Monde / Culture

La mode et la mort

Temps de lecture : 6 min

Quand la mode, censée capturer l'éphémère, se retrouve confrontée à la mort, elle ne manque pas pour autant d'imagination ni d'extravagance.

Donatella Versace aux obsèques d'Alexander McQueen. Via RexFeatures
Donatella Versace aux obsèques d'Alexander McQueen. Via RexFeatures

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

En 1993, pour son défilé de diplôme, Hussein Chalayan décide d’envahir le podium du Central Saint Martins de Londres avec sa collection The Tangent Flows: des vêtements en état de décomposition avancée qu’il venait tout juste de déterrer du jardin d’un ami, dans lequel ils avaient pourri pendant plusieurs mois.

Carton plein, la boutique de luxe Browns achète l’intégralité des pièces et confie au créateur une vitrine. Une exception. Car l’industrie de la mode, où la durée de vie des tendances s’apparente à celle des papillons, n’aime paradoxalement pas qu’on lui rappelle la caducité des choses humaines. Malgré la fascination pour le morbide d’Alexander McQueen, l’accoutrement gothique de la journaliste Diane Pernet (surnommée la «veuve sicilienne») et les mannequins-cadavres de Gareth Pugh, les rappels à la Grande Faucheuse restent rares.

Exceptionnels, même: il aura fallu la disparition d’Yves Saint Laurent, en 2008, pour que Vogue France ose le thème «funérailles», suivi en 2010 par un shooting funèbre du Vogue Italie signé Terry Richardson.

Naturellement, le silence plane aussi sur une question cruciale: comment ont été habillés les rois de la fashion, pour leur dernier voyage? D’Elsa Schiaparelli à Azzedine Alaïa, le mystère reste entier. Alors qu’ils nous ont indiqué la voie du style tout au long de leur vie, ils nous laissent désespérément seuls face à nos garde-robes pour le moment le plus crucial.

«La dernière tenue du défunt est hautement intime et n’est visible que par les proches, venus rendre un dernier hommage avant la mise en bière et la cérémonie officielle, où la loi impose que le cercueil soit fermé», explique à Stylist la maison Henri de Borniol, spécialisée en funérailles de célébrités et chefs d’État.

Alors qu’une une flopée de hashtags #BuryMeInThis a vu le jour sur Instagram, où des milliers de jeunes taguent la tenue dans laquelle ils aimeraient être enterrés, Stylist a mené l’enquête pour comprendre ce qui se cache derrière le tabou de la dernière tenue.

La mort au début du fil

Vous ne le saviez peut-être pas, mais toute l’industrie de la mode s’est codifiée et développée face à la mort. En 2014, l’expo La mort vous va si bien, un siècle de vêtements de deuil au MET Museum de New York explore l’important phénomène des robes portées par les proches du défunt après sa disparition. Un style très réglementé qui a permis au noir d’émerger comme «la» couleur glamour, chouchou des modeux de tous bords et synonyme de chic.

«Le noir indiquait que le porteur renonçait à la vanité des modes changeantes», expliquait la curatrice Jessica Regan à BBC.

Boostés par un taux de mortalité élevé et des impératifs d’étiquette imposés par la reine Victoria (les femmes devaient porter le deuil au moins pendant deux ans), les vêtements de deuil ont longuement été une industrie florissante. Créative, même. En effet, après le total black de mise pendant la première année de veuvage, il était admis qu’on glisse vers des tenues de «demi-deuil», grises ou violettes –accompagnées de bijoux spéciaux et densément brodées– qui rivalisaient avec les tenues de mariage.

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Le prêt-à-porter a bénéficié de la rapidité imposée par les disparitions imprévues, permettant de mettre en place un système efficace de création et livraison de vêtements. Elles ont aussi soutenu le développement des grands magasins, dans lesquels il y avait un «département deuil», très couru jusque dans les années 1920, et augmenté la demande pour la fabrication en gros de vêtements pour femmes. Car si les moins fortunées se limitaient à teindre leurs vêtements en noir, pour les classes moyennes la disparition d’un proche était un prétexte pour rénover entièrement une garde-robe. Une tradition qui s’est perdue, même si, en 2012, Léonor Scherrer, fille du couturier Jean-Louis et muse de Riccardo Tisci, a tenté de remettre le deuil victorien au goût du jour avec sa ligne de vêtements Funeral Couture (un loupé).

Funérailles chic

Bien que moins codifiée, l’industrie de la mode est restée fidèle à une certaine mise en scène du chagrin: quand un fashionista disparaît, le cortège funéraire devient une passerelle. Lors de la messe pour Gianni Versace, en 1997 à Milan, le prêtre a dû rappeler aux présents qu’ils étaient tous réunis «non pas pour un spectacle, mais pour un acte de foi».

En 2010, à Londres, ce sont les funérailles d’Alexander McQueen qui font crier au scandale. Dans l’église londonienne de St Paul de Knightsbridge, une armée de femmes en total look McQueen défile pour un dernier salut: Kate Moss enveloppée dans une cape de fourrure, l’héritière Daphne Guinness perchée sur d’extravagantes chaussures à plateforme, et Naomi, toute en plumes et bottes à talon doré.

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Plus récemment, Franca Sozzani, morte un 22 décembre, a eu le droit à une messe deux mois après sa disparition, calée en pleine Fashion Week milanaise. Le fleuron de la mode convié à la cathédrale –de Giorgio Armani à Valentino, en passant par Miuccia Prada, Donatella Versace, Carla Bruni et les omniprésentes Naomi & Kate– a offusqué le chic funéraire de Jackie Kennedy qui, pour les obsèques de son mari, avait une robe Givenchy, devenant la quintessence du veuvage élégant.

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Selon le très strict manuel de savoir-vivre britannique Debrett’s, «tous ceux qui assistent à un enterrement devaient être sombrement habillés». La mode aurait-elle transformé les funérailles en spectacle? Pas vraiment, assure Jessica Regan, pour qui la bonne tenue est simplement celle qui est la «plus appropriée à la personne en deuil», mais aussi celle qui rend le mieux hommage au défunt. Un bon point pour Johnny et ses motards donc.

Tenues pour cadavres: du pompeux au décontracté

Napoléon et son uniforme de colonel des chasseurs de la Garde. James Brown en costume violet. Bela Lugosi, never too much, enterré dans son costume de Dracula. Quelques dernières tenues sont entrées dans l’Histoire. La plus glamour étant certainement Marilyn Monroe, dont le dernier outfit of the day fut la robe Pucci verte qu’elle portait à Mexico en février 1962.

Et si on manque un peu de détails pour les autres disparus célèbres, c’est que l’habillage du défunt est perçu comme un acte privé, familier. Silence des professionnels sur l’affaire, car le style n’est pas une priorité.

«Les vedettes ne sont pas différentes des autres, les habits sont choisis par les familles en fonction de ce que la personne aimait dans la vie, explique la maison Henri de Borniol. Il s’agit souvent d’une tenue symbolique, comme une robe de mariée ou une chemise hawaïenne en souvenir d’un voyage. Lors des obsèques de Jean d’Ormesson, par exemple, la question qui s’est posée a été s’il fallait qu’on l’habille en tenue d’académicien ou pas.»

Dans son enquête Morgue, le journaliste Jean-Luc Hennig souligne que même ce rituel n’échappe pas à la tendance. Les thanatopracteurs modernes ont inventé un cadavre «maniable, abricoté, éclairci», dans une toilette qui nous vient tout droit des US. Exit «le mort couché, un peu emprunté, tête surélevée et mains jointes», maintenant on a le droit à une «espèce de dramatisation posthume, ultra-luxueuse, le mort vous parle, cocktail-party et revival merveilleux». Autre tendance, l'intime. Out: le costume trois-pièces. In: un jean, le pull préféré, une écharpe de football, un vêtement de travail, un pyjama ou un vêtement de loisir. 

Stylisme mortuaire

Pourquoi ne pas produire de toutes pièces une tenue dédiée à l’enterrement? C’est la question que s’est posée en 2012 l’Australienne Pia Interlandi, créatrice de linceuls durables, en matières naturelles comme le lin et la soie. Du sur-mesure, adapté qui plus est aux exigences des thanatopracteurs, qui habillent les dépouilles en plaçant «les habits à l’envers» comme le souligne le site de l’Assurance Obsèques. En effet, le corps n’est jamais retourné, mieux vaut donc «éviter les tenues comportant trop de boutons, extrêmement ajustées, ou coupées dans un tissu épais et difficilement malléable.»

Et dans le cas d’une incinération, sont proscrites les tenues comportant des matériaux inflammables qui dégageraient des vapeurs toxiques, comme le polyester. Quand il est impossible d’utiliser les habits de la personne décédée, des entreprises comme Ethel Maid prennent le relais. La société fondée en 1931 par une femme est devenue le plus important fournisseur pour les morts du Royaume-Uni, avec quarante-huit couturières et 10.000 vêtements fournis par an.

Interrogé par le site Racked, l’actuel propriétaire semble comprendre la difficulté d’un dernier habillage: «C’est compliqué de choisir, il faut aller dans le placard d’un proche et piocher à sa place un truc qu’il pourrait aimer.» Gros dilemme, au point que même sur Jeuxvideo.com, la question pousse certains forumistes à prendre les devants: «J’espère que j’aurai mon maillot du PSG floqué “fidjy 93” et mon jogging Nike.»

Benedetta Blancato Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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