruction chez l’homme, de cette envie de nous faire du bien tout en nous faisant du mal.»

On est bien sûr en droit de se demander comment des artistes si populaires et couronnés de succès peuvent atteindre ce niveau de gravité et de noirceur dès qu’il y un beat et un micro où déblatérer leurs maux avec cette profondeur de ton?

La réponse se trouve peut-être dans ce fantasme littéraire, cette intense introspection qui offre aux rappeurs plusieurs manières de se représenter, de s’inventer et de se mettre en scène autrement que dans des postures conquérantes, un peu clichées aujourd’hui. Sans qu’ils soient pour autant considérés comme des dépressifs profonds aux esprits torturés –pensons ici à Damso qui, en plus de raconter avec beaucoup de franchise son besoin de se vider l’esprit dans des substances illicites pour oublier le suicide d’un premier amour dont il se sent responsable («Amnésie»), avoue ne pleurer «que de l’intérieur, pour que mes soucis se noient» sur «Mosaïque Solitaire».

On pourrait également évoquer les goûts musicaux de plus en plus éclectiques des rappeurs: de Lomepal à Roméo Elvis, en passant par Orelsan et Hyacinthe, les MC's n'ont désormais plus peur d'affirmer leur attirance pour le rock ou la chanson, deux genres traditionnellement plus portés sur la mélancolie et le dévoilement des sentiments que le rap. Le fait que, aux États-Unis, des artistes tels que Lil Uzi Vert ou XXXTentacion reformulent sous un jour nouveau la vague emo encourage également cette analyse.

Il n’est pas interdit non plus de penser que le succès ne fait pas tout et que, si certains ne s’en remettent pas (Capital Steez a mis fin à ses jours en 2012, Freddy E a live-tweeté son suicide en 2013 ou, plus récemment, Lil Peep, est décédé d’une possible overdose), d’autres tentent tant bien que mal de gérer cette soudaine célébrité et ce mal-être tenace en écrivant des textes à entendre comme des exutoires.

Interviewé par XXL, le duo $uicideboy$ confiait d’ailleurs vouloir «faire savoir à tous ces gens qui se sont un jour sentis rejetés ou dépressifs, sujets à des problèmes mentaux ou des addictions que… Vous n’êtes pas seuls».

Il est peut-être là l’intérêt principal de toutes ces confidences: mettre des mots sur la détresse psychologique de toute une génération, capter les sentiments d’une jeunesse qui, comme le rappe Lucio Bukowski sur «Stalker», progresse dans le monde «tel l’unijambiste ivre», panser les cicatrices d’une catégorie de la population visiblement blasée et désenchantée, qui se fiche de la politique, de la révolution et même de la vie. Ainsi que le rappe Jazzy Bazz sur «3h33»: «On se retrouve la nuit dans le blues et l'amertume / On redoute l'avenir, on est perdus, on se fout de la vie».

Maxime Delcourt Journaliste et auteur

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