Culture

Peaky Blinders introduit une femme révolutionnaire (et ayant réellement existé)

Temps de lecture : 7 min

Peaky Blinders, ses flingues, ses murs en brique couverts de suie, ses costumes sur-mesure et ses accents rocailleux. Mais c’est aussi une époque et son lot de personnages historiques des années 1920. Dernière figure qui fait son entrée dans la saison 4: Jessie Eden, que l’Histoire avait jusqu’alors quelque peu oubliée.

Jessie Eden (interprétée par l'actrice Charlie Murphy) dans Peaky Blinders. |
Capture d'écran
Jessie Eden (interprétée par l'actrice Charlie Murphy) dans Peaky Blinders. | Capture d'écran

Un bruit de talons résonne au quartier général de la Shelby Company Limited. Les ouvriers lèvent la tête. Intrigués, ils suivent des yeux une jeune femme vêtue d’un manteau rouge sombre et d’un chapeau à cloche progresser dans l’usine au son de Red Right Hand. Le morceau de Nick Cave & The Bad Seeds est habituellement collé au générique de chaque épisode, accompagnant l’entrée en scène de Thomas Shelby, le personnage principal, chef de gang et d’entreprise campé par Cillian Murphy.

Nick Cave - Red Right Hand - Peaky Blinders. Via YouTube

Mais dans la séquence d'introduction de ce nouveau personnage féminin, le morceau est repris par le group punk californien FIDLAR, et ce n'est certainement pas anodin. On peut y voir un passage de témoin, la figure autoritaire décrite dans les paroles pouvant très bien être assurée par une femme. À Birmingham, dans les années 1920, les candidates à ce rôle ne sont pas légion. Quelques années plus tôt, les femmes de la région participaient à l’effort de guerre et rejoignaient des syndicats. Mais à ce moment-là, on fait beaucoup pour rappeler à la gent féminine que sa place n’est pas à l’usine, mais bien à la maison. Or, Jessie Eden, élevée par des parents socialistes puis abandonnée par un mari qui ne partageait pas ses convictions politiques, doit, seule, subvenir aux besoins de son fils adoptif. Encore aujourd’hui, on se souvient d’elle comme d’une dame pas vraiment réputée pour se laisser faire.

Meneuse de grève

Incarnée par l’actrice irlandaise Charlie Murphy à l’écran, Jessie Eden naît Jessie Shrimpton en février 1902 à Winson Green. Un quartier ouvrier encore agité par des émeutes en 2011. Selon l’acte de naissance, son père est alors «compagnon-joaillier». Sa mère, qui n’a que 17 ans lors de la naissance de la première de ses trois filles, ne travaille que durant la guerre, dans une fabrique de munitions. Dans Peaky Blinders, Jessie Eden est déjà évoquée dans l’épisode 3 de la saison 4. Polly, la tante des frères Shelby et jusqu’alors le personnage féminin le plus autoritaire, bien que tourmenté par des problèmes d’alcool et d’amour-propre, embarque les épouses et employées de ses neveux pour voir Eden parler dans un marché de la ville. Pourtant, cette scène qui se déroule en 1924 n’a pas pu avoir lieu.

En effet, le premier acte militant de Jessie Shrimpton remonte à mai 1926, lors de la grève générale qui oppose, dans l’ensemble du pays, le monde ouvrier au gouvernement du conservateur Stanley Baldwin. Le mouvement cherche à forcer les autorités à freiner les réductions salariales ainsi que la dégradation des conditions de travail dans les mines de charbon. Des revendications qui font de la grève de 1926 un moment important de l’histoire sociale britannique. À tel point que Steven Knight, créateur de la série, a toujours pensé à l’étudier.

«Parce que c’est une époque où la possibilité d’une révolution réelle était dans l’air, expliquait-il au Guardian en 2016. Birmingham a toujours été une ville très radicale, très à gauche, avec beaucoup de syndicats. C’était important d’avoir un personnage qui représentait ça

Un million de personnes suivront le mouvement à travers le pays, au prix de nombreux sacrifices. Lors des cinquante ans de la grève, Eden, alors âgée de 74 ans, se confiait au Birmingham Post: «On avait très peu de viande, racontait-t-elle. On vivait de pain, de confiture et de margarine. Ma mère essayait de faire un gâteau de lait si elle pouvait.»

Une mère qui soutenait également sa fille en accrochant un drapeau rouge à la fenêtre de la maison, alors que le père suivait lui aussi le mouvement de grève. Si Eden n’est pas la rockstar du syndicalisme décrite dans la Peaky Blinders, elle possède quelque chose que tout le monde n’a pas: du charisme.

«Un des policiers a mis ses mains autour de mes bras, narrait-t-elle, toujours au Birmingham Post. Ils me disaient de rentrer chez moi, mais la foule hurlait “laissez-la tranquille!” Puis des hommes sont venus repousser les policiers. Ils n’ont plus rien fait après ça. Je pense qu’ils savaient qu’il y aurait eu une émeute. Vous voyez, je n’ai jamais eu peur de la police ou des soldats, parce que j’avais le peuple avec moi.»

Alors Jessie continue la lutte. En 1926, son impact n’est en réalité pas immense. C’est du moins ce qu’assure Graham Stevenson, membre du Parti Communiste, auteur et conférencier qui a connu Jessie Eden lors d'une manifestation contre la guerre du Viêt Nam. «En 1926, elle n’était qu’à la tête de sa section, explique-t-il. C’est surtout les hommes qui ont fait grève. C’était tout de même une victoire pour elle, mais son rôle était bien moins important qu’en 1931

En 1931, 10.000 ouvrières de Birmingham se mettent en grève pendant une semaine. À l’origine du mouvement, une décision de Charles Lucas, propriétaire de l’usine de pièces de moteur où travaille Eden. Après un voyage aux États-Unis, l’industriel souhaite tester sur ses employés le système Bedaux, modèle d’organisation scientifique du travail inventé par le millionnaire franco-américain Charles Bedaux. Le principe? Rémunérer les travailleurs sur la base de temps chronométrés, établis selon les tâches. À un temps donné correspond un volume de travail prédéfini. Connue comme l’ouvrière la plus efficace de la compagnie, Jessie Eden sert de référence. Chaque employé devait donc s’efforcer d’être aussi rapide qu’elle.

Par-dessus le marché, les deux experts américains invités à tester le système mesurent le temps passé par les employées aux toilettes. Révoltée, Eden intime à ses camarades de déposer les outils. 140 d’entre elles la suivent et virent les Américains de l’usine. Avec le soutien du TGWU, un syndicat ouvrier, d’autres usines et de la branche locale du Parti Communiste, 10.000 personnes se mettent en grève. Lucas abandonne le système Bedaux et Jessie est portée en triomphe. Quelques semaines plus tard, néanmoins, Jessie Eden est mise à la porte. Pas démontée, elle emploie son temps libre à faire en sorte que les autres trouvent ou conservent leur travail.

Dans le métro de Moscou

Plus à même de se concentrer sur son engagement social et politique, Jessie rayonne. Jusqu’à ce que le PC la récompense, en l’envoyant directement à Moscou, parmi d’autres ouvriers des Midlands. Stevenson précise: «Ils ne cherchaient pas forcément les ouvriers les plus intelligents, ni les plus instruits. Ils voulaient des gens qui connectaient avec la working class».

Source principale en ce qui concerne la vie de Jessie Eden, sa belle-fille, Andrea McCulloch, répondait l’an dernier aux questions de Graham Stevenson. «Elle m’a dit qu’elle ne pouvait le dire à personne, raconte-t-elle. Pendant deux ans, personne ne savait où elle était.»

«Jessie faisait partie d’un plan de séduction de l’Union Soviétique destiné à un public britannique plus large.»

Et personne ne semble non plus certain de la date exacte du voyage de Jessie Eden en Union Soviétique. En revanche, on sait que Jessie a voyagé «dans des zones récemment industrialisées, au delà de l’Oural». Puis qu’elle participa à la construction du métro moscovite, vraisemblablement sur le dernier tronçon, bâti à partir de 1934.

En Russie, Eden fréquente l’École internationale Lénine, destinée aux futurs cadres du PC à travers le monde. De retour au pays, elle jouit ainsi d’une aura nouvelle. En pleine Seconde Guerre mondiale, l’activiste reçoit Ivan Maïski, ambassadeur soviétique au Royaume-Uni, présent à Birmingham de manière symbolique pour sceller la livraison du premier tank Valentine, construit dans les Midlands avant de rejoindre le front.

«C’était important d’avoir une figure locale qui tend des fleurs à la femme de l’ambassadeur, commente Stevenson. Jessie faisait partie d’un plan de séduction de l’Union Soviétique destiné à un public britannique plus large.» Suite logique, Jessie est candidate communiste aux élections générales d’août 1945, dans le secteur de Handsworth. Elle remporte 3,4% des voix, soit 1.390 votes avant de doubler ce nombre de voix deux mois plus tard aux municipales.

Le scénario peu fidèle de Peaky Blinders

Dans Peaky Blinders, c’est avec le Labour qu’elle s’affiche, visiblement membre de l’équipe de campagne de Tommy Shelby, candidat travailliste dans la circonscription de Birmingham South. Une distorsion de l’Histoire, évidemment, mais pas si absurde.

«À cette époque, le Parti Communiste faisait du pied au Labour pour créer un front unique, explique Stevenson. La direction du Labour y était hostile. Mais dans certaines zones, on a eu des coopérations pour les élections locales.»

Retraitée en 1960, Jessie Eden est toujours restée fidèle au Parti, même si dès la décennie précédente, elle se concentre sur une autre carrière. En 1950, elle adopte un «GI Baby», appellation des fruits d’unions souvent très brèves entre les soldats américains et les femmes du coin. Elle l'élève avec son second époux, Walter. Jessie, qui ne pouvait elle-même donner naissance à un enfant, voyait cette adoption comme un devoir social.

L'entrée de Jessie Eden. Via YouTube

Selon sa belle-fille, Eden, décédée le 27 septembre 1986 d’un arrêt cardiaque à l’âge de 84 ans, aurait aimé l’interprétation tout en regards méprisants et nez relevé de Charlie Murphy: «Pour Jessie, manifester était simplement la chose à faire, racontait-elle au Guardian. Je pense qu’elle aurait été ravie d’avoir un personnage basé sur elle, parce que cela permet de diffuser son message.»

Pas sûr, en revanche, qu’elle ait goûté à la totalité du scénario. Au fil des rencontres entre la Eden fictive et Tommy Shelby, on apprend que le leader de gang a également cru à la cause communiste, à la possibilité d’un monde plus juste. C’était avant que la guerre le transforme, comme ses frères. Avant de les plonger dans la criminalité organisée. Parce qu’il y a cru, puis aussi pour ses yeux clairs et son cœur maintes fois brisé, il parvient en fin de saison à briser les barricades dressées par Jessie. Il la séduit et se sert d’elle. Alors, forcément, Graham Stevenson n’est pas totalement satisfait.

«L’actrice approche très bien son personnage, mais le scénario est ridicule, peste-t-il. Pourquoi ne pas écrire sur la vraie Jessie? Ce n’est pas nécessaire d’inventer. C’est transformé pour plaire aux Américains.»

Étrange tournure de l’Histoire que de romancer la vie d’une ancienne de l’école Lénine, pour vendre une série aux États-Unis.

Thomas Andrei Journaliste

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