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Pour la présidentielle, les Égyptiens ont le choix entre Sissi... et un candidat pro-Sissi

Temps de lecture : 5 min

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi affrontera lors de l'élection à venir l’un de ses soutiens. En l’absence d’opposition, un seul véritable choix est laissé aux Égyptiens: voter ou ne pas voter.

Au Caire, sur la place Tahrir, un supporter de Sissi interpelle les passants. |
Mohamed El-Shaded / AFP
Au Caire, sur la place Tahrir, un supporter de Sissi interpelle les passants. | Mohamed El-Shaded / AFP

«Avec toi pour l’Égypte.» Depuis plusieurs semaines, ce slogan est apparu sur les posters géants à l’effigie du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi qui ont envahi les rues de la capitale. Sissi n’était alors pas officiellement candidat et le régime tentait encore de sauver les apparences, celles d’un scrutin régulier, soucieux de faire bonne figure à l’international. Mais en l’espace de seulement dix jours, la période légale de dépôt des dossiers de candidatures décrétée par la commission électorale (du 20 au 29 janvier), les événements se sont accélérés pour ne laisser plus aucun doute sur la nature de l’élection qui se tiendra en mars: un vote sans opposition, ni débat.

Des candidats potentiels écartés

Dès le mois de décembre, deux candidats potentiels sont écartés de la course à la présidentielle, le colonel des forces armées Ahmed Konsawa, interpellé quelques jours après l’annonce de sa candidature, et l’ancien Premier ministre Ahmed Chafiq, qui jette l’éponge au lendemain de son retour forcé en Égypte, suivi en janvier par Mohamed Anouar Al-Sadate, neveu de l'ancien président égyptien.

Mais l’arrestation du général à la retraite Sami Anan, le 23 janvier, à moins d’une semaine de la date-limite de dépôt des dossiers de candidatures, plonge cette fois-ci le régime dans l’embarras. En effet, le lendemain, l’avocat et défenseur des droits de l’homme Khaled Ali renonce et laisse Sissi seul prétendant à sa propre réélection.

Dans l’urgence, l’entourage du président se tourne vers des soutiens du pouvoir pour trouver un candidat fantoche. Le parti Wafd refuse. Moussa Mostafa Moussa, leader du parti Al-Ghad, endosse le costume.

«Le sens du vote a changé»

«Les gens se moquent de cette élection, ils ne la prennent pas au sérieux», assure Hisham Kassem, journaliste et analyste politique. À l’image d’une candidature qui ne dupe personne, la page Facebook du nouveau prétendant à la présidence Moussa Mostafa Moussa affiche encore, après l’annonce de sa participation, des portraits du président en exercice.

«Je ne vois pas pourquoi les gens feraient la queue pour voter pour un candidat unique, Sissi, poursuit Hisham Kassem. Quand les électeurs ont voté pour lui en 2014, c’était en quelque sorte un contrat social, ils disaient: “oui, nous voulons avancer et nous voulons faire d’Abdel Fattah al-Sissi notre président.” Et quatre ans plus tard, on ne leur laisse aucun choix, c’est une rupture du contrat qui avait été passé à l’époque.»

En 2014, Sissi remporte l’élection présidentielle avec un score soviétique de 96,9% des voix et un taux de participation très élevé de 47,4%, soit 25,5 millions d’électeurs. Paradoxalement, les Égyptiens se rendent massivement aux urnes alors que leur vote vient pourtant d’être bafoué un an plus tôt, lorsque le coup d’État militaire du 3 juillet 2013 mettait fin au mandat du premier président démocratiquement élu, le Frère musulman Mohamed Morsi.

«Après le coup d’État de 2013, le sens du vote a changé. On ne se rend plus aux urnes pour choisir un programme politique, on se rend aux urnes pour manifester son adhésion ou pas, c’est une sorte de vote plébiscite, analyse une chercheuse spécialiste de la politique égyptienne qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat. Ce n’est plus un vote dans le sens d’un choix politique comme on l’a connu dans la petite période post-révolution.»

Pour Hisham Kassem, l’élection présidentielle qui doit se tenir en mars renverra à coup sûr les électeurs égyptiens à «l’apathie électorale» de l’ère Moubarak. Sous la présidence du raïs déchu, la participation n’a jamais dépassé les sept millions d’électeurs effectifs. Mais pour la spécialiste de la politique égyptienne, cette «cassure» intervient aux élections législatives de 2015 qui accusent une chute de la participation électorale. «Cela a été un processus, l’élection à venir en est la consécration. Elle consacre la mort du politique, la mort de l’espace public, la mort du débat. Mais elle consacre surtout le manque de compétences politiques des nouveaux dirigeants.»

Débordé par les candidatures successives de trois personnalités issues des rangs de l’armée, le régime a livré la preuve de son manque de préparation en même temps qu’apparaissaient sur le devant de la scène des divisions au sein de l’institution militaire.

La menace de l’abstention

«Il est clair que les autorités égyptiennes sont fermement décidées à arrêter et harceler quiconque se met en travers du chemin du président Abdel Fattah al-Sissi», déclarait Najia Bounaim, directrice des campagnes pour l'Afrique du Nord à Amnesty International, à la suite de l’arrestation de Sami Anan, décrite comme «une nouvelle atteinte aux droits du peuple égyptien à la liberté d'expression et à la participation politique».

«Tout le monde sait que c’est truqué, mais les gens n’ont pas envie d’une autre révolution.»

Un jeune égyptien

Dans ce contexte, nombre d’Égyptiens sont résignés, indifférents vis-à-vis d’un scrutin sur lequel ils semblent n’avoir aucune prise. «Tout le monde sait que c’est truqué», confie un jeune Cairote, déjà certain de ne pas aller voter. «Mais les gens n’ont pas envie d’une autre révolution», ajoute-t-il. Dans cette élection jouée d’avance, l’abstention massive représente bien la dernière menace pour le président Sissi face à une population épuisée par une politique d’austérité féroce et l’échec de la stratégie sécuritaire.

«C’est vrai que les gens sont à bout, si l’on regarde les difficultés qu’ils rencontrent pour se nourrir ou concernant leur niveau de vie. Mais un programme est mis en place pour offrir à la jeunesse de meilleures chances de trouver du travail», argumente un retraité.

L’homme de 70 ans a voté pour le maréchal Sissi en 2014 et assure qu’il revotera pour lui en mars: «Il vient de l’armée et sans lui, les Frères musulmans contrôleraient le pays.»

Le chaos en Libye, en Syrie et au Yémen, les troubles post-révolutionnaires et une économie atone représentent autant de raisons qui poussent une grande partie des Égyptiens à n’aspirer qu’au statu quo, voire à soutenir Abdel Fattah al-Sissi. «Il y a une demande d’ordre, confirme la chercheuse spécialiste de l’Égypte. C’est la base de la légitimité du régime.»

Appel au boycott

Écartés d’un scrutin qui a pris la forme d’un vote d’adhésion au profit d’un seul candidat, des partis d’opposition ont appelé au boycott de l’élection. La coalition du «Mouvement civique démocratique», créée en décembre, a lancé la campagne «Reste à la maison», rejoignant un autre appel au boycott lancé deux jours plus tôt, notamment par deux anciens candidats à l’élection présidentielle de 2012. Ces appels condamnent «une mascarade», en l’absence de «compétition loyale» et organisée dans un «climat de peur».

Le président Abdel Fattah al-Sissi a rapidement lancé des avertissements fermes à l’encontre des signataires de ces appels, montrant qu’aucune remise en question de la légitimité du scrutin ne serait tolérée. Selon des propos rapportés par l’agence de presse américaine Associated Press, le président a annoncé «d’autres mesures contre quiconque se croirait capable de jouer avec la sécurité du pays.» Au cours de cette prise de parole, il a également fait une rare référence à la révolution de 2011:

«Soyez prévenus, ce qui s’est passé il y a 7 ou 8 ans ne se répètera pas. […]. La stabilité et la sécurité de l'Égypte ne sont garanties que si ma vie et l'existence de l'armée le sont aussi.» Avant d’ajouter : «Je ne suis pas un homme politique qui se limite aux paroles.»

«Le changement par les élections est devenu impossible et le changement par la révolution n’est pas réaliste pour le moment», déclare Hazem Hosny, professeur de science politique à l’université du Caire, porte-parole du candidat écarté Sami Anan et signataire du premier appel au boycott.

«Notre appel est une déclaration à l’adresse du régime pour dire que nous ne nous rendons pas, que nous n’abandonnons pas. Cette élection marque le point de départ d’une nouvelle période de lutte contre la dictature.»

Martin Roux Journaliste basé en Égypte

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