Histoire / Monde

Tuto: comment savoir si papy était collabo?

Temps de lecture : 6 min

Un guide publié par des historiens aide les citoyens belges dans leurs recherches sur la collaboration. Et en France?

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Il existe des secrets bien cachés dans toutes les familles, mais certains sont plus lourds que d'autres à encaisser quand ils éclatent au grand jour. Que dire de ceux qui découvrent à la mort du grand-père que feu papy, toujours aimant avec ses petits-enfants, a collaboré avec les nazis pendant l'occupation? Pieter Lagrou, historien à l'Université libre de Bruxelles (ULB) a été contacté par plusieurs Belges dans ce cas.

«On a tous été sollicités par des personnes qui s'interrogeaient sur le passé d'un père, d'un grand-père, d'un oncle, d'une tante ou d'un autre membre de leur famille. Soit parce que le proche l'a avoué sur son lit de mort, soit parce qu'en vidant leur grenier, ils ont découvert des cartons contenant des photos ou des papiers bizarres», explique le chercheur dans son bureau bruxellois.

Interrogations fréquentes

Surprenant? Apparemment pas tant que cela: environ 500.000 Belges auraient un aïeul ayant collaboré d'une manière ou d'une autre avec l'ennemi pendant la Seconde Guerre mondiale. Au total, ce sont un peu plus de 53.000 personnes qui ont été condamnées au 31 décembre 1949, sur 400.000 dossiers ouverts.

Pour orienter ces familles désabusées qui souhaitent esquisser les traits effacés du passé, Pieter Lagrou et plusieurs collègues historiens et archivistes belges ont récemment publié Papy était-il un nazi?.

L'objectif était de répondre à ces interrogations qui reviennent constamment à leurs oreilles: «Disposez-vous d'informations?», «Où peut-on les trouver?», «Quelles démarches entreprendre pour y avoir accès?» L'entreprise n'est pas si aisée à réaliser pour quelqu'un qui ne maîtrise pas le sujet.

«C'est beau d'avoir accès à un dossier judiciaire, mais c'est compliqué à comprendre. Quand je découvre un dossier, je dois le lire deux ou trois fois avant de bien tout cerner. On a un fait un effort pour expliquer aux citoyens toutes ces démarches, dans les termes les plus accessibles possibles.»

À chaque type de collaboration ses archives

Les auteurs de l'ouvrage –réédité plusieurs fois en raison de son succès– ont tenu à remettre en contexte le sujet: une longue première partie rappelle ce qu'était précisément la collaboration et détaillent ses différentes variantes –militaire, économique, politique, policière, culturelle ou pour faits de dénonciation.

Pour chaque type de collusion avec l'ennemi, Pieter Lagrou et ses collègues ont listé avec minutie les endroits où toquer pour espérer trouver la trace d'archives.

Papy avait une usine de textile et a confectionné des uniformes nazis pour la Wehrmacht? Son usine a été confisquée par l'État après la guerre? «Dans ce cas, il faut s'adresser du côté du ministère des Finances.» Il était dans l'armée, a collaboré avec l'ennemi et a été condamné? Il convient de fouiller dans les archives du Royaume. Mais la meilleure volonté ne suffit pas toujours:

«Lorsqu'un chercheur fait une demande sur un dossier, il y a en général accès, même s'il existe parfois des blocages que l'on ne comprend pas. Pour les personnes privées, c'est plus compliqué. C'est une discrimination qui ne se justifie pas. Depuis quinze ans, les politiciens belges sont très prudents, et c'est en partie dû au fait qu'ils méconnaissent les informations contenues dans les archives. Ils pensent que la procédure va porter atteinte à la justice, d'autres qu'elle va engendrer des conflits dans les familles. Il n'y a pourtant jamais eu un seul incident qui va dans ce sens.»

Sources policières

Il y a trois ans, le gouvernement français a décidé d'ouvrir au public les archives de la police et de la justice sous le régime de Vichy. «Les archives sont ouvertes. Disons qu'elles étaient ouvertes depuis longtemps, mais cela s'est systématisé, d'abord avec Jospin puis avec Hollande», confirme Denis Peschanski, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, directeur de recherche au CNRS et commissaire scientifique lors d'une récente exposition sur la collaboration.

«Il y a encore des résistances et notamment sur les questions qui touche à la sûreté», nuance de son côté Gilles Morin. L'historien et chercheur associé au Centre d'histoire sociale du vingtième siècle à l'Université Paris 1 a accepté de nous donner des clés pour aider les Français qui souhaiteraient effectuer des recherches sur le sujet. Dans l'Hexagone aussi, il n'est pas évident pour un citoyen lambda de s'y retrouver, tant les sources sont fragmentées.

Si vous n'avez aucune information, la première à chose à faire est de consulter les archives de la police.

«L'institution a suivi énormément de gens pendant cette période, que ce soit des collaborateurs ou des résistants. Il existe des enquêtes de police qui peuvent être des notes sur les infractions commises, des demandes de papiers pour régulariser la présence à tel ou tel endroit, des demandes de ravitaillement, des laissez-passer... Le problème, c'est que c'est compliqué: il existe plusieurs types de services à consulter.»

Si vous vous trouvez en région parisienne, mieux vaut vous rendre aux archives de la préfecture de police, situées au Pré Saint-Gervais. «Cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'y aura pas d'indices dans les autres fonds de la police, par exemple dans ceux de ce l'on appelait à l'époque la Sûreté nationale.»

Ces documents sont consultables aux archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine, où l’on trouve également les dossiers du contre-espionnage, dont les listes de dossiers nominatifs ne sont consultables que sur place et/ou aux archives départementales du lieu où résidait la personne.

Dossiers de justice

Comme en Belgique, environ 300.000 Français ont été jugés à la Libération pour des faits de collaboration. Là aussi, il convient de toquer à la bonne porte, les dossiers de justice étant classés en plusieurs catégories.

La Haute Cour de justice a été recréée afin de juger les ministres de Vichy et les très hauts fonctionnaires de l'époque. Pour les autres citoyens, des cours de justice ont été mise en place en juin 1944 pour juger les crimes les plus graves. Ceux ayant eu une attitude collaborationniste jugée moins grave sont quant à eux passés en chambre civique.

«Les critères pour juger de la gravité des actes sont plutôt objectifs. On va par exemple considérer que des gens ayant appartenu à des partis ou à des organisations collaborationnistes ont fait le jeu de l'ennemi, plus ou moins gravement: un simple adhérent, qui n'a pas milité, passera en chambre civique, tandis que celui qui a dénoncé quelqu'un ou facilité l'effort de guerre nazi sera jugé en cour de justice.»

Pour consulter ces dossiers judiciaires, vous devrez vous rendre aux archives nationales ou aux archives départementales. Attention: les fonds de justice ont pu être versés dans un autre département, qui accueillait à l'époque le chef lieu-régional –par exemple Poitiers pour la Charente-Maritime, ou en partie à Orléans pour le Loir-et-Cher.

Fonds spécialisés

Outre ces principales sources, d'autres peuvent vous aider dans le cadre de vos recherches. «Le problème en France, c'est toujours l'éclatement», tient à rappeler à ce propos Gilles Morin.

En ce qui concerne l'armée, des tribunaux militaires ont été chargés de juger les collaborateurs dans les rangs. «Pour trouver les traces des enquêtes, il faut se rendre au siège du Service historique de la défense, qui se situe à Vincennes. Les dossiers de jugements se trouvent au Dépôt central des archives de la justice militaire, au Blanc, dans l'Indre.»

Sachez également que le ministère des Affaires étrangères a ses proches archives à la Courneuve et qu'en matière de collaboration économique, il existe un Centre des archives économiques et financières (CAEF) à Savigny-le-Temple.

Au sein des administrations, des commissions d'épuration départementales ont été créées pour juger les fonctionnaires –des postiers, des enseignants... «Pour ces derniers, il faut aller consulter les séries F17 et AJ11 des archives nationales ou plonger dans les archives départementales.»

Il peut être également judicieux de consulter la presse de l'époque ou les archives de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) à la bibliothèque nationale de France.

Un guide des sources de la Seconde Guerre mondiale a été établi par les archives nationales, en 1995 –un outil utile, même si de nombreux fonds ont depuis été ouverts.

«Je conseille aussi aux gens d'appeler ou d'écrire aux différents services pour savoir s'ils ont les bons dossiers avant de se rendre sur place. Il faut aussi rappeler qu'il faut être ouvert avant de se lancer dans de telles recherches, se dire que les mentalités n'étaient pas les mêmes, que beaucoup de gens ont été des petits collaborateurs. Ils n'ont pas commis grand chose. Le qualificatif “collaborateur” peut concerner des gens qui ont participé à des assassinats ou qui ont dénoncé, mais également des gens qui avaient des difficultés économiques, qui ont pris une carte d'adhérent pour tel ou tel parti pour essayer d'avoir un travail. L'échelle de gravité est extrêmement variée. [...] Il faut savoir faire la part des choses.»

Jacques Besnard Journaliste

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