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Le touriste qu'il faudrait détester, c'est le branché, pas le résident du Club Med

Temps de lecture : 7 min

Les vrais problèmes viennent de ceux qui «sortent des sentiers battus».

Une touriste à Paris | Go_see via Pixabay CC0 License by
Une touriste à Paris | Go_see via Pixabay CC0 License by

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Si vous aviez choisi l’été dernier de passer vos vacances à Majorque –comme plus de 10 millions de personnes–, peut-être que l’envie vous aurait pris de faire un petit tour sur le port et d’aller claquer trente balles pour un plat de pâtes au restaurant Mar de Nudos. Sauf que si vous y étiez le 20 juillet dernier, il est possible que vous vous soyez ramassé des fumigènes et des confettis dans l’assiette.

La seule chose que vous maîtrisez en LV2 espagnol étant «solo estoy mirando», vous auriez pu croire qu’il s’agissait là d’une coutume locale –genre fêter un saint (votre bienveillance légendaire). Pas du tout. Cette petite mise en scène était en fait un moyen de vous faire comprendre qu’on ne voulait plus de vous ici.

Vague de tourismophobie

C’est aussi ce qu’ont ressenti plein de touristes venus dépenser leurs pesos en Europe cet été. À Barcelone, Dubrovnik, Palma ou Venise, des locaux, excédés par l’hyper-concentration touristique de leur ville, ont commencé à montrer qu’ils en avaient ras-le-bol de voir leurs rues assiégées par les vacanciers.

Graffitis pas très accueillants sur les murs, cris devant les hôtels… Ce qui n’était qu’un ostensible manque de politesse a commencé à tourner au drame quand des pneus d’autocars ont été crevés ou des boutiques de location de vélos attaquées.

Résultat, les articles sur la «tourismophobie» sont devenus le Yakalélo de l’été (parenthèse coup de vieux, le tube fête ses vingt ans cet été) et le touriste se coltine désormais une cote de popularité aussi catastrophique que celle de Trump et de son administration hyper-saine d’esprit.

On s’est demandé s’il fallait vraiment en vouloir à ce petit monsieur à casquette, prêt à claquer son treizième mois pour visiter tous les monuments à côté desquels vous habitez sans jamais les regarder.

Ras-le-bol anticapitaliste et soupçon de xénophobie

Si vous tapez «touriste» sur Google Images, lieu consacré de l’imaginaire collectif, vous tomberez principalement sur un mec bedonnant, vêtu d’un t-shirt trop court et d’un bermuda, flanqué de coups de soleils mal placés.

Des Bronzés en Côte d’Ivoire aux Miller en camping-car, la pop culture n’a jamais été tendre avec les vacanciers. «Pourtant, quand Stendhal écrit Mémoires d’un touriste en 1838 ou qu’on crée le Touring Club de France en 1890, le tourisme a une image très positive, élitiste, rappelle Philippe Bourdeau, chercheur en géographie culturelle sur le tourisme. Ça se gâte avec les premières formes de massification. Quand le touriste devient identifiable, il devient “l’idiot du voyage”, comme l’a écrit le sociologue Jean-Didier Urbain.»

De moqué –il ne pipe pas un mot, paye 30% plus cher dans les restos, s’émerveille d’un rien et s’immortalise devant un vieux graffiti dans un couloir du métro–, le touriste devient progressivement l’emblème du consumérisme, de la mondialisation, de la hausse des prix de l’immobilier et de la standardisation des centres-villes. Oui, tout ça.

Ce qui explique que, cet été, on ait eu un peu de mal à distinguer la tourismophobie d’un ras-le-bol anticapitaliste et qu’en Espagne, les touristes ont été la cible d'Arran (mouvement de jeunesse du parti d’extrême gauche indépendantiste catalan) ou d’Endavant (groupuscule indépendantiste).

«Ce rejet est teinté de xénophobie, s’alarme Maria Gravari Barbas, directrice de la chaire Unesco Culture, Tourisme, Développement. Les discours anti-touristes ont monté d’un cran cet été. Quand on voit fleurir des banderoles qui disent “Si c’est la saison touristique, pourquoi on ne peut pas leur tirer dessus?”, c’est d’une gravité extrême. Malheureusement, le touriste est une cible facile: mobile, soi-disant aisé. On oublie vite ce qu’il rapporte.»

Si les Espagnols se sentent un peu submergés, c’est que le pays vient de passer la barre de quatre-vingt millions de touristes en 2017 et est devenu le deuxième pays le plus visité au monde –après la France– mais surtout le plus compétitif, d’après le Forum économique mondial de Davos.

Rien qu’à Barcelone, où les locaux sont pourtant bien remontés, l’activité touristique représente 15% du PIB, 150.000 emplois et pèse dix milliards d’euros par an. «Arran et les autres groupuscules oublient un peu vite que la Sagrada Familia est le seul monument au monde à avoir été construit grâce à la manne touristique.»

Alors OK, ils sont certainement les seuls à la visiter, mais en tout cas, on ne peut pas leur reprocher d’être venus les mains vides.

Que fait la police?

Comme si ce n’était pas suffisant de se faire regarder de travers dès qu’ils se baladent avec un Lonely Planet dans la main et une perche à selfie dans l’autre, les touristes doivent en plus supporter l’hypocrisie des autorités qui, bien obligées de hausser le ton, se sont mises à multiplier les mesures les ciblant expressément pour faire bonne figure.

Exemple: la mairie de Venise a institué une amende pour ceux qui s’aventuraient à pique-niquer par terre ou à plonger dans la lagune. À Florence, des ouvriers munis de Kärcher arrosent les alentours de la basilique Santa Croce, pour que personne n’ait envie de s’y poser et manger un sandwich.

Depuis 2016, Barcelone verbalise ceux qui utilisent un Segway dans certaines zones de la ville (quatre-vingt-dix balles, ça fait cher le flingage de lombaire). Et un peu comme vos potes qui vous demandent de vous déchausser quand vous arrivez pour l’apéro, l’Islande prie ses visiteurs de signer The Icelandic Pledge, le serment islandais –qui consiste à respecter la nature pendant leur visite sur l’île.

«On parle du touriste comme s’il était le problème, alors que c’est l’activité touristique qui est mal encadrée, poursuit Maria Gravari Barbas. À croire que les autorités pensaient que le tourisme est une activité de cueillette. Non, c’est une activité économique qui, à ce titre, doit être planifiée et encadrée.»

Pourtant, les lignes aériennes et offres low-cost continuent d’exploser, les grandes villes européennes peinent à ne pas devenir un AirBnB géant. «Qu’est ce qui est fait pour contrôler la location saisonnière? Le nombre de terrasses et de chaises dessus? L’ouverture de magasins de souvenirs? L’aménagement de la ville? Comment accueille-t-on ces flux?», s’interroge Maria Gravari Barbas, au moment où le Premier ministre français vient d’annoncer un coup d’accélérateur pour atteindre cent millions de touristes internationaux en 2020 et cinquante milliards d’euros de recette.

Vous êtes le problème

Vous qui ne voyagez que chez l’habitant, qui continuez à vanter les mérites de «l’expérience humaine» du couch surfing (vous n’êtes pas candidat de téléréalité, reprenez-vous), vous regardez de très haut cette petite guéguerre entre touristes et locaux.

Bien entendu, vous pensez échapper à toute critique, parce que vous, à Venise, les gondoles c’est une no-go zone et avec votre tourisme raisonnable hors des sentiers battus –là où vous prenez des selfies sans que personne ne vous voie–, vous êtes au-delà de tout soupçon.

Pardon de vous décevoir, mais vous êtes pire. Puisque personne ne déteste autant les touristes que les touristes eux-mêmes, on a vu émerger dans les années 1980 la notion de post-tourisme, sous la plume de Maxine Feifer dans Going Places. Une nouvelle manière d’envisager le voyage, qui entend se tenir à bonne distance de l’industrie touristique, valoriser l’expérience, réhabiliter l’authentique.

Bref, ne rien faire comme la masse et vivre comme un local. Avec un argument de bonne conscience: ne pas dénaturer la ville et, si possible, sauver la planète. Mais c’est justement ce tourisme-là dont les effets sont les plus pernicieux, comme l’explique Philippe Bourdeau:

«Cela fait une bonne trentaine d’années que les chercheurs disent qu’il vaut mieux un bon Club Med bien identifié qu’un flot de touristes solidaires qui, partis dans tous les sens, peuvent devenir incontrôlables.»

Car là où les tensions se font les plus fortes, c’est quand le tourisme s’établit dans des zones qui ne lui sont pas réservées, hors des enclaves identifiées et donc évitables. Et cette règle vaut pour la zone spatiale comme pour la zone temporelle.

«C’est pour cela qu’en montagne, les locaux sont prêts à travailler quinze heures par jour en saison pour avoir la chance de se réapproprier leur village pendant la basse saison, poursuit Philippe Bourdeau. Ne leur parlez surtout pas de “tourisme quatre saisons” et d’étaler la saison touristique sur l’année, ils ne veulent même pas en entendre parler.»

Cet éparpillement du touriste qui ne veut pas en être un, c’est justement ce qui a flingué l’identité de Berlin, selon Johannes Novy, urbaniste et chercheur à l’université de Cardiff: «On a vu l’apparition de zones touristiques dans des quartiers comme Prenzlauer Berg, Neukölln ou encore Kreuzberg, d’anciens quartiers ouvriers sans attractions touristiques.»

Dans ce dernier, le prix des loyers aurait grimpé de 80% en dix ans (selon un chiffre cité par le New York Times) et les rues se seraient remplies de cafés branchouilles (on se retient très fort de dire «hipster»), les touristes s’appropriant peu à peu des quartiers qui n’avaient rien demandé à personne.

«Ce qui est intéressant, c’est que démographiquement parlant, ceux qui gentrifient “chez eux” et ceux qui gentrifient dans leur pratique touristique sont les mêmes: une population privilégiée, influente, éduquée avec de grosses attentes en termes de consommation et de lifestyle. En s’appropriant les lieux, ils cherchent surtout à vivre comme chez eux, mais en vacances.»

Alors, qui aimerait pouvoir se cacher sous un bob jaune fluo maintenant?

Raphaëlle Elkrief Journaliste chez Stylist.

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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