Culture

Derrière le look du hipster, il y a des idées

Temps de lecture : 10 min

Paris, Berlin, New York, ils sont partout, semblables, transformant les villes à leur image. Mais avant la multiplication des barbes et des vélos à pignon fixe existait une idéologie marginale voire subversive.

L'allumette est visiblement plus hipster que le briquet. | Free-Photos via Pixabay CC License by

Dans une note publiée en 2010, le grammairien du New York Times, Philip Corbett, demande à la rédaction d’arrêter d’employer le mot «hipster». La raison: une signification trop floue.

Pour Dan Ozzi, rédacteur de Vice, le problème est que ce terme regroupe de multiples sens. Par négligence candide ou fainéantise journalistique, le mot est devenu rapidement un fourre-tout hasardeux pour nommer toute culture alternative et créative, sans savoir, souvent, de quoi il retourne vraiment. Bonne nouvelle: «hipster» vient d’entrer dans le Larousse 2018.

«hipster: n. et adj.

Jeune citadin branché au look caractéristique et aux choix culturels originaux, qui est rompu aux nouvelles technologies de la communication et adepte des produits bio et équitables.»

Si la notion semble évidente, elle ne cesse de fluctuer, à mesure de récupération et empêche, en réalité, d’aboutir à une définition unique.

Les hipsters ont fait leur retour en grâce à New York, à la fin des années 1990. Élitistes, ils ont guidé le grand bouleversement idéologique d’une jeunesse en quête de sens et d'authenticité, qui substitua au matérialisme et au consumérisme un mode de vie éthique, privilégiant les cultures de niche et une économie néolibérale.

Au fil des années, le hipster made in Brooklyn a dépassé les frontières jusqu’à homogénéiser ses codes duplicables, de la barbe au vélo à pignon fixe, dans toutes les grandes villes du monde occidental. Jadis héraut magnifique de l’anticonformisme, le hipster s’est mué en un modèle cosmopolite, vecteur paradoxal d’uniformité, dorénavant soumis à des accords publicitaires invraisemblables.

Le hipster aide désormais à vendre des voitures.

Pourtant, le phénomène n’est pas récent. Dans les années 1930, le jazz, recouvert d’un voile baptisé swing, règne en maître dans la musique populaire américaine. Désormais authentifié mainstream depuis sa récupération par une industrie avide de sonorités prêtes-à-écouter, le swing délaisse les éclats subversifs du jazz pour des apparats plus inoffensifs.

Ces significations réprimées pourvoient, soudain, de jeunes jazzmen noirs à forcer l’émergence d’un nouveau statut contre les lénifiantes obsessions d’une société toujours plus standardisée: c’est la naissance du be-bop. Fondé sur de longues improvisations autour d’une série d’accords type, ce style représente une action à l’égard d’un système aseptisé, comme l’explique Thelonious Monk, l’un de ses fondateurs:

«Nous allons monter un grand orchestre. Nous allons créer une musique qu’ils ne pourront pas nous voler, parce qu’ils ne sauront pas la jouer.»

Porté par Charlie Parker, Dizzie Gillespie ou Charlie Christian, le be-bop enflamme une jeunesse qui attendait impatiemment de sortir de la torpeur de la guerre. Les teenagers blancs, issus des classes moyennes à aisées, s’encanaillent sur ces rythmes frénétiques: ce sont les premiers à être qualifiés de hipsters.

Par son étymologie, le hipster des années 1940 est, comme son acceptation contemporaine, une créature moderne: le mot dérive de «hep» («à la page») et de son dérivé, «hep cat» («personne branchée»), un terme utilisé dans l’argot jazz à New York. Popularisé par le chanteur Cab Calloway, le terme hepster se transforme en hipster, pendant la guerre.

«Hep! Hep! Jumpin’ Jive» de Cab Calloway (1939)

La mythologie de l’homme noir

Le New York Magazine, cité par le journaliste Olivier Tesquet, raconte que le hipster «a été explicitement défini par le désir d'une avant-garde blanche de s’affranchir de sa couleur de peau, [...] et d'atteindre le savoir “cool”, l’énergie exotique, la luxure et la violence des Noirs américains.».

Ainsi, le poète et musicien associé à la Beat Generation, Ted Joans, est l’un des premiers à tenter une définition du hipster, citée par Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne dans Contre-cultures!:

«Un hipster est un surréaliste tant dans son activité intérieure que dans son activité extérieure; il est au courant des choses et, par conséquent, non conformiste. […] Les poètes blancs de la Beat Generation ont emprunté l’attitude hipster aux Noirs américains. Ils ont adopté leur argot, leur comportement et la musique jazz. Tout ceci d’un point de vue surréaliste. La Beat Generation doit presque tout au surréalisme.»

Marqué par le succès des valeurs contestataires nées au siècle précédent, les avant-gardes du XXe siècle défendent des idéaux nouveaux contre des institutions statiques et dépassent, ainsi, une considération purement esthétique. Des futuristes aux surréalistes, toujours, le même principe: se placer en rupture avec les manières de penser la culture et les arts de l’époque pour valoriser l’innovation et prendre part à l’aventure internationale de la nouveauté.

Le chercheur Éric Gonzalez le rappelle, dès le début du XXe siècle, la Négritude est étroitement associée à la modernité. Le terme, employé pour la première fois par Aimé Césaire, en 1936, se développe au sein d’un public progressiste: la mythologie liée à l’homme noir représente pour la jeunesse blanche, les artistes et les intellectuels, un idéal d’hédonisme et de liberté. Déjà, dans son roman Sur la route, Jack Kerouac écrit:

«Un soir de Lilas, je marchais, souffrant de tous mes muscles parmi les lumières de la vingt-septième Rue et de Welton, dans le quartier noir de Denver, souhaitant être un nègre, avec le sentiment que ce qu’il y avait de mieux dans le monde blanc ne m’offrait pas assez d’extase, ni assez de vie, de joie, de frénésie, de ténèbres, de musique, pas assez de nuit.»

Mais c’est Norman Mailer qui fut l’un des premiers à réellement théoriser la notion de hipster, quelques semaines auparavant, avec un article intitulé «The White Negro», dans le numéro de l'été 1957 de la revue Dissent.

Plus de soixante ans après sa première publication, ce texte, accompagné de divers commentaires, vient de paraître en français, sous le nom Hipsters, aux éditions du Castor Astral, dans une traduction de Bruno Blum.

Hipsters de Norman Mailer, Éditions du Castor Astral.

Norman Mailer aux origines

Journaliste, romancier, poète, essayiste, Norman Mailer incarnait la conscience lucide d’une nation en profonde mutation. De l’impérialisme économique à l’écriture des grands mythes, son style voltaïque teintée d’errements beatnik trouva un écho tonitruant à l’orée des changements survenus aux États-Unis au XXe siècle.

À l’âge de 25 ans, Les Nus et les Morts, son premier roman inspiré par la Seconde Guerre mondiale, le propulse au firmament du succès. Son œuvre, celle d’un écrivain en liberté, ausculte la réalité: de la guerre du Viêt Nam à Marylin Monroe, Lee Harvey Oswald (l’assassin de John Kennedy) ou Mohamed Ali.

Observateur de la vie culturelle, Norman Mailer donna un puissant coup de pied dans le ventre de la littérature, ce qui lui valut quelques ennemis, mais lui permit d’obtenir le National Book Award, une fois, et le prix Pulitzer, deux fois. Aux âmes oubliées, la prose formidablement contemporaine de celui qui fut surnommé «l’enfant terrible de la littérature américaine» murmurait un langage cramé par les fêlures béantes d’une société littéralement disloquée.

Be Hip or Be Square

Dans son essai The White Negro, Norman Mailer oppose les squares (les ringards) aux hipsters (les branchés). Le square est une personne conventionnelle qui respecte les valeurs morales, tandis que le hipster, toujours en phase avec son temps, tâche de vivre à contre-courant pour se venger du conformisme ambiant:

«Devenir un hipster était une question de vie ou de mort: il s’agissait de vivre bridé, coincé, mort vivant, ou choisir de vivre libre dans son corps comme dans son esprit.»

Certes simpliste, cette lecture dichotomique de la société américaine laisse entrevoir les prémices de ce que l’on nommera «contre-culture» à la fin des années 1960, lorsque le terme fut associé au mouvement hippie.

Inspirée par la Beat Generation, cette contre-culture servit de cadre conceptuel de référence pour une jeunesse consciente de l'inadéquation de ses utopies avec l'époque. Elle lui permit de créer une nouvelle sphère culturelle pour s’affranchir et dépasser l’idéologie de la «culture parente», pour reprendre l’expression du sociologue Stuart Hall.

En 1965, Louis Althusser propose une définition de l’idéologie qu’il décrit comme un système de représentations et de concepts, qui s’imposent aux hommes sans qu’ils en aient conscience. L’idéologie est intrinsèquement liée aux signes qui organisent le sens de la vie sociale pour la rendre catégorisable, intelligible et, fatalement, signifiante.

Bien conscients des formes spécifiques qui structurent la société, du poids des institutions sociales et culturelles, les hipsters évoluent dans le seul but de jouir du présent. S’ils ne violent pas l’ordre social, comme le feront les punks quelques années plus tard, ils se réapproprient, malgré tout, la rhétorique de la contre-culture. En se servant de valeurs anticonformistes, comme la culture et la musique noires, les hipsters –des «rebelles sans cause»– interrompent le processus de «normalisation» pour révéler les tensions propres à la jeunesse blanche.

La fureur de vivre dans l’insécurité du présent

À la fin des années 1950, être un hipster, c’est vivre dans l’insécurité du présent, avec l’idée que la mort peut surgir à n’importe quel moment. La barbarie de l’Allemagne nazie et la prise de conscience de la puissance destructrice de la bombe atomique représentent des versants effrayants d’un passé récent. La Guerre Froide et la montée du conflit vietnamien scellent à pas dolents les dimensions grandement pathologiques de la société. Ainsi, Norman Mailer écrit:

«La seule moralité Hip, c’est de faire ce qu’on a envie quand on veut et chaque fois que c’est possible […] si le destin de l’homme du XXe siècle est de vivre avec la mort, de son adolescence jusqu’au début de sa sénilité, alors la seule réponse capable de donner de la vie est d’accepter les termes de la mort, de vivre avec la mort comme danger immédiat, de divorcer de la société.»

En 1960, sur le plateau de l’émission Fighting Words, diffusée sur la chaîne canadienne CBC, Norman Mailer évoque un «no man’s land du présent», c’est-à-dire, un temps «qui est sans passé ni futur, sans mémoire ni intention planifiée». Indifférent à l’avenir, comme au passé, aucun contrat social ne lie le hipster à la société.

D’après l’écrivain américain, cette conscience brûlante de la vie et de la mort le rendrait psychopathe:

«Le hipster est un psychopathe, et à la fois un non-psychopathe car il détient le détachement narcissique du philosophe, il possède cette faculté d’être absorbé par les nuances récessives de sa propre motivation, ce qui est aux antipodes de la pulsion illogique du psychopathe. […] Il y a une profondeur de désespoir dans la condition qui permet à quelqu’un de faire face à la vie en s’intéressant à la mort, mais sa récompense est de savoir en temps réel si ce qu’il se passe à tout moment du présent électrique est bon ou mauvais pour lui-même, si c’est bon ou mauvais pour sa cause, son amour, son action, ses besoins. C’est ce savoir qui fournit le curieux sentiment commun que nous avons dans le monde des hipsters: c’est un renouveau religieux, cool et chuchoté.»

En appréhendant la mort comme danger immédiat, le Hip absorberait les «synapses existentialistes» de l’homme noir qui «a vécu à la marge, entre totalitarisme et démocratie, pendant deux siècles».

Voilà pourquoi le Hip est considéré comme un «nègre blanc», auquel nous préférons le terme «White Negro» –la traduction française implique, quoi qu’on en dise, une connotation péjorative, autrement considérée aux États-Unis.

Bruno Blum, le traducteur de l’essai de Norman Mailer, le rappelle, dans sa préface:

«En anglais, negro était couramment employé par les Noirs eux-mêmes. Martin Luther King l’utilisa par exemple dans son célèbre discours de 1963, “I have a dream” et le panafricaniste nationaliste noir Marcus Garvey avait fondé en 1914 son importante organisation United Negro Improvement Association en employant ce mot dans le nom même de son association.»

Le conformisme du non-conformisme

Lorsque The White Negro paraît, le texte fait l’objet de nombreuses controverses, dont celle de Jean Malaquais, ajoutée en annexes de l'édition française. Selon le romancier, Norman Mailer est un «idéaliste romantique» qui oublie de préciser que le hipster américian a ses équivalents dans d’autres pays, comme l’Angleterre où les mods aspirent, eux-aussi, à l’autonomie individuelle, écoutent du rythm’n’blues, arborent des costumes italiens pour subvertir, en douceur, l’ordre habituel.

Dans son essai, Norman Mailer montre comment les hipsters refusent le conformisme de plomb issu de la Seconde Guerre mondiale grâce à un hédonisme désenchanté, à mi-chemin entre contre-culture et culture dominante. Il est étonnant d’observer comment les valeurs contre-culturelles ont évolué au sein de la société.

En 1978, Vladimir Jankélévitch rappelait que «de tous les conformismes, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus répandu aujourd'hui». Autrefois subversive, la marginalité se conçoit comme une des exigences impérieuses de notre contemporanéité et l’anticonformisme s’envisage, désormais, à l’aune de la conformité. Dans Sous-culture, le sens du style (1979), le sociologue Dick Hebdige l’explique: dès lors qu’une innovation liée à un courant de la contre-culture est récupérée par les industries, elle est codifiée, transformée et, par conséquent, banalisée.

Martyr du XXIe siècle, vilain petit canard moqué pour cause de conformisme fétide, le hipster peine, aujourd’hui, à exister par-delà la caricature.

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Florine Delcourt

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