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Choisir entre Sissi et un candidat pro-Sissi: les Égyptiens iront-ils voter?

Temps de lecture : 5 min

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi affrontera lors de l’élection qui doit se tenir en mars l’un de ses soutiens. En l’absence d’opposition et de débat, un seul véritable choix est laissé aux Égyptiens : voter ou ne pas voter. Que révélera le taux de participation?

Street lights’ lava glow around Tahrir Square | Frank Schulenburg via Flickr CC License by

«Avec toi pour l’Égypte.» Depuis plusieurs semaines, ce slogan est apparu sur les posters géants à l’effigie du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi qui ont envahi les rues de la capitale. Sissi n’était alors pas officiellement candidat et le régime tentait encore de sauver les apparences, celles d’un scrutin régulier, soucieux de faire bonne figure à l’international. Mais en l’espace de seulement dix jours, la période légale de dépôt des dossiers de candidatures décrétée par la commission électorale du 20 au 29 janvier, les événements se sont accélérés pour ne laisser plus aucun doute sur la nature de l’élection à venir: un vote sans opposition ni débat.

Dès le mois de décembre, deux candidats potentiels sont écartés de la course à la présidentielle, le colonel des forces armées Ahmed Konsawa, interpellé quelques jours après l’annonce de sa candidature, et l’ancien Premier ministre Ahmed Chafiq, qui jette l’éponge au lendemain de son retour forcé en Égypte, suivi en janvier par Mohamed Anouar Al-Sadate, neveu de l'ancien président égyptien. Mais l’arrestation du général à la retraite Sami Anan le 23 janvier, à moins d’une semaine de la date-limite de dépôt des dossiers de candidatures, plonge cette fois-ci le régime dans l’embarras. En effet, le lendemain, l’avocat et défenseur des droits de l’homme Khaled Ali renonce et laisse Sissi seul prétendant à sa propre réélection. Dans l’urgence, l’entourage du président se tourne vers des soutiens du pouvoir pour jouer le rôle du candidat fantoche. Le parti Wafd refuse. Moussa Mostafa Moussa, leader du parti Al-Ghad, endosse le costume.

«Le sens du vote a changé»

«Les gens se moquent de cette élection, ils ne la prennent pas au sérieux,» assure Hisham Kassem, journaliste et analyste politique. À l’image d’une candidature qui ne dupe personne, la page Facebook du nouveau prétendant à la présidence Moussa Mostafa Moussa affiche encore après l’annonce de sa participation des portraits du président en exercice.

https://twitter.com/SameralAtrush/status/957802828151615488/photo/1

«Je ne vois pas pourquoi les gens feraient la queue pour voter pour un candidat unique, Sissi, poursuit Hisham Kassem. Quand les électeurs ont voté pour lui en 2014, c’était en quelque sorte un contrat social, ils disaient: “oui, nous voulons avancer et nous voulons faire d’Abdel Fattah al-Sissi notre président.” Et quatre ans plus tard, on ne leur laisse aucun choix, c’est une rupture du contrat qui avait été passé à l’époque.»

En 2014, Sissi remporte l’élection présidentielle avec un score soviétique de 96,9% des voix et un taux de participation très élevé de 47,4%, soit 25,5 millions d’électeurs. Paradoxalement, les Égyptiens se rendent massivement aux urnes alors que leur vote vient pourtant d’être bafoué un an plus tôt, lorsque le coup d’État militaire du 3 juillet 2013 mettait fin au mandat du premier président démocratiquement élu, le Frère musulman Mohamed Morsi. «Après le coup d’État de 2013, le sens du vote a changé. On ne se rend plus aux urnes pour choisir un programme politique, on se rend aux urnes pour manifester son adhésion ou pas, c’est une sorte de vote plébiscite, analyse une chercheuse spécialiste de la politique égyptienne qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat. Ce n’est plus un vote dans le sens d’un choix politique comme on l’a connu dans la petite période post-révolution.»

Pour Hisham Kassem, l’élection présidentielle qui doit se tenir en mars renverra à coup sûr les électeurs égyptiens à «l’apathie électorale» de l’ère Moubarak. Sous la présidence du raïs déchu, la participation n’a jamais dépassé les sept millions d’électeurs effectifs. Mais pour la spécialiste de la politique égyptienne, cette «cassure» intervient aux élections législatives de 2015 qui accusent une chute de la participation électorale. «Cela a été un processus, l’élection à venir en est la consécration. Elle consacre la mort du politique, la mort de l’espace public, la mort du débat. Mais elle consacre surtout le manque de compétences politiques des nouveaux dirigeants.» Débordé par les candidatures successives de trois personnalités issues des rangs de l’armée, le régime a livré la preuve de son manque de préparation en même temps qu’apparaissaient sur le devant de la scène des divisions au sein de l’institution militaire.

La menace de l’abstention

«Il est clair que les autorités égyptiennes sont fermement décidées à arrêter et harceler quiconque se met en travers du chemin du président Abdel Fattah al-Sissi», déclarait Najia Bounaim, directrice des campagnes pour l'Afrique du Nord à Amnesty International à la suite de l’arrestation de Sami Anan, décrite comme «une nouvelle atteinte aux droits du peuple égyptien à la liberté d'expression et à la participation politique.» Dans ce contexte, nombre d’Égyptiens sont résignés, indifférents vis-à-vis d’un scrutin sur lequel ils semblent n’avoir aucune prise. «Tout le monde sait que c’est truqué», confie un jeune Cairote, déjà certain de ne pas aller voter. «Mais les gens n’ont pas envie d’une autre révolution», ajoute-t-il. Dans cette élection jouée d’avance, l’abstention massive représente bien la dernière menace pour le président Sissi face à une population épuisée par une politique d’austérité féroce et l’échec de la stratégie sécuritaire.

«C’est vrai que les gens sont à bout, si l’on regarde les difficultés qu’ils rencontrent pour se nourrir ou concernant leur niveau de vie. Mais un programme est mis en place pour offrir à la jeunesse de meilleures chances de trouver du travail», argumente un retraité. L’homme de 70 ans a voté pour le maréchal Sissi en 2014 et assure qu’il revotera pour lui en mars. «Il vient de l’armée et sans lui, les Frères musulmans contrôleraient le pays.» Le chaos en Libye, en Syrie et au Yémen, les troubles post-révolutionnaires et une économie atone représentent autant de raisons qui poussent une grande partie des Égyptiens à n’aspirer qu’au statu-quo, voire à soutenir Abdel Fattah al-Sissi. «Il y a une demande d’ordre, confirme la chercheuse spécialiste de l’Égypte. C’est la base de la légitimité du régime.»

Appel au boycott

Réduites au silence et écartées d’un scrutin qui a pris la forme d’un vote d’adhésion au profit d’un seul candidat, des figures de l’opposition ont appelé au boycott de l’élection. Deux anciens candidats à l’élection présidentielle de 2012 comptent parmi les signataires, ainsi que l’un des responsables de la campagne du candidat écarté Sami Anan. Ils condamnent l’absence de «compétition loyale» et un «climat de peur». «Le changement par les élections est devenu impossible et le changement par la révolution n’est pas réaliste pour le moment», déclare Hazem Hosny, professeur de science politique à l’université du Caire, porte-parole de M. Anan et signataire de l’appel au boycott. «Notre appel est une déclaration à l’adresse du régime pour dire que nous ne nous rendons pas, que nous n’abandonnons pas. Cette élection marque le point de départ d’une nouvelle période de lutte contre la dictature.»

En savoir plus:

Martin Roux Journaliste basé en Égypte

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