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Qu'est-ce qui nous pousse à partager des points de vue qui nous indignent?

Temps de lecture : 5 min

On les juge rétrogrades ou immorales, elles nous font soupirer, rager... Pourtant, un réflexe quasi-pavlovien nous pousse à publier, retweeter, commenter et in fine bombarder lesdites idées sur le devant de la scène.

On préfèrerait ne pas l'avoir vu... Et ça, il faut absolument qu'on le dise.
On préfèrerait ne pas l'avoir vu... Et ça, il faut absolument qu'on le dise.

On pourrait l’appeler le syndrome du «soupir de l'ère Trump». Ce sentiment de fatigue qui envahit les internautes après la lecture de l’un des déplorables tweets du président américain. Mais quand Donald Trump repensait en 140 signes la genèse du réchauffement climatique comme un concept chinois visant à «nuire à l’économie américaine», plus de 100.000 personnes ont retweeté le message, certes avec son lot de GIF ironiques et de hashtags hallucinés.

Rien de plus normal dans un débat démocratique de faire circuler et s’opposer les idées.

À la mi-janvier, c’est la Une de Marianne qui a été emportée par une immense vague de commentaires sur les réseaux sociaux. Dans un contexte qui succède à l’affaire Weinstein, l’hebdomadaire fondé par Jean-François Kahn titrait «Accusés, planqués, gênés, muets… Libérons la parole des hommes». Ni une, ni deux, les réseaux s'emballent. Mais une question se pose: la déferlante de retwteets, posts et commentaires a-t-elle réellement servi la cause de ceux qui s'indignaient?

La remise en question d’une parole hégémonique

Un utilisateur fustige: «L’homme blanc hétérosexuel, il me semble qu’il monopolise déjà suffisamment la parole. Alors assez!». Une internaute ironise: «Mais oui libérons la parole des hommes. C’est pas comme si c’était déjà le cas le cas depuis environ la nuit des temps». Une autre, plus sarcastique: «Vous pouvez encore vous exprimer pour dire des conneries». Il y a bien un mortier sémantique à toutes ces réactions. Hélène Breda, maître de conférence en sciences de l'information et de la communication à l’Université Paris 13, s’est notamment penchée sur les mobilisations militantes en ligne, dont le féminisme:

«C’est fascinant de voir l’omniprésence du mot “parole”, que ce soit dans cette Une de Marianne ou la tribune parue dans Le Monde sur le “droit d’importuner”, constate l’universitaire. Il ne s’agit pas d’un obscur blog extrémiste, mais de grands médias nationaux qui ont pignon sur rue, et jouissent d’une assise légitime. À chaque fois, ces médias traditionnels viennent proposer ce qui serait une nouvelle parole, comme si on allait enfin entendre celui qui jusqu’ici ne pouvait s’exprimer. Comme si la parole dominante avait été la dénonciation des agressions sexuelles… Or non. Les réseaux sociaux jouent donc ce rôle crucial de remise en question de cette parole hégémonique. C’est un contre-pouvoir qui sert à redonner de la polyphonie dans le débat.»

Sur cet exemple précis de Marianne, la critique et l’exaspération des féministes ont été frappantes.

Depuis le fameux Indignez-vous de Stéphane Hessel en 2010, au mouvement espagnol des Indignés en passant par cette Une de la revue britannique NewStatesman «Age of outrage», la neuroscientifique américaine Molly Crockett du département de psychologie de l’université de Yale s’est intéressée à l’indignation à l’ère numérique: «Les plateformes en ligne mettent à portée de main des outils permettant aux groupes traditionnellement hors des sphères du pouvoir d’analyser le comportement des plus puissants, expose la chercheuse. Exprimer son indignation en ligne peut décupler le sentiment d’adhésion d’un individu à une cause, parce qu’il s’engage publiquement.»

S’indigner en ligne, c’est (aussi) soigner son image

Mais les rouages de l’indignation, quand elle s’exprime sur internet, sont plus complexes. D’abord parce qu’en ligne, l’individu est bien plus souvent confronté à l’immoralité que dans la vraie vie. Comme une économie de marché, l’indignation s’évalue selon des coûts et des bénéfices. Molly Crockett les décortique ainsi: s’indigner face à un comportement malsain comporte des risques dans la vraie vie –on s’expose à une riposte potentielle, à un retour de bâton musclé. Sur les réseaux sociaux, le risque est moindre. Mais le bénéfice est plus élevé:

«L’intérêt que l’on porte à notre propre réputation décuple notre appétit pour l’indignation. Dans la vraie vie, notre indignation met en avant nos valeurs à qui veut bien regarder. Faire de même en ligne va instantanément promouvoir notre personnalité à l’ensemble de notre réseau de followers et au-delà. Les réseaux sociaux amplifient massivement ce bénéfice réputationnel», conclut la chercheuse.

S’indigner en ligne, en somme, c’est soigner son image. Et c’est aussi le carburant de la viralité. Comme l’explique Olivier Ertzscheid, maître de conférence sur le numérique à l’Université de Nantes.

«L’un des principaux ressorts de la viralité d’un contenu, c’est sa capacité à générer de l’indignation. Quand nous sommes confrontés à une information qui nous indigne, notre premier réflexe est de publier et republier. Ça tient du ressort cognitif: c’est ce besoin d’appartenance à une communauté d’intérêt ou une communauté de sensibilité. Mais c’est propre aux réseaux sociaux d’instrumentaliser quelque chose qui ressort du pulsionnel, rappelle le chercheur. C’est le travail de l’algorithme. Or comment est programmé un algorithme? Il doit garder ce qui génère le plus de réactions.»

«Petit cri de scandale quotidien» ou vraie action militante?

Quel visage prend alors le militantisme dans ce flot viral d’informations et réactions, créé à la fois par l’utilisateur et par l’algorithme? Le philosophe belge Laurent de Sutter a récemment partagé sa réflexion dans une vidéo sur le «triomphe de l’indignation»: «Depuis le triomphe des réseaux sociaux, quelque chose a remplacé l’activité politique: la militance, qui est de l’ordre du scandale ou de l’indignation. L’indignation est devenue le seul mode d’expression qu’on se donne sous la forme d’un petit cri de scandale quotidien: un tweet ici, un post Facebook par là… sans que l’on réalise la nécessité de redescendre sur Terre et de faire suivre ce scandale d’une action politique.»

Pour la professeure Hélène Breda, cet argument ne colle pas avec le militantisme féministe, arguant que réseaux sociaux ne sont pas déconnectés de la vie réelle:

«C’est réducteur d’opposer le militant physique et le militant de Twitter. C’est une erreur grossière de dire que les actions militantes sur internet ne sont pas légitimes car elles n’apparaissent pas dans le vrai monde. La première vague du féminisme a surtout été centrée sur le droit de vote, puis la deuxième vague, avec la question de l’avortement, qui consistait à faire évoluer les lois. C’était très concret.

Aujourd’hui, nous sommes dans la troisième vague du féminisme qui vise à faire évoluer les mentalités sur le rapport homme/femme, le consentement, la culture du viol, la répartition des tâches… L’enjeu est de sensibiliser à grande échelle. Et cela passe par la communication. Il ne s’agit plus seulement d’aller manifester une fois par an dans la rue. Relayer, reléguer une information est fondamental pour cette troisième vague du féminisme.»

Justine Boulo

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