France

GrippeA: plus d’épidémie et pluie d'accusations

Jean-Yves Nau, mis à jour le 14.01.2010 à 21 h 21

Comme dans le cas de la canicule de 2003, une commission d’enquête parlementaire devrait voir le jour.

Les chiffres sont là. Et personne ne songerait sérieusement à les remettre en question: la France n’est plus aujourd’hui en situation épidémique vis-à-vis du nouveau virus H1N1.

Pour autant nous sommes loin, bien loin d’en avoir fini avec la première pandémie grippale du XXIe siècle. Et ce pour deux raisons principales. La première est que personne n’est en mesure de prévoir ce que sera dans les semaines, les mois et les années à venir la dynamique d’un virus à bien des égards atypique: un virus qui – si la chose était possible – semble prendre un malin plaisir à déjouer les prévisions des experts en virologie.

Comme l’explique Antoine Flahault,  une seule chose est acquise: «nous avançons en terre inconnue». De ce point de vue  - et au risque de lasser leurs auditoires -  experts et responsables sanitaires français ou internationaux sont pleinement dans leur rôle quand ils mettent en garde contre l’idée de plus en plus répandue que, sur ce front, tout est fini.

Il n’en reste pas moins vrai que ces mêmes responsables sont aujourd’hui dans une situation à bien des égards délicate. Comment  être audible sur l’impératif vaccinal immédiat alors que la menace s’éloigne et que nul ne sait quand, ni sous quelle forme, elle reviendra? Comment, sur le fond, faire de la pédagogie sanitaire au moment même où l’on est la cible d’attaques, politiques ou pas, de plus en plus structurées concernant la stratégie développée ces neuf derniers mois? Ce sont aussi ces attaques et leurs prolongements institutionnels  qui font que l’on va sans aucun doute encore parler durablement, en France, de la pandémie.

Comment évoluer sans donner l’impression de se renier? En France, le gouvernement est à l’évidence dans une passe inconfortable. La «fin de l’épidémie» est annoncée mais Roselyne Bachelot continue d'encourager la vaccination en annonçant la prochaine réduction du nombre des centres de vaccination agréés. Et alors qu’ils sont officiellement autorisés depuis quelques jours à vacciner dans leur cabinet, les médecins généralistes dénoncent  publiquement la désorganisation généralisée du système de livraison et de disponibilité des vaccins.

C’est dans ce contexte que Roselyne Bachelot doit commencer à rendre des comptes devant la représentation nationale. Elle a été auditionnée le 12 janvier par la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale. Quelques heures auparavant elle avait reçu le soutien aussi appuyé qu’inattendu de Nicolas Sarkozy. Présentant ses vœux au monde de la santé le chef de l’Etat a estimé que le gouvernement ne pouvait pas être accusé d’«en avoir trop fait».

«J'ai vu que les commentateurs, comme certains responsables politiques, ont  reproché au gouvernement la gestion de la grippe. Moi, je pense que le gouvernement a tenu le cap et fait ce qu'il fallait faire pour protéger la population (...) mon devoir de chef de l'Etat, c'est de protéger les Français, a-t-il déclaré. Que m'auriez-vous dit si nous avions manqué de vaccins ? Qu'aurait-on dit de  Roselyne Bachelot si telle ou telle personne était décédée si elle n'avait pu se faire vacciner à temps?»

Nicolas Sarkozy a notamment évoqué le précédent de la canicule de 2003 (il était alors ministre de l’intérieur) rappelant la démission du ministre de la Santé de l'époque, Jean-François Mattei, « parce qu'à tort ou à raison on avait estimé qu'il n'avait pas pris les mesures nécessaires pour protéger les Français ».

Les mêmes causes produisant les mêmes effets la stratégie gouvernementale contre la pandémie grippale devrait bientôt (comme cela avait en son temps été le cas de la canicule) faire l’objet d’une commission d'enquête parlementaire. Un instant inquiété quant à ses possibles responsabilités dans ce domaine Nicolas Sarkozy avait très tôt su tirer les leçons politiques et structurelles de la canicule:

«Les clignotants n'étaient pas adaptés pour révéler une crise dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite, dans la solitude des appartements. Nous sommes passés à côté de ce drame, avait-il déclaré en décembre 2003 devant la commission d’enquête parlementaire sur les conséquences de la canicule, excluant avoir voulu minimiser la réalité sanitaire. Les services relevant du ministère [de l’intérieur] ont répondu à la mission qui était la leur, une mission qui ne comporte pas le suivi statistique de la mortalité, ni celui du bon fonctionnement des services de santé ou la délivrance de consignes sanitaires. »

Pour sa part, Roselyne Bachelot vient de faire savoir qu’elle n’était pas hostile à la «mission d’information parlementaire» (dispositif moins contraignant) réclamée par le groupe des députés socialistes. Selon la ministre de la Santé, une telle mission d'information ressemblerait à des séances d'information devant les membres de la commission des affaires sociales. Pierre Méhaignerie, président de cette commission, a pour sa part indiqué qu'il y aurait soit «mission d'information» soit «commission d'enquête».

Dans l’attente, le Parti socialiste peaufine son réquisitoire :

«Face à l’avalanche de critiques et de questions suscitées par sa gestion de la grippe A, Roselyne Bachelot et le gouvernement reculent. En annonçant le non achat de 50 millions de doses non produites et le recours possible aux généralistes, la ministre de la santé désavoue sa propre politique. Mais les choses ne peuvent en rester là et de nombreuses interrogations subsistent, notamment sur les aspects financiers. La France devra-t-elle s’acquitter de pénalités ou de compensations du fait de cette annulation de commande ? Il apparaît que la gestion du stock de médicaments anti-viraux (Tamiflu, Relenza) ou de masques de protection est également critiquable: quantités démesurées achetées, médicaments périmés… De manière plus fondamentale, c’est la gestion d’une crise sanitaire qui se révèle contre-productive, aboutissant au renforcement des doutes des Français en matière d’utilité de la vaccination. Le taux de vaccination est très faible : l’échec est patent pour la santé publique. »

D’autres procureurs se lèvent, comme les responsables de la Coordination nationale médicale santé environnement une  association«qui regroupe des professionnels de santé de tous horizons» et qui entend «dénoncer énergiquement la gestion calamiteuse de la lutte contre la grippe H1N1 telle que l'a mené dans notre pays le ministère de la Santé sous la férule de Mme Roselyne Bachelot». Selon elle, les accusations ne manquent pas.

Quelques extraits:

  • décisions sanitaires prises auprès d'experts dont les liens explicites avec l'industrie pharmaceutique constituent un conflit d'intérêt tel qu'il discrédite absolument l'expertise;
  • annonce d'une «pandémie» apocalyptique qui se révèle plus bénigne que les épidémies hivernales de grippe saisonnière;
  • contrats passés avec les multinationales tenus secrets et révélés, en partie seulement, par le biais de la Commission d'accès aux documents administratifs;
  • exonérations de toute responsabilité des laboratoires producteurs en cas de problèmes de complications post-vaccinales; constitution de stocks considérables (et pour l’essentiel non utilisés et prochainement périmés) de Tamiflu;
  • décision de sa prescription systématique de cet antiviral devant tout syndrome grippal sans aucune preuve scientifique de son efficacité;
  • gabegie financière sans précédent (pouvant être estimée à près de 2 milliards d'euros) additionnant des achats pharaoniques de doses vaccinales, de masques et d'antiviraux, la mobilisation et l'indemnisation d'un personnel sanitaire et administratif sur plusieurs mois; organisation militaro-administrative d'une campagne vaccinale qui devait être sans précédent et n'arrive qu'à aboutir à un échec retentissant auprès de la population (cinq millions de vaccinés) malgré une dramatisation et une désinformation médiatique répétitive;
  • mise hors-jeu du corps médical des médecins de ville probablement suspectés d'incompétence en la matière ou de risque de désobéissance etc.

Roselyne Bachelot peaufine quant à elle sa défense tout en attaquant sabre au clair. Elle rejette d’emblée les critiques «malveillantes» et justifie mordicus son action point par point. «Je pourrais m’adresser un reproche, a-t-elle affirmé aux députés : non pas d’en avoir trop fait pour protéger nos concitoyens du risque pandémique mais celui de ne pas en avoir fait assez, peut-être, pour les protéger de l’irresponsabilité de certaines personnalités publiques et de la désinformation qu’elles ont organisée». Selon elle, «l’heure des bilans n’a pas encore sonné». Quand cette heure sonnera-t-elle?

Jean-Yves Nau

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Image de une: CC Flickr chrisstreeter


Jean-Yves Nau
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