France

Comment François Hollande a remporté la présidentielle de 2017

Temps de lecture : 11 min

Et si le Canard enchaîné n’avait pas publié ses informations sur François Fillon le 25 janvier...

François Hollande, victorieux. |
Stéphane de Sakutin / POOL / AFP
François Hollande, victorieux. | Stéphane de Sakutin / POOL / AFP

Souvenez-vous...

Il y a un an, le Canard enchaîné du sortait l'affaire Penelope Fillon. Une révélation qui a changé le cours d'une présidentielle que beaucoup croyaient gagnée d'avance pour l'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Que se serait-il passé si cet article n'avait jamais existé? On ne le saura probablement jamais. Mais on peut l'imaginer.

Slate publie donc une uchronie en quatre volets et explore différents scénarios. Découvrez le premier épisode: Comment François Fillon a remporté la présidentielle de 2017. Le deuxième: Comment Marine Le Pen a remporté la présidentielle de 2017. Le troisième: Comment Jean-Luc Mélenchon a remporté la présidentielle de 2017

Et si les événement s'étaient déroulés autrement...

Il n’a pris avec lui que Gaspard Gantzer, le conseiller dont, de toute façon, il n’est jamais arrivé à se débarrasser. Conseiller qui lui a déjà demandé, par deux fois, dans l’avion, ce qu’ils vont faire en Corrèze. Où la météo n’a pas annoncé de pluie pour la journée. François Hollande grommelle une explication inaudible. Rien à tweetter, Gaspard.

Le président, du coup, repense à son petit quart d’heure voyou de la veille, cette envie gamine d’aller dépenser, à son profit, un peu de l’argent de la République, le jet aller-retour pour Brive, les services de sécurité sur le pied de guerre, et la potée pour dix personnes qu’il a fait préparer par un restaurateur de Tulle. Tant pis pour les finances de l’État. N’a-t-il pas fait sa part en réduisant sa rémunération de président, en 2012, au grand dam de sa compagne de l’époque?

Valls jaloux de Macron

Ces pas de côté, ces rebuffades intimes, c’est sa manière d’être en rébellion, en cette fin novembre 2016. De croire les autres ainsi tenus à distance, les médias, ses collaborateurs, beaucoup de socialistes; sa famille, même, Ségolène et les enfants, tous occupés à lui recommander vivement de ne surtout pas chercher à se représenter. Manuel Valls aussi bien sûr, qui s’en veut tellement de son retard sur Emmanuel Macron dans le rite du meurtre du père, qu’il ne peut plus se tenir dans son bureau de l’Élysée, face à lui, sans se lever nerveusement, au prétexte de se dégourdir les jambes.

François Hollande, pourtant, ne se fait pas d’illusions. Pendant le déjeuner, les amis et les élus locaux qu’il a conviés à partager la potée auraient la mine embarrassée, et ce sera à lui et à son réservoir de blagues à deux balles de détendre l’atmosphère. La promenade digestive dans les bois risquait aussi de prendre des allures de procession funèbre, jusqu’à ce que l’un de ses compagnons ne se jette à l’eau: «Alors, monsieur le président, vous avez pris une décision?» Il lâcherait une réponse de normand, ou plaisanterait, mais il savait qu’il ne gagnerait là qu’un répit provisoire.

Il était cerné. Longtemps, à cette même question, les visages de ses interrogateurs conservaient une certaine neutralité. Ces derniers jours, il pouvait y lire qu’une réponse positive –oui, il envisageait de se porter candidat pour un second mandat– les clouerait sur place.

L'ombre de Tonton?
François Hollande s’est mis dans les pas de son lointain prédécesseur, François Mitterrand, qui, pour éviter les questions sur ses intentions, pendant l’hiver 1987-1988, et jusqu’aux premiers jours de mars 1988, s’en était allé visiter la France, s’invitant à la table d’anciens compagnons de son réseau de Résistance, dans l’espoir qu’on lui parle d’autre chose. La presse, ses adversaires, Jacques Chirac, déjà en campagne électorale, ceux de son camp, et surtout Michel Rocard, piaffant comme aujourd’hui Manuel Valls, mais aussi ses héritiers du PS... tout le monde le harcelait, et évidemment, il prenait un malin plaisir à les faire attendre, en s’esquivant.

Son âge, 72 ans, faisait problème? «Président sépia», criait la droite. Alors, François Mitterrand jouait les vieux, allant à pas prudents, engoncé dans ses par-dessus, en écharpe et chapeau, et cet hiver-là, se plaignant de maux de gorge persistants. Même attablé en Corrèze, François Hollande sait bien qu’il ne dispose pas de ces avantages. Surtout, il n’a pas les sondages euphoriques qui avaient accompagné la réélection (à 54%) de son prédécesseur. Au printemps 1987, 49% des Français souhaitaient que Mitterrand concoure à un nouveau septennat; et 54% à l’automne suivant. Celui-ci bénéficiait, en outre, d’une vague de sympathie parmi la jeunesse, «la Tontonmania».

Un président si impopulaire

François Hollande détient, lui, le record de l’impopularité présidentielle, et le pays n’en démord pas, acharné à lui maintenir la tête sous l’eau. Son indice de satisfaction était remonté, après les attaques terroristes du Bataclan et des terrasses, le 13 novembre 2015, pour replonger, quelques mois plus tard, sous la barre des 20%. À 16%, même, selon un sondage IFOP pour Paris-Match. Pire: à en croire le même institut, seuls 12% des Français disent souhaiter sa réélection à la tête de l’État –et seulement 22% des sympathisants de gauche. Son Premier ministre, Manuel Valls, fait mieux que lui, à 34% d’opinions favorables. En hausse de 6 points, en plus.

«Si tu te représentes, tu finiras cinquième au premier tour; ils seront tous devant toi: Fillon, Le Pen, Macron, Mélenchon...»

Autour de lui, tout le monde se comportait comme si le quinquennat allait s’achever là, en décembre, dès qu’il aurait indiqué ses intentions au pays, comme il avait promis de le faire. L’impression qu’un plan social précipité se préparait à l’Élysée, et que c’était encore le mieux qu’il pouvait arriver. Jean-Pierre Jouyet, son secrétaire général, et vieil ami, n’élevait plus la voix dans le bureau présidentiel. On le veillait comme un agonisant. Ses enfants lui décrivaient les bienfaits d’une retraite politique. Ancien président, c’était pas mal non plus. Ils iraient ensemble au foot, et il pourrait faire enfin sortir Julie de sa cachette.

«Visiteur du soir» familier, et membre de la promotion Voltaire de l’ENA, à laquelle le président avait donné le pouvoir, Michel Sapin était venu, la veille, lui mettre les points sur les i:

«- Si tu te représentes, tu finiras cinquième au premier tour; ils seront tous devant toi: Fillon, Le Pen, Macron, Mélenchon…

- Je suis le seul à conserver une chance d’unir la gauche progressiste, en vue de la présidentielle. Valls, Montebourg, Hamon, les écolos, qui tu veux, Taubira, ils sont tous clivants les uns pour les autres. Ça va finir en confettis.

-Arrête! Tu as toute la gauche contre toi. Elle a passé l’année dans la rue à te maudire pour la loi Travail et la déchéance de nationalité.

- Ça, c’était une connerie, la déchéance de nationalité, je le reconnais, mais c’est plébiscité par les Français... on ne peut pas tout le temps avancer en sens contraire.

- C’est une mesure d’extrême droite, demande à Taubira…

- Je ne demanderai plus rien à Taubira

Un président trop trempé pour être normal

François Hollande avait éconduit son visiteur, prétextant un coup de fil à la Chancelière. Il n’ignorait rien de ce qui se disait sur lui. Il enregistrait même les critiques comme on range un herbier. Il n’avait pas renoncé à la lecture de la presse, ni à la fréquentation des journalistes, même de ceux qui avaient la dent dure contre lui. Il avait accepté de se confier régulièrement, et sans précaution, aux deux auteurs du livre Un président ne peut pas dire ça. Des reproches de toutes parts l’avaient assailli, à la parution. Il ne comprenait toujours pas pourquoi.

Ne pas faire l’unanimité lui était une vieille habitude. À force, depuis qu’il avait pris en charge les destinées du PS, en 2002, après l’échec de Lionel Jospin, son cuir s’était tanné. Aussi le «Hollande bashing» ne l’avait-il pas surpris. C’était simplement arrivé tôt. Dès les premières semaines du quinquennat. Une ironie goguenarde s’était enclenchée en réaction à sa proposition d’une «présidence normale». Quand il avait parlé de prendre le train, le parterre politique s’était esclaffé. On moquait ses noeuds de cravate de guingois, ses rondeurs physiques, de retour avec l’exercice du pouvoir, ou son aptitude à attirer sur lui la pluie pendant les cérémonies officielles.

Une fois, il s’était indigné: «Mais c’est dégueulasse!». Puis il avait remis en place sa carapace. N’avait plus jamais parlé de ce qu’il éprouvait devant de tels assauts. François Hollande encaissait, et il n’était pas peu fier de cette performance, plus de quatre ans durant. Aucun connaisseur de la gauche n’aurait pu prévoir l’explosion de la folie suicidaire dont celle-ci allait faire preuve, une fois aux affaires. Le bal des egos, les remontrances boursouflées de Martine Aubry, les égarements idéologiques des «frondeurs», le gauchisme baba des écolos. Plus Jean-Luc Mélenchon...

L'homme de synthèse

Cette foire permanente ne l’avait pas empêché de mener ses réformes économiques, de faire accepter à cette gauche nostalgique quelques avancées, quant à la flexibilité du marché de l’emploi, à la baisse des charges des entreprises, au soutien au marché, qui permettaient d’envisager désormais une baisse du chômage. Déjà, on notait une hausse de l’emploi, c’était déjà ça. Fallait-il se priver des bonnes nouvelles, même très en retard par rapport à ses promesses imprudentes, pour la seule raison qu’elles émanaient de lui?

Il lui faudrait «booster» ces 8-9% que les sondages lui prédisaient au premier tour de la présidentielle.

Et lui, goûterait-il le miel de la revanche, si son renoncement à la présidentielle le tenait loin de l’Elysée? Ne plus être, après avoir été, même copieusement honni? C’est qu’il adorait ça, la politique. Elle lui était «consubstantielle». Le mot lui plaisait. Toutefois, pour y rester, il lui faudrait «booster» ces 8-9% que les sondages lui prédisaient au premier tour de la présidentielle. Et avant ça, être en mesure de remporter les primaires socialistes, où l’attendraient, embusqués, tous les «frondeurs» flingueurs.

Au fond, consacrer son énergie à la réalisation d’une «synthèse» des fractions rivales lui était habituel. Par son entregent, son absence de vanité, sa façon de revenir par la fenêtre quand on le renvoyait par la porte, il se pensait tout indiqué, une fois encore, pour l’exercice. Aubry, Taubira, Valls, Montebourg… il pouvait encore les amadouer, ou les contraindre. Et ainsi empêcher la droite la plus réactionnaire de revenir au pouvoir. Et ainsi empêcher le Front national de se qualifier pour le second tour. Prendre ses rêves pour la réalité, telle était l’obligation de l’heure faite au président.

Pendant les dernières journées de novembre 2016, son entourage le croit occupé à polir les phrases d’un «discours du renoncement» pour la télévision, qu’il a fixé au 1er décembre. En fait, il vaque à la suite de son quinquennat. Les balades «mitterrandiennes» en province lui ont été profitables. Une certaine innocence lui a été rendue. En plus, il a fait enrager son monde, maintenu dans l’ignorance de son choix, et il n’en est pas mécontent.

Le 1er décembre, donc, le président traverse la rue du Faubourg Saint-Honoré pour gagner le studio télévisé de l’Élysée. Maquillage. Verre d’eau. Un rien de trac, bien sûr, inévitable. Moteur: «Mes chers concitoyens, je suis venu vous dire que je suis candidat à l’élection présidentielle, pour le renouvellement de mon mandat.»

On peut avoir la finance pour adversaire et ne rien pouvoir faire contre elle

Tous les jours suivants, il ne cesse de pleuvoir, mais le «Hollande bashing» préfère rester au sec. Le chef de l’État est maintenant regardé différemment, comme s’il avait fallu qu’il brave l’interdit, hérissé tout autour de lui, pour qu’un sort plus doux lui soit enfin permis. «Couillu», concède même Nicolas Sarkozy, qui n’a jamais manqué une occasion, depuis 2012, de le traiter de pleutre. Les Français... Peuple paradoxal, qui décrète son président impopulaire pour ce quinquennat-ci, mais pas forcément pour celui qu’il ambitionne d’incarner ensuite.

Après quatre ans passés dans les oubliettes des avis favorables, voilà que sa côte remonte, et, très étrangement, sans effort. Mystère des retournements d’opinion. On lui donne, sur le tard, quitus de ses réformes économiques. «Mon adversaire, c’est la finance»: la phrase qui l’a fait passer pour un traître à la gauche a fini d’inoculer son venin. Elle est enfin comprise comme un gag de président plaisantin. De toute façon, on peut avoir la finance pour adversaire, sincèrement, et ne pas pouvoir grand-chose contre elle, même au sommet du pouvoir politique.

À la primaire du PS, même «les frondeurs» ont fini par se ranger à cette idée. Moins agitée, la classe socialiste. François Hollande la reprend en main, bonhomme et amical. Au dernier moment, Manuel Valls a renoncé à l’affronter. Rancune ravalée, Aubry et Taubira appellent à voter pour lui, au second tour, face à Arnaud Montebourg. Le chef de l’État se voit conforté par la comparaison des statures, sur les plateaux télé. Par l’ombre enveloppante de l’Elysée. On avait oublié que le vainqueur de 2012 bénéficiait d’une large majorité parlementaire. Sa «synthèse» lui est rendue, moins les derniers protestataires, quelques écolos, et bien sûr Jean-Luc Mélenchon. Mais, depuis la rue, celui-ci n’a pas réussi à mettre François Hollande à terre, et comme le public familier des rings a l’air de considérer que le match n’a plus d’intérêt, les sondages de l’insoumis se mettent à fondre.

Pas si mal pour un mal aimé

François Hollande le chanceux. Si, si! Du type des vainqueurs du Loto, même. Jusqu’en 2012, la scoumoune s’était tenue au loin. L’élimination rocambolesque de Dominique Strauss-Kahn, en 2011, lui avait ouvert le chemin de l’Élysée. Cette chance-là lui revient désormais, carrée, imméritée, peut-être, mais la chance se fout de la morale, c’est bien connu.

Le président ne fait rien de spécial pour l’apprivoiser. Il a le pouvoir pour lui, la marche des affaires qui, de semaine en semaine, s’éclaire à nouveau, les urgences de l’heure, la campagne armée, en Syrie, au Mali, et la résistance au terrorisme islamique, à domicile. Maintenant, les autres candidats à l’élection présidentielle paraissent réduits à n’être que des prétendants un peu dérangeants. Ses opposants, même, mus par une certaine inconséquence. Comme si, heureusement, aux yeux de l’opinion, du marché, et même de la Chancelière, il restait en France des grandes personnes raisonnables, Bernard Cazeneuve, son ministre de l’Intérieur, et lui –tous deux prenant soin d’encadrer le Premier ministre, pendant que les autres jouent avec la campagne électorale comme à un jeu vidéo.

Et jouaient pour perdre. Fillon, surtout, le DSK de François Hollande, en 2017. Empêtré dans le «Pénélopegate» et des histoires de pantalons, alors qu’après Juppé, le quinquennat lui était promis, selon les sondages du début de l’année. Au premier tour, le chef de l’État, tardif patriarche de la nation, devance Marine Le Pen, qui elle-même a contenu Emmanuel Macron, victime de son étiquette de «candidat des riches». Fillon et Mélenchon traînent derrière.

Battre le Front national n’est pas le plus difficile. Social-démocrate, façon Jacques Delors, devenu social-libéral «recentré», le président sait pouvoir attirer à sa cause, au second tour, tous les défenseurs de la démocratie, à gauche et à droite. 57%. Pas si mal pour un mal aimé. L’extrême droite enfle, dangereuse, mais la repousser sera ou non l’œuvre d’un autre quinquennat, et des successeurs de François Hollande. Pour l’heure, lui-même fait mieux que le fantôme de François Mitterrand, qu’il remercie de son coup de main.

Le vol en jet pour Brive. La potée de Tulle. L’escapade bonne conseillère. Tout s’est joué là, ce jour-là, cette voix lui chuchotant, insistante, de se représenter tout de même, en dépit de tout et de tous, de réduire mentalement la tempête d’hostilité ambiante à une légère brise, bref, d’opposer aux dieux son indécrottable optimisme de caractère.

Philippe Boggio

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