Égalités / France

Le sacerdoce des nouvelles agricultrices

Temps de lecture : 7 min

Diplômées en septembre, trois néo-agricultrices entrent prudemment dans le monde paysan, meurtri et isolé. Aucune ne projette de s'installer sur sa propre ferme. En tout cas pas maintenant, en tout cas pas toute seule.

Extrait de la bande annonce du documentaire «Les champs de la colère» | Capture via France 5
Extrait de la bande annonce du documentaire «Les champs de la colère» | Capture via France 5

«La crise est là, on meurt en silence dans les fermes.» Dans le documentaire Les champs de la colère [dont Slate est partenaire, ndlr], proposé mercredi 31 janvier à 20h50 dans l'émission «Le monde en face» sur France 5, la voix off de Catherine Deneuve annonce la couleur, sombre, à l'image d'un système agricole endeuillé. Elle accompagne le récit d'agricultrices et femmes d'agriculteurs, qui se battent pour maintenir à flot leurs exploitations, embourbées dans une crise profonde.

Les chiffres parlent d'eux-même: un tiers des paysans a gagné moins de 350 euros par mois en 2016; la même année, 400 d'entre eux se sont suicidés.

Malgré la pente glissante, passionnées et militantes s'engagent avec espoir dans cette voie, comme Adeline, 31 ans, Marie-Laure, 39 ans, et Violette, 34 ans, fraîchement reconverties dans l'agriculture biologique après une première vie professionnelle du côté du social et des sciences. En France, près de 30% des nouveaux exploitants sont des exploitantes.

En septembre 2017, elles ont reçu leur brevet professionnel de responsable d'exploitation agricole (BPREA), propice au lancement de leur ferme. Pourtant, aucune n'a encore sauté le pas.

Sans passé agricole, démarrer de zéro

«Aller plus loin dans [son] engagement écologique», «devenir actrice face à l'hyper-industrialisation de notre nourriture», «produire en protégeant la terre et les hommes», «retrouver du sens dans son métier»: leurs convictions les orientent naturellement vers le monde paysan, sans avoir hérité de terres ni de compétences familiales.

Comme elles, les dernières et les derniers enrôlés sont de plus en plus nombreux à rejoindre les champs sans y être incités par l'arbre généalogique (30% des 15.000 installés en 2016).

«Quand on ne vient pas du milieu agricole, les neuf mois de formation ne t'apportent pas un bagage pratique qui te permet de gérer une exploitation seule, pose Adeline, actuellement en CDI dans une ferme d'élevage de chèvres dans le Diois. Tu n'as pas de marge d'erreur car tu travailles avec le vivant, seule l'expérience permet de bien faire. Pour l'instant, je me sens incapable de gérer l'alimentation des bêtes par exemple, qui dépendent complètement de toi en élevage. Il faut savoir quand les mettre à l'herbe ou quelle quantité leur donner pendant la gestation... de la production de lait à leur bien-être, tout découle de ces choix. Ça met une certaine pression.»

«J'ai peur de devoir sacrifier ma vie sociale et de me décourager»

«On a besoin d'apprendre plus longuement, confirme Marie-Laure. Former les agriculteurs de demain en quelques mois, c'est presque ne pas prendre la profession au sérieux.»

Maraîchère, elle avait bien mesuré les conditions économiques et physiques du métier avant même de s'y lancer. Pour elle, ce sera le salariat, loin de l'entreprenariat et des responsabilités paralysantes –elle sera bientôt engagée en CDI dans la ferme qui l'embauche actuellement.

Si dénicher un lopin de terre demande un portefeuille bien rempli et une bonne dose d'énergie, occuper la parcelle en réclame davantage encore. «J'ai peur de travailler beaucoup seule, de devoir sacrifier ma vie sociale et finalement de me décourager, prédit-elle. Je travaille moitié moins que mes patrons pour le même salaire, à savoir un Smic. Au pro rata des heures sur l'année, c'est certain que je gagne mieux ma vie comme salariée. Après, je suis aussi celle qui se charge des tâches ingrates, donc est-ce que je suis prête à me plier en quatre pour ce salaire-là?»

Surtout, l'isolement effraie ces femmes «célibataire[s], non issue[s] d'un milieu agricole». «Je ne peux pas compter sur mes proches pour venir m'aider à la moindre impasse, je n'ai pas de père qui sache conduire un tracteur, continue Marie-Laure. Même si les paysans que j'ai rencontrés jusque-là ont fait preuve d'une belle solidarité, sans qu'il n'y ait rien de surprenant à ce que je sois une femme agricultrice», nuance-t-elle.

À l'inverse, Adeline redoute l'accueil difficile du citadin tout juste débarqué, indépendamment de son sexe. «Le temps de trouver sa place, ça prend des années», conclut-elle après plusieurs mois sur le terrain.

«Au début, tu idéalises»

Mêmes doutes du côté de Violette, les désillusions en plus. Au fil de l'année de formation, les périodes de stages s'intercalent avec les visites d'exploitation. La réalité s'impose, concrétisée par des paysans exténués aux fiches de paye minables. S'installer ou pas? La future éleveuse pèse le pour et le contre:

«J'ai comme une image d'Épinal dans la tête. J'imagine le contact avec les animaux, sentir les journées et les saisons passer sur son corps, permettre à ses enfants de grandir au vert. Mais si c'est pour galérer en permanence... Au début, tu idéalises, comme si ça allait relever du potager. Or tu dois répondre à une logique de production et remplir au passage une tonne de paperasse, alors que tu choisis ce métier pour vivre dehors. Si j'avais 24 ans, je m'installerais pour tester. À mon âge, il faut que ça fonctionne.»

Au-delà de la notion d'engagement inhérente à un projet de cette ampleur, le cadre agricole rattrape les doux rêveurs: «Par rapport à mon compagnon, salarié, je n'aurais plus qu'un week-end sur deux et je bosserais soixante-dix heures dans la semaine.» Le tout pour un Smic, saint-graal de toute jeune recrue qu'on mentionne comme une légende. «J'ai vu des paysans parvenir à se dégager ce salaire, voire plus, mais il faut bien penser son système. C'était surtout en Gaec.»

Seule option logique: s'associer

Gaec: groupement agricole d'exploitation en commun. Selon la MSA –la sécurité sociale agricole–, les nouveaux agriculteurs et agricultrices privilégient depuis plus de dix ans l'installation à plusieurs. En 2016, 57% ont fait ce choix.

Les trois femmes se montrent unanimes sur le sujet: travailler en collectif s'impose comme la seule option valable à leurs yeux. «Je n'arrive même pas à m'imaginer m'installer seule, ça me paraît illogique», reprend Violette.

Dans ce système horizontal, les compétences sont partagées: l'un bricole le tracteur, l'autre gère les achats. Les coudes se serrent dans les coups durs, aussi bien après une attaque de loups que face à l'administration. Les membres s'accordent même le luxe de prendre des vacances. Surtout, pas de patron, mais une voix par personne et des salaires mutualisés.

«Autre avantage, le coût pour entrer dans un Gaec est moindre, car on achète une part sociale de l’entreprise qui vaut entre 20.000 et 40.000 euros, soit dix fois moins que pour s’installer sur une ferme qu'il faut revendre après», poursuit-elle.

La prise de risque dans un secteur en crise ne semble pas d'actualité. L'heure est à la prudence quant aux automatismes des dernières décennies dans les campagnes.

«Aujourd'hui, pour s'en sortir, il faut tenter des choses nouvelles, conclut Violette. Le collectif favorise les idées. Par exemple, le circuit court demande un temps pas possible, pendant lequel tu n'es pas aux champs; ensemble, on pourrait faire appel à un boucher qui découperait la viande et la livrerait pour alléger notre travail de vente. Une boucherie collective, en somme.»

Le bio, l'espoir d'un nouveau modèle économique

L'engagement du trio dans la filière bio n'est pas anodin, outre les convictions évidentes de chacune. Il donne également l'espoir d'une économie nouvelle, où le paysan reste maître de sa production, mobilisé pour faire face à l'industrie mondialisée qui fixe les prix à la baisse.

Marie-Laure explique: «Pour moi, c'est prendre part à une économie locale, solidaire et environnementale. Si c'est ce que l'on entend par agriculture bio, alors oui, ça peut être un moyen de sauver la profession.»

Une manière également de s'y engager plus facilement, selon Adeline:

«Le bio, c'est revenir à quelque chose de plus simple, de plus abordable. En arrivant sans un sou et sans tracteur, j'ai accès à une autre agriculture, sur de plus petites structures. Mais ça reste pénible et fatiguant. Je me lève dans la nuit pour aller bosser, il fait froid et je suis crevée, mais tellement ravie de retrouver les bêtes. J'ai trouvé un point d'équilibre.»

L'état ne protège pas les métiers de première nécessité

Pour autant, l'agriculture biologique ne promet pas un long pas de danse dans les champs. La crise ne s'arrête pas aux labels des paniers paysans.

«Ça me plaît de participer à l'activité de fermes bio engagées politiquement, mais la main d'œuvre est peu cher payée à cause du système, regrette Marie-Laure. Si l'on revoyait les circuits de commercialisation, je pense que l'on serait mieux rémunérés et aussi moins fatigués. La ferme qui m'emploie ne vend pas en direct mais à un grossiste. Les légumes sont cédés moins chers pour qu'il puisse se faire une marge, donc les salariés doivent augmenter la cadence pour compenser.»

La faute à qui? «Aux choix politiques» qui ne protègent pas les métiers de première nécessité: «Installer un centre commercial en périphérie d'une ville de 15.000 habitants, c'est une volonté politique qui ne va pas dans le sens d'une consommation locale», illustre-t-elle.

De la même manière, les aides de la Pac sont quasi inexistantes pour les maraîchères et maraîchers, freinant les éventuelles installations: «Avec deux petits hectares, tu investis moins qu'en élevage ou en grandes cultures, donc on estime que tu n'as pas besoin d'aide. Pour moi, la Pac ne promeut pas la santé publique, mais une économie basée sur un système de production qui valorise la quantité. C'est décevant de croire en une éthique qui n'est pas soutenue politiquement par mon pays.»

Marie-Laure, Adeline et Violette trouvent un écho à leur discours dans celui de la confédération paysanne. «C'est important de se regrouper, surtout en ce moment», note Violette, actuellement chargée au sein du syndicat d'aider les paysans à surmonter les obstacles.

Ailleurs, dans l'Ouest, d'autres femmes en difficulté se rassemblent, comme celles du mouvement des Foulards noirs, filmées par Anne Gintzburger. Les appréhensions des unes s'avèrent le cauchemar des autres. À l'extérieur de leurs fermes, elles tentent de mobiliser l'opinion pour survivre face au projet d'une vie qui s'écroule.

Les Champs de la colère sera diffusé ce mardi 31 janvier à 20.50, dans «Le monde en face» sur France 5.

Le documentaire réalisé par Anne Gintzburger sera suivi d’un débat animé par Marina Carrère d’Encausse.

Justine Knapp Journaliste pigiste

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