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Le #Jeremstargate, ou l'irruption de l'auto-journalisme

Temps de lecture : 7 min

Lancée et alimentée sur les réseaux sociaux, l'affaire Jeremstar illustre comment le public peut désormais imprimer sa marque sur l'agenda médiatique.

Jeremy Gisclon, aka Jeremstar, le 5 octobre 2017 à Paris | Joël Saget / AFP
Jeremy Gisclon, aka Jeremstar, le 5 octobre 2017 à Paris | Joël Saget / AFP

GHB, agressions sexuelles et corruption de mineurs. Voilà les mots clés que l’on utiliserait pour résumer le «#Jeremstargate» du point de vue strictement criminel.

Mais le cas a ceci de particulier qu’il dépasse largement ce cadre et doit être considéré à l’aune d’un autre vocabulaire: réseaux sociaux, télé-réalité, vengeance, délation, etc. Autant de termes posant bien des questions et que l'on pourrait englober en un seul: l’auto-journalisme.

Le scoop ne fait pas le journaliste

Quelques mots sur l’affaire. Jeremstar est une star du net, via YouTube, où il s’est fait connaître en interviewant des personnalités de la télé-réalité dans sa baignoire, et via Snapchat, réseau social sur lequel il documente sa vie avec ce qu’il faut d’excentricité pour la rendre théoriquement plus intéressante qu’une autre.

Entendons bien que la télé-réalité est un monde en soi, à part, qui continue d’exister au-delà des curieux des débuts par l’entremise d’une communauté jeune –voire très jeune–, qui observe et commente massivement les relations humaines que les acteurs de ces shows entretiennent ou semblent entretenir.

Tout commence à la mi-janvier. Un jeune homme de 19 ans se faisant appeler Aqababe –qui n’a jamais caché être assoiffé par le buzz et désireux d’atteindre une certaine célébrité, aussi superficielle soit-elle– poste une vidéo de deux stars de la télé-réalité main dans la main. Jeremstar, dont c’est également le gagne-pain, publie à son tour la vidéo, mais en cachant le nom d’Aqababe.

Déjà, à l’origine même de l’affrontement sordide qui va se déclencher, on pourrait croire à un conflit classique de «journalistes». Outre l’intérêt limité de l’info en question, la reprise par un média d’un texte, d’une image ou d’une vidéo sans que le média ou l’auteur originel ne soit cité est un cas d’école, une complainte aussi récurrente que justifiée.

Les journalistes avisent habituellement en privé ou, si aucune réponse n’est faite, par le biais d’un tweet, histoire de rétablir la vérité. Mais Aqababe a beau avoir déniché un scoop d’un certain genre, il n’en est pas journaliste pour autant.

Sa réaction sera donc de se venger, immédiatement, et pas n’importe comment: il diffuse une vidéo intime de Jeremstar. Une publication susceptible de relever de ce qu’on appelle le «revenge porn», punissable en France de deux ans de prison et de 60.000€ d’amende.

Enquête improvisée et vigilantisme

Aqababe ne va cependant pas s’arrêter là. Il accuse également Jeremstar de jouer aux entremetteurs pour le compte d’un certain «Babybel», surnom de Pascal Cardonna, cadre à Radio France et coordinateur numérique de France Bleu. Jeremstar se chargerait de trouver des adolescents d’une quinzaine d’années pour satisfaire les désirs sexuels du quadragénaire.

Ainsi, pour appuyer ces accusations qu’il avoue être parties d’un coup de bluff, Aqababe et autre jeune protagoniste, Annoir –qui dit lui être une victime de Pascal Cardonna–, vont se transformer en reporters, alimentant eux-mêmes l’affaire au fil des jours, que ce soit par la (re)diffusion de vidéos Snapchat filmées par Jeremstar lui-même alors qu’il était en compagnie de Pascal Cardonna et, parfois, de très jeunes hommes au silence il est vrai pesant, ou par des interviews d’autres victimes ou de l’entourage de Jeremstar.

Des interviews à la rigueur journalistique pour le moins contestable. Réalisées par Skype ou par téléphone tout en filmant l’écran avec un autre appareil, ces entretiens sont parfois découpés, toujours menés et commentés de façon très impliquée. Il est arrivé par exemple qu'Annoir assure à sa correspondante que la conversation est privée avant de diffuser celle-ci –dont l’intérêt est d’ailleurs très limité– à l’ensemble de sa communauté.

La taille de cette communauté importe finalement peu, à partir du moment où elle n’est pas fermée mais bel et bien publique et que les échanges sont consultables par tous, comme le sont les articles d’un journal.

Aqababe et Annoir se transforment en médias, relatant une enquête dont ils sont acteurs, non pas seulement en tant que reporters improvisés mais aussi en tant que victime supposée pour l’un et de concurrent envieux pour l’autre. On est donc loin du simple journalisme gonzo à la première personne –qui refait d’ailleurs surface ici et là–, dont la subjectivité réfléchie et contrôlée peut parfois s’avérer particulièrement éclairante.

Ce que font Aqababe et Annoir est plutôt à ranger du côté du vigilantisme, la justice pour soi et par soi, ou dans l’autojournalisme, comme on pourrait parler d'autofiction.

Pression populaire sur les médias

Et les médias, les vrais, dans tout ça? D’abord muets, ce dont ladite communauté –au sens large– a commencé à se plaindre (voire à crier au complot), ils vont ensuite s’accaparer l’affaire. Certains se contenteront de la mentionner, tandis que d’autres mèneront plus ou moins l’enquête à leur tour, dans un délai très court, comme sous pression.

Résultat: appels à témoin au sein même des articles et revues de tweets décontextualisés et présentés comme incriminants de fait. L’hebdomadaire people Public parle même, en couverture, de «réseau pédophile» –sur les seules bases exposées ci-dessus.

Une conclusion rapide qu’on dirait servir à combler un retard, à répondre à une demande pressente, à un peuple qui réclame. Un peuple qui n’a jamais eu autant la parole que par le biais des réseaux sociaux; un peuple désormais doté de son propre porte-voix, pour l'une des premières fois; un peuple qui fait de moins en moins confiance aux médias traditionnels, jusque-là considérés –justement– comme seuls porte-voix, comme seuls liens avec l’autorité.

Pièce dans la machine

Cette situation d’égalité presque parfaite entre les médias, par ailleurs en position de faiblesse économique, et le public est inédite. Chacun peut influencer l’autre et s’en inspirer. Mais que conclure lorsque l’un fait gonfler une bulle qui pourrait bien être spéculative et que l’autre, pour exister, remet aveuglement une pièce dans la machine? Que faire pour éviter des affaires Outreau à outrance?

La question s'est posée pour le mouvement #MeToo, parti du cas Weinstein. Si une longue et profonde enquête a été à l’origine de l’affaire, le déferlement de témoignages visant d’autres célébrités a pris de court le gros des médias, qui se sont rapidement contentés de faire connaître ces accusations à l’instant même, ou presque, où elles étaient formulées.

L’animateur Tex aurait-il été viré de France 2 si un twitto très suivi n’avait pas posté l’extrait de sa blague misogyne en s’en indignant, avant que les médias en fassent des dépêches face au grand nombre de retweets?

Évidement, ces interrogations peuvent, et doivent, être posées autrement. Aurait-il été normal que Tex garde son job? N’est-il pas bon que la parole de victimes de violences sexuelles soit libérée et largement diffusée? Pascal Cardonna et Jeremstar, à considérer que les accusations qui pèsent sur eux soient fondées –c’est là tout l’enjeu–, auraient-ils continué à manipuler des adolescents à des fins sexuelles sans l’intervention d’Aqababe et consors?

Répondre à la demande plutôt que lui obéir

En tant que nouveau rédacteur en chef adjoint du tout médiatique, le public a clairement des arguments à faire entendre, des sujets à mettre en avant, des angles à proposer, voire même des éléments d’enquête à souligner ou à mettre à disposition –sous réserve de validation. C’est que journaliste reste un métier, dont les professionnels doivent connaître et respecter certaines règles pour éviter, au maximum du moins, de tomber dans les pièges sans cesse tendus par les âmes vengeresses prêtes à tout pour faire parler de soi ou pour faire tomber un ennemi –ce dont la politique s’est fait une spécialité (François Fillon en sait quelque chose).

Ces règles, les journalistes eux-mêmes doivent s’efforcer de ne pas les mettre de côté face à des urgences toutes relatives. Par exemple en freinant les publications accusatrices lorsqu’en approfondissant les recherches, Aqababe apparaît aussi instable qu’accro à la starification et qu'il est lui-même soupçonné d’être l’acteur de vidéos porno bordeline, sous le pseudonyme «fuckaniss».

Peut-être a-t-on désormais autant de rédacteurs en chefs que de sélectionneurs de l’équipe de France de football, c’est-à-dire plus de soixante millions. Et peut-être, sûrement même, y a-t-il quelque chose de fondamentalement positif, voire progressif, à cela. À la condition pour les journalistes de se nourrir de cette situation nouvelle plutôt que de la subir: enquêter dans une direction proposée plutôt que répéter naïvement des accusations, réfléchir à une indignation plutôt que de réagir par mimétisme émotionnel –ou par contraste, selon la ligne éditoriale. Bref, à faire du journalisme en sachant répondre à la demande, sans lui obéir pour autant.

Thomas Deslogis Journaliste

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