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Comment les Églises évangéliques se sont imposées dans la vie religieuse et politique brésilienne

Temps de lecture : 4 min

Au Brésil, la poussée des Églises évangéliques bouscule l’équilibre des religions du pays, posant un redoutable défi à l’Église catholique.

Un service évangélique à Rio de Janeiro (Brésil), le 4 mai 2007 | Vanderlei Almeida / AFP
Un service évangélique à Rio de Janeiro (Brésil), le 4 mai 2007 | Vanderlei Almeida / AFP

Au Brésil, l’essor des Églises évangéliques bouleverse tant la vie sociale que le paysage politique. Une «déferlante» qui pourrait bien toucher d’autres pays du sous-continent latino-américain, voire au-delà.

Le système politique brésilien apparaît souvent compliqué, tant sur le plan institutionnel que sur le plan de l’organisation de sa vie partisane. Il faut également ajouter à cette complexité de «nouveaux» venus dans la vie sociale et politique: les Églises évangéliques.

Théologie de la prospérité

Dans un ouvrage qui vient de paraitre –Jésus t’aime. Le déferlante évangélique (Éditions du Cerf)–, Lamia Oualalou, journaliste spécialiste de l’Amérique latine ayant longtemps vécu au Brésil, conte et analyse l’essor rapide de ces Églises composant un ensemble aussi bouillonnant que fragmenté. Elle montre ainsi l’influence et la puissance de ces nouveaux venus dans la vie démocratique du Brésil.

Si des Églises évangéliques existaient déjà dans les années 1910, L’Église Universelle du Royaume de Dieu est née en 1977 et s’impose, peu à peu, comme la principale représentante d’une galaxie regroupant un grand nombre d’Églises autonomes. Elle pratique une forme de syncrétisme religieux empruntant à plusieurs traditions brésiliennes, dont des spiritualités populaires afro-brésiliennes –ce qui renforce sa capacité d’infiltration de l’ensemble de la société.

La relation des évangéliques avec l’argent et le pouvoir est totalement décomplexée. Organisée comme une grande entreprise, elle s’épargne –au contraire des catholiques– les difficultés théologiques avec l’argent. Au contraire, elle encourage à en gagner, mais également à s’investir en politique.

Prédomine comme source d’inspiration des évangéliques une théologie de la prospérité, déjà en vogue à la Maison-Blanche et qui a infusé la société brésilienne. Offrant une synthèse entre la foi en Dieu et un solide appétit de consommation, cette doctrine consiste essentiellement à expliquer à chacun que la prospérité du monde passe d’abord par la sienne. Elle a d’autant plus pu se développer au Brésil que l’Église catholique a condamné la théologie de la libération [un courant de pensée né en Amérique latine, visant à rendre dignité et espoir aux pauvres, aux exclus et à les libérer d’intolérables conditions de vie, ndlr] et a ainsi offert un vide à remplir par des Églises concurrentes et dynamiques.

Religion de l’autonomisation de l’individu

Si les évangéliques progressent si vite, si leur implantation se solidifie, c’est parce que ces Églises s’insinuent dans toutes les failles de la société brésilienne: pauvreté, discriminations, racisme, etc. L'évangélisme est essentiellement une religion des périphéries, qui prospère dans les régions délaissées par le dynamisme économique des centres urbains ou aux marges immédiates des grandes villes, comme à Rio.

C’est aussi probablement une religion de l’autonomisation de l’individu: elle s’adapte aux contextes locaux et répond de surcroît aux problèmes de chacun. Elle délivre une vision personnelle en plus d'une vision du monde, ce qui lui vaut l’allégeance de millions de Brésiliens. Elle apparaît à la fois comme une religion adaptée à l’individualisme et comme une offre de solidarité et de collectif dans une société qui en est parfois démunie.

Dans un pays où les fractures territoriales sont béantes et les discriminations fréquentes, les évangéliques répondent à ceux qui ne sont pas les gagnants de la société brésilienne. Les Églises évangéliques contribuent à réhabiliter la parole populaire, délégitimée par les élites. Les gens des milieux les plus aisés tiennent à distance ce Brésil des pauvres où règne la violence. Les milieux les plus pauvres trouvent, au contraire, une forme

La «guerre sainte» des députés évangéliques

Si elles sont diverses et intègrent des Églises plutôt progressistes, l’essentiel du message des évangéliques est extrêmement conservateur. Au Brésil, loin de se tenir à distance de la politique, les évangéliques ont d’abord pris le parti d’investir les assemblées délibérantes pour faire valoir leurs vues. Elles visent désormais le pouvoir exécutif et s’emploient, à Brasilia, à préparer leurs troupes à cette perspective.

Au Parlement brésilien, on compte actuellement 20% de députés évangéliques, qui se sont organisés et qui pèsent. Marqués à droite, ils guettent le contenu des programmes scolaires et imposent un tir de barrage contre les éventuelles avancées bioéthiques. Les droits des LGBT+ sont un de leurs cauchemars et la source de quantité de déclarations ou manifestations homophobes.

Enfin, hostiles au Parti des Travailleurs (PT) de Lula et Dilma Rousseff, ils ont massivement voté pour la destitution de cette dernière. On peut apercevoir un côté «guerre sainte» dans leur démarche; Dieu est invoqué plus que fréquemment pour expliquer les votes de ces députés un peu particuliers.

Dans un Brésil qui a connu une accélération de son développement, les laissés-pour-compte forment un public de choix pour les évangéliques. Ces Églises embrassent les domaines du spirituel, du temporel, livrent une explication métaphysique et une vision métapolitique, répondent aux problèmes personnels, quotidiens et matériels de chacun.

Ce monde des évangéliques touche les policiers d’élite comme les chefs de gangs, les stars du football et les jeunes de favelas, fait défiler les quartiers pauvres dans les quartiers riches.

La gauche de Lula s’est trouvée désarmée face à ce mouvement de fond. L’Église catholique, en condamnant la théologie de la libération, a ouvert malgré elle la voie à la théologie de la prospérité. La révolution qui se prépare au Brésil a de fortes de chances d’être tout sauf catholique et progressiste. Et elle semble imminente.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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